jeudi 17 février 2011

Limite de la littérature, littérature de la limite

Depuis une intéressante cave de la rue Muller, Jean-François Platet ne s'est pas contenté de reprendre les éditions Baleine pour redonner une deuxième vie au Poulpe avec l'aide de la charmante et efficace Stefanie Delestré. 
Il a aussi décidé de pousser jusqu'au bout de sa logique ce que peut la littérature populaire, par une collection aux élégantes couvertures grises, Baleine noire. Ce que peut la littérature populaire, (même si elle ne l'est plus, sa forme demeure), c'est  ne pas se contenter de l'aliénation divertissante, qui a certes ses charmes, mais oeuvrer à un beau travail du négatif, celui de la subversion politique et morale complète de l'ordre établi et de sa fausse contestation intégrée et subventionnée. 
Comme les surréalistes avaient vu la puissance noire et poétique de Fantômas, Platet sait que les archétypes de la littérature de genre en travaillant en profondeur l'imaginaire collectif, font naître tout ce dont nous avons  besoin pour résister au règne de l'approbation généralisée: le sang, le malheur, l'horreur, le cauchemar, la folie, la haine de soi et des autres, la pulsion de mort et la joie profonde la profanation.  
Inutile ici de revenir sur la republication du polar argotico-post-fasciste, excellent au demeurant, de Brigneau, Faut toutes les buter. Cela avait permis, entre autre, de voir que Pavlov avait décidément raison.
Non, intéressons nous au dernier titre en date de la collection, Lola, reine des barbares, dont le mystérieux auteur Margot D. Marguerite, choisit pour héroïne une Lolita suburbaine de 14 ans, toxicomane à la sexualité débridée. Il y a des passages insoutenables, "à déconseiller aux personnes sensibles"? Bien sûr, qu'il y en a. Mais en même temps, qui sont ces "personnes sensibles" qui frémissent à trois pages de viol collectif écrites comme un Lautréamont qui aurait une seringue encore plantée dans la veine et qui laissent, dans leur vie quotidienne, leur vie réelle un petit chef harceler leur collègue au boulot ou qui regardent sans frémir au journal de vingt heures des délocaliseurs d'usine massacrer beaucoup plus de gens, et avec la bénédiction du système, que ne le feront les voyous violeurs, sadiques et déjantés de Lola, qui d'ailleurs devient leur souveraine d'une souveraineté telle que la définissait Bataille, par l'approbation  de la vie jusque dans la mort.
Soit vous trouverez Lola, reine des Barbares obscène, racoleur, abject et c'est tout: vous aurez tort mais vous pouvez renouveler votre abonnement aux Echos.
Soit vous trouverez Lola, reine des Barbares obscène, racoleur, abject et nécessaire: vous aurez raison mais on vous conseille de ne pas vous en vanter.
Notre époque, qui se trouve si décidément belle et parfaite, n'aime pas trop les miroirs,  et encore moins ceux qui les tendent à la manière de Margot D. Marguerite. 

Lola, reine des Barbares
de Margot D. Marguerite (Baleine, 10 euros)