dimanche 17 avril 2011

Cioran de solitude

  
 « Chaque pensée devrait rappeler la ruine d’un sourire. »



Cet article est paru dans une version écourtée dans Valeurs Actuelles du 14 avril

Cioran aurait eu cent ans cette année. Pour ce maître sarcastique du non vouloir, ce cosmonaute de la désillusion qui pensait en apesanteur permanente et qui disait que « vivre, c’est perdre du terrain »,  voir célébrer un tel anniversaire l’aurait sans doute amusé. La commémoration n’était pas franchement son genre de beauté, alors que le néant et l’insomnie, cet avant-goût de notre fin, sont tellement plus élégants. Célébrer la naissance de celui qui a écrit De l’inconvénient d’être né ne manque en effet pas d’un certain sel métaphysique : « Si autrefois, devant un mort, je me demandais : « A quoi cela lui a t il servi de naître ? », la même question, maintenant, je me la pose devant n’importe quel vivant. » 
Bien entendu, détester la vie comme on déteste une maladie, se méfier de la bonne santé qui est toujours celle des assassins et encourager aux aboulies morbides a quelque chose de paradoxal quand on laisse derrière soi une bonne vingtaine de livres, c’est à dire, horreur pour Cioran !, ce qu’il est convenu d’appeler une œuvre . Une œuvre de surcroît écrite dans un français dont la syntaxe racée a créé un style d’une incroyable énergie qui s’accomplit dans ces séries de décharges électriques que provoquent toujours les aphorismes, les maximes et autres fragments quand ils sont réussis. Voilà un homme qui veut nous désespérer, nous préciser nos modes de décomposition et qui, à chaque ligne, le fait avec un tel bonheur d’écriture qu’il n’y a pas de lecture plus diététique que celle de ce pessimiste avéré, de ce nihiliste qui porte le deuil de sa foi orthodoxe perdue et de sa Roumanie périphérique, aux confins de l’histoire et de l’espace, une Roumanie qui se vit comme un hasard malheureux par rapport à la perfection de l’Absence et du Non-Etre : « Thraces et Bogomiles, -je ne puis oublier que j’ai hanté les mêmes parages qu’eux, ni que les uns pleuraient sur les nouveaux-nés, ni que les autres, pour innocenter Dieu, rendaient Satan responsable de l’infamie de la Création .» 
Il faudrait, en ce qui concerne Cioran, pouvoir dater  la première rencontre comme Baudelaire voulait dater ses tristesses. Etait-ce, par exemple, Les syllogismes de l’amertume (1952) dans l’édition Gallimard de la collection Les Essais, austère et élégante sous sa couverture gris bleu ? C’est dans cette même collection, et à une année près que Roger Nimier écrivit son livre le moins connu, Amour et Néant, ce qui aurait pu être un titre de Cioran. Cela signifie-t-il que Cioran, par son style, sa cambrure, son ironie hautaine serait finalement le philosophe des Hussards, voire un philosophe hussard ? En tout cas Nimier, Laurent, Déon ou Blondin n’étaient pas du genre à aller chercher leurs leçons de vie chez Sartre (« Son œuvre ne restera pas, sa gueule, oui » écrit Cioran) ni à chercher de leçons de vie tout court, d’ailleurs. On peut donc penser que Cioran, qui s’applique si bien à n’en donner aucune, ne pouvait que leur convenir. Dans son remarquable essai, Cioran, Ejaculations mystiques, Stéphane Barsacq cite d’ailleurs Nimier pour qui Cioran est « cet élève du dernier rang, placé dans l’endroit le plus sombre de la classe et qui écrit de si belles narrations. » Et Barsacq de commenter avec justesse : « Ceux qui lisent Cioran avec gravité en ratent l’essentiel : il ne propose pas des idées. Il vise une expérience, et fait état de la sienne avec une frénésie continue. » Quand on a dix huit ans, que l’on est gonflé de systèmes philosophiques, de certitudes idéologiques et que l’on se montre arrogants comme le sont les jeunes gens qui ont bien écouté les cours de philo, il est extrêmement salubre, toujours dans Les syllogismes de l’amertume, de tomber sur l’aphorisme suivant : « Chaque pensée devrait rappeler la ruine d’un sourire. » Et c’est ainsi que Cioran vient de rentrer dans votre vie.

