lundi 7 mars 2011

En fait, ils ont peur...



Voyager, c'est bien utile, ça fait travailler l'imagination. Tout le reste n'est que déceptions et fatigues comme disait Céline qui avait bien raison mais le problème est qu'on ne peut pas voyager avec sa bibliothèque et que même le coffre d'une Studebaker Hawk Gran Turismo de 1962 ne peut contenir qu'un nombre limité de livres, surtout si on estime indispensable de porter une chemise blanche et un blazer bleu pour avaler deux douzaines de Tsarskaïa et d'Utah Beach et boire quelques bouteilles d'Amphibolite de chez Jo Landron en compagnie de Gilles Perrault.
Ainsi nous a-t-il fallu quitter l'Ouest et revenir dans l'horreur ordinaire des infamies publiques et des vices privés, des intrigues de couloir, enfin bref de tout ce qui empêche l'artiste de vivre sereinement, voire de vivre tout court. 
Mais enfin, ne nous plaignons pas. Nous, au moins, nous n'avons pas peur. Nous ne sommes en effet ni racistes, ni islamophobes, ni sarkozystes, ni riches, ni kadhafistes.
En plus, nous avons une bibliothèque dont chaque livre est une cartouche. Parfois, même, on avait oublié qu'on avait tel calibre à notre disposition. Tenez, regardant la folie furieuse de Kadhafi et son "anarchisme du pouvoir" aurait dit Pasolini , voilà que nous avons hier repensé à ce texte d'Antonin Artaud, Héliogabale, que nous n'avions peut-être pas feuilleté depuis un quart de siècle. J'aime bien dire un quart de siècle en parlant de ma propre durée. Avec ma façon indécente de tenir l'alcool et de me baigner sans problème dans une eau à 10°, ça me donne l'impression d'être tranquillement immortel.
Donc me voilà avec dans les mains, comme vous avez pu le voir dans le dernier billet, Heliogabale d'Antonin Artaud qui est une assez bonne peinture de la démence propre à une certaine façon d'exercer le pouvoir, ce qui fait qu'entre Kadhafi, et mettons un Berlusconi ou un Sarkozy, il y a une différence de degré, pas de nature.
Alors, du coup, on continue de feuilleter le mince volume artaldien et on tombe sur cette intuition assez intéressante de l'homme à la canne de Saint-Patrick, parce qu'elle décrit exactement notre climat national: 
"Il faut que les choses aillent bien mal dans le gouvernement de l'Empire Romain, pour qu'un individu que rien ne distingue, qui n'a pour lui que son caprice, sa malfaisance et une audace qui n'est pas autre chose que de la peur, puisse, à la faveur de cette peur, devenir le maître de Rome."
 Ceux qui aiment le pouvoir  de cette façon (ce n'est d'ailleurs pas le cas d'Héliogabale), ne le font pas par amour du pouvoir, ce qui ne veut pas dire grand chose, ni comme je l'ai cru longtemps par une pulsion plus ou moins consciente pour le négatif, le nihilisme institutionnalisé. 
Non, très banalement, ils veulent le pouvoir parce qu'ils ont peur. 
Si nous avons tous peur, eux ont peur de manière maladive. Et prendre le pouvoir est un moyen pour eux à la fois de se protéger de cette peur  mais aussi de faire peur aux autres pour se venger. 
Une fois, que l'on comprend (merci Artaud!) comme les peuples arabes l'ont compris, que l'on a en face de soi que des trouillards, les choses deviennent un peu plus simples.
Artaud, une dernière fois
"Quand la guerre s'en va, la poésie rentre."
Alors, à Tripoli comme à Paris, dépêchons nous.

La politique sanitaire de FQG m'oblige, par souci de contrebalancer les images traumatisantes, de mettre ici la photo d'une lectrice d'Antonin Artaud, du côté de Coutances ou de Valognes: