samedi 5 mars 2011

Ouest

On a beau dire, rien ne vaut un écrivain réactionnaire (on parle de ceux du monde d'avant, pas des quelques médiatiques de ce temps, aurait dit Debord, qui ne sont là que pour distraire le chaland de la métamorphose paupérisante du capitalisme), rien ne vaut un écrivain réactionnaire pour vous décrire la folie, l'ensauvagement, la fin de la beauté, l'humanité épicière, enfin tout ce qui forme désormais notre quotidien. Ils avaient du mérite les Bloy, les Villiers de l'Isle Adam, les Baudelaire, même. En fait, Antoine Compagnon a trouvé un bonne appellation pour parler d'eux: les anti-modernes. C'est mieux. 
On pourrait trouver contradictoire qu'un vilain communiste comme votre serviteur se réjouisse  toujours plus à la lecture de ces grands oncles grognons, ou cachant leur désespoir derrière l'ironie qui les "crispe comme des extravagants" (Baudelaire). Mais honnêtement, je n'ai pas l'impression que ce soit nous, les communistes, qu'ils visaient dans leur prophéties. Ce qu'ils voyaient pour les cent cinquante ans à venir, et il me semble bien qu'ils aient eu raison, ce n'est pas l'avènement de la société sans classe mais celui du capitalisme spectaculaire marchand qui a détruit les paysages, les vieilles solidarités et les imaginaires, dans un même mouvement.

On était dans l'Ouest. On ne se sent bien que dans l'Ouest, désormais, et sur une ou deux îles grecques.
On a poussé, comme souvent, jusque à la tombe de Barbey. 
C'était le premier jour de soleil après des semaines de pluie. Le Cotentin était une route droite entre deux haies, dans une lumière brumeuse bleu doré. Et la mer, jamais très loin.
On a lu, une fois la voiture garée à Saint-Sauveur le Vicomte, ces pages inaugurales de l'Ensorcelée, sur la Lande de Lessay que nous venions de traverser:

"Qui sait le charme des Landes? Elles sont comme des lambeaux, laissés sur le sol, d'une poésie primitive et sauvage que la main et la herse de l'homme ont déchirée. Haillons sacrés qui disparaitront au premier jour sous le souffle de l'industrialisme moderne; car notre époque, grossièrement matérialiste et utilitaire, a pour prétention de faire disparaître toute espèce de friche aussi bien du globe que que de l'âme humaine. Asservie aux idées de rapports, la société, cette vieille ménagère qui n'a plus de jeune que ses besoins et qui radote de ses lumières, ne comprend pas plus les divines ignorances de l'esprit, cette poésie de l''âme qu'elle veut échanger contre de malheureuses connaissances toujours incomplètes qu'elle n'admet la poésie des yeux, cachée et visible, sous l'apparente inutilité des choses.
Pour peu que cet effroyable mouvement de la pensée moderne continue, nous n'aurons plus, dans quelques années, un pauvre bout de lande où l'imagination puisse poser son pied pour rêver, comme le héron sur une de ses pattes. Alors, sous ce règne de l'épais génie des aises physiques qu'on prend pour de la Civisilisation et du Progrès, il n'y aura ni ruines, ni mendiants, ni terres vagues, ni superstitions comme celles qui vont faire le sujet de cette histoire..."

Après, on a mis nos lunettes noires et devant la pierre tombale, on a dû marmonner quelques mots que certains prendront pour une prière, d'autres pour ce qu'on dit toujours lors d'une visite de politesse
 Et puis on a repris la voiture. 
Vers l'Ouest, bien entendu.