Il va y rester, plus ou moins présent selon les saisons de l’existence. Si on a la chance de le rencontrer relativement jeune, il enseigne la modestie, le désenchantement, l’ironie, l’art de se contredire. Cioran achève aussi de calciner les vestiges de vos vanités car la force des bons auteurs d’aphorismes, véritables snipers du sens, c’est la rapidité et la précision de leur tir de riposte: « Toute indignation – de la rouspétance au luciferianisme- marque un arrêt dans l’évolution mentale. » C’est aussi plaisant à lire que désagréable à entendre pour celui qui se voit philosophe médiatique, maître à penser et gourou des plateaux télévisés. Une des clefs du génie de Cioran est sans doute là : séduire et désenchanter dans un même mouvement, une même phrase, une même tournure. 

Il ne faut jamais oublier que Cioran est un écrivain écrivant d’abord en roumain mais qui a porté la langue française à un très haut degré d’incandescence. Il a en quelque sorte, avec l’objectivité d’un observateur extérieur, testé les limites de résistance du matériau pour voir s’il pouvait être le sien. Une fois qu’il a été certain que le français tiendrait, comme tient un blindage, il s’est forgé un style qui a davantage affaire avec La Rochefoucauld et les moralistes français (on peut renvoyer à ses Exercices d’admiration et à la préface de son Anthologie du portrait) que les tartines jargonneuses de l’existentialisme et du structuralisme qui prennent leur élan après guerre. Le moment de cette expérimentation, de ce passage d’une langue l’autre comme on passe d’un château l’autre, c’est Précis de Décomposition, qui paraît en 1949, premier livre de Cioran écrit directement en français et Barsacq note qu’il y a encore une certaine écriture artiste, sans doute parce que le Précis est un « grand poème d’idées folles » où Cioran « avait rhabillé Job de dentelles et de jabots sur un fumier de millions de morts » Il est vrai que Cioran ne vient pas de nulle part et que son centenaire est l’occasion de remonter en amont d’une vie qui n’a pas commencé à Paris lors de sa première arrivée comme boursier en 1937 ou comme exilé plus ou moins volontaire en 1941 dans une soupente du Quartier Latin, à noircir des cahiers et à se nourrir dans les restaurants universitaires. On a depuis plusieurs années déjà réédité son œuvre roumaine et cela continue ces temps-ci avec le Bréviaire des vaincus II que les éditions de l’Herne ont la bonne idée de faire accompagner de la Correspondance que Cioran entretint entre 61 et 78 avec Armel Guerne, un poète suisse qui est aussi, et c’est évidemment surtout ce qui intéresse Cioran, un traducteur de Novalis, Rilke ou Holderlin. 
On sait que ce désengagement radical de Cioran, ce refus absolu de toute idéologie a ses raisons biographiques. Ce fils de pope perd la foi à seize ans et croit pouvoir subsumer son désespoir dans l’engagement politique, notamment en côtoyant avec Mircea Eliade les membres de la Garde de Fer, le mouvement fasciste de Codreanu entre 36 et 40. Ce genre d’errements vaccine définitivement du fanatisme et Stéphane Barsacq cite Cioran notant en 1969 une conversation avec Ionesco, autre génie roumain, qui lui aussi avait bien compris comment les meilleurs esprits peuvent devenir des rhinocéros : « Eugène Ionesco avec lequel j’ai parlé longuement au téléphone de la Garde de Fer, et auquel je disais que j’éprouvais une sorte de honte intellectuelle à m’être laissé séduire par elle, me répond très justement que j’ai « marché » parce que le mouvement était complètement fou. » A partir du reniement de cette expérience souterraine, sulfureuse et fondatrice, Cioran va devenir celui que l’on connait, celui qu’il faut lire en des temps comme les nôtres qui ont vite fait de prendre le vilain teint plombé de l’apocalypse. Comme dans la nouvelle de Marcel Aymé, rappelée par Barsacq, Cioran est semblable à cette petite fille qui a volé des cerises, se conduit comme une sainte ensuite pour se faire pardonner et est accueillie au Paradis par Saint-Pierre : « Sois la bienvenue. Tu es parmi nous parce que tu as volé des cerises. » Cioran : heureuse faute qui nous vaut un tel sauveur ! 


A lire : Cioran, éjaculations mystiques de Stéphane Barsacq (Seuil, 150 pages, 14 euros) 
Bréviaire des vaincus, II de Cioran ( L’Herne, 120 pages, 13,50 euros) 
Lettres 1961-1978 de E.M Cioran et A.Guerne (L’Herne, 290 pages, 19 euros) P
our une approche plus universitaire, on se reportera à l’étude de Nicolas Cavaillès, Cioran malgré lui (CNRS éditions, 400 pages, 29 euros)