dimanche 10 avril 2011

Martinet, Enard (Jean-Pierre), Forton, Calet, Guérin

En ce moment, allez savoir pourquoi, sans doute pour conjurer le fatum comme disaient les Anciens, nous avons la fâcheuse tendance à ne lire que des écrivains scoumounards, morts dans la quarantaine ou la petite cinquantaine, bien mal vendus de leur vivant et connaissant la postérité aléatoire mais sincère de quelques fervents. 
On vient de voir que la décidément excellente maison Finitude de Bordeaux allait publier, mais pas avant la mi-mai, le deuxième numéro de leur revue Capharnaüm  consacré à la correspondance de Jean-Pierre Martinet avec Alfred Eibel, ce cher homme qui nous aida dans nos premiers pas de pigiste au Quotidien de Paris, circa 1989, et nous fit lire tous ces gens-là, et aussi Georges Perros, maintenant que ça nous revient.
Un extrait de cette correspondance est donné sur le site de Finitudes (cherchez vous même le lien, il fait 25°, je n'ai plus de Trinch et le rosé de Jean-Christophe Comor, L'apostrophe, attend de rafraichir un peu).
Voilà ce qu'écrit Martinet, donc, à Alfred Eibel, disons en 79-80

 «C’est vraiment un piège à la con, la littérature : moi, par moments, ça me flanque la nausée, je t’assure (et ce n’est pas de la littérature!). [...] Oui, un piège à cons, il n’y a pas d’autres mots: tout ce mécanisme, les relations auteur/éditeur, oui, tout cela, quelle pitoyable comédie (et en plus elle se joue devant une salle vide!). On a parfois l’impression que l’écriture est le dernier refuge de ceux qui ne savent rien faire: statut pas très glorieux, il faut bien le reconnaître, surtout quand le succès n’est pas au rendez-vous, comme c’est presque toujours le cas. La dernière fois que j’ai réellement éprouvé du plaisir à écrire (une jouissance, oui, même si le mot est bien galvaudé), cela remonte à Jérôme (qui est, comme par hasard, ce que j’ai fait de mieux). Tu vois que cela ne remonte pas à hier!... »
 

J'en connais des copains écrivains (et mézigue), aujourd'hui, qui signeraient des deux mains une telle lettre, parce que rien n'a changé. Martinet a fini kiosquier à Tours puis alcoolique chez sa vieille mère à Libourne. Cela ne l'a pas empêché d'être un gigantesque écrivain avant d'être usé par tout ça. Tenez, puisqu'on parle de Jérôme, on vous donne un article publié dans Valeurs, au moment de la réédition de ce roman par Finitude, en 2009.


Jérôme de Jean-Pierre Martinet (Finitude, 24 euros)

Ils ne sont plus très fréquents les romans d’après-guerre dont le titre est le nom d’un personnage. Sans doute parce que l’humanité s’est perdue de vue le temps d’une guerre où l’homme a vu ce qu’il pouvait faire à l’homme. Jérôme, roman total de l’écrivain Jean-Pierre Martinet mort en 1993, inconnu et alcoolique, est à ce titre un contre-exemple magnifique. On est étonné que cette errance à la fois onirique et hyperréaliste sur cinq cents pages serrées n’ait pas connu un plus grand retentissement à sa sortie en 1978. En même temps ce livre monstre a eu les lecteurs qu’il fallait : Alfred Eibel, Raphaël Sorin, Gérard Guégan. Cela suffit à vous faire traverser le temps et à nous rappeler cette évidence somme toute rassurante : il n’y a pas de génies inconnus, il n’y a que des génies méconnus.
Mais quel que soit le nombre de ceux qui découvriront Martinet et son Jérôme aujourd’hui, ils comprendront tous, à la lecture de ce Dante égaré dans les cercles crapoteux d’un enfer urbain incertain et jamais nommé, qu’ils sont en présence d’un écrivain aussi furieux, désespéré et incontrôlable que les figures tutélaires qu’il convoque avec un naturel de grand seigneur : Joyce, Céline, Dostoievski. 
Martinet, dans Jérôme est l’écrivain du torrent verbal et de la métaphysique au marteau, il est obscène comme le malheur et glorieux comme un martyr. La nuit tombe toujours chez Martinet comme dans un titre de Goodis, le grand écrivain de la scoumoune qu’il met  d’ailleurs en exergue à Ceux qui n’en mènent pas large, un petit joyau putride sur la dérive bistrotière de  deux ratés de l’industrie du spectacle.
Cette qualité de désespoir, cette Martinet’s touch nous ne sommes décidément pas prêts de l’oublier : « Peut-être que toute cette ignominie allait se retourner comme un gant, d’un seul coup, alors, peut-être, oui, j’apercevrais l’envers  du décor. »