dimanche 3 avril 2011

Tout va bien

Tout va bien est un film de Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Gorin sorti en 1972. Il date de l'époque du groupe Dziga Vertov, collectif cinématographique d'obédience maoïste qui tournait des films militants que pas grand monde n'a vu, même dans ces années-là, puisqu'il s'agissait d'éviter tous les circuits de la distribution bourgeoise.
Ce n'est pas le cas de Tout va bien, produit par Rassam, qui visait"le grand public" tout en gardant un esprit ouvertement politique.
Soyons honnête, on a eu un peu peur, en découvrant Tout va bien, de se retrouver face à un film daté, didactique, démonstratif, caricaturalement engagé. 
C'est oublier ce qu'il faut bien se résoudre à appeler le génie de Godard. 
Montage, photographie, couleur: comme dans La Chinoise en 67, Godard est capable de littéralement nous hypnotiser par un long discours théorique sur la plus-value, l'aliénation ou la lutte des classes. Sans doute aussi parce que, quelqu'ait été son sérieux idéologique, il reste chez lui une forme de clownerie surréaliste, de distance comique et d'humour noir qui fait très bien passer tout ça.
Tout va bien raconte comment un couple formé par un cinéaste progressiste reconverti dans la publicité en attendant de pouvoir tourner des films vraiment révolutionnaires (Montand) et une journaliste gauchiste américaine (Jane Fonda) sont séquestrés dans une usine en grève.
Il serait idiot de dire que Tout va bien est "d'une singulière actualité". 
D'abord il se présente ouvertement comme un bilan de 68 quatre ans après sur le mode "le combat continue et on va bientôt gagner".  Ensuite, le PCF et la CGT, dans la plus pure tradition M-L, sont dénoncés comme des forces symétriques et objectivement complices du patronat. Et on sait aujourd'hui que 72-73 marquent davantage le crépuscule du gauchisme que sa victoire tandis que le PCF et la CGT n'ont plus le poids de jadis, c'est le moins qu'on puisse dire et ce, que l'on soit d'accord ou non avec ce qui en est dit dans le film.
Et pourtant, Tout va bien reste éminemment moderne, si l'on entend moderne au sens de Baudelaire et de Rimbaud ("Il faut être absolument moderne"), c'est à dire  comme une capacité à discerner ce qu'il y a de permanent, d'identique à travers différents moments historiques.
En l'occurrence, dans Tout va bien,  est parfaitement appréhendée la sauvagerie absolue du capitalisme avec lequel il ne peut y avoir de réconciliation possible. Le capitalisme a beau en être, en 2011, à sa troisième ou quatrième métamorphose, s'appeler désormais néo-libéralisme, Godard avait déjà saisi, il y a quarante ans,   ce qui faisait l'essence de sa puissance dissolvante: encouragement à la consommation de masse standardisée, modification et altération des rapports amoureux, surveillance généralisée, uniformisation du monde.
Tout va bien était une antiphrase pour parler de la France de 1972.
On voit donc quarante ans plus tard que tout a changé pour que rien ne change et que dans la France de 2011 également, Tout va bien.