samedi 19 mars 2011

Franc Coeur

Ce qu'on aura pu aimer, tout de même, quand nous avions vingt ans, la profonde gaîté d'un André Fraigneau.  Il est mort en 1991. On aurait pu se croiser puisqu'il était réédité au Rocher alors que nous y publiions notre premier roman, L'Orange de Malte. C'était en 1990. Dans L'Orange de Malte, on avait même donné au personnage féminin principal le prénom de Cynthia, à la fois parfaitement conscient de son côté kitsch mais désireux de rendre hommage à l'enchantement provoqué par la lecture de L'amour vagabond, un roman de Fraigneau qui date de 1949. Il y inventait, l'air de rien, le personnage de la jeune fille libérée en littérature,  avec beaucoup plus de style que Beauvoir et sans avoir besoin de tortiller du croupion théorique.
On n'avait pas pensé à Fraigneau depuis un bon bout de temps, et voilà qu'on tombe dans un salon du livre ancien sur  Camp volant, en édition originale, avec un envoi, en plus.
C'est le deuxième volet d'un cycle de trois livres qui seront réunis plus tard sous le titre Les Etonnements de Guillaume Francoeur. Camp volant, qui date de 1937, est un roman d'apprentissage heureux. Un roman du service militaire. C'est fou ce qu'on pouvait être libre du temps du service militaire. Quand je pense à tous les vingtenaires et trentenaires voués au précariat et larbinisés dans des petits boulots, persuadés d'avoir échappé au pire avec la fin de la conscription, je me dis qu'il devraient lire Camp volant. Histoire de se rendre compte que pendant au moins un an de leur vie, on les aurait  nourris, logés, soignés, blanchis  gratuitement et qu'ils n'auraient plus eu qu'à s'occuper de choses agréables comme tirer avec des armes à feu, marcher la nuit et lire pendant des journées entières. 
On a relu les premières pages de Camp volant au soleil, dans une chaise longue, en buvant un verre d'Amphibolite, parce que ça va bien avec un ciel bleu un peu frais et la phrase légère de Fraigneau. 
On a aussitôt oublié la fin du monde en cours.