Notre article sur Houellebecq et La carte et le territoire (Flammarion), paru dans Valeurs Actuelles de cette semaine
Michel Houellebecq existe-t-il ? Ou
s’est-il déjà cloné comme il avait prévu de le faire dans son précédent roman, La possibilité d’une île ? Et de
quel Houellebecq parlons-nous, d’ailleurs, en cette rentrée littéraire ?
Quel Houellebecq voyons-nous au juste ? Le bateleur qui court les plateaux
les plus prestigieux ? L’écrivain qui finalement parle assez peu de son
livre ? Ou le Houellebecq-personnage du dernier roman du
Houellebecq-écrivain, La carte et le
territoire ? On pourrait croire en l’occurrence que le roman a
contaminé la réalité, à moins que ce ne soit le contraire, nous laissant aussi
égarés que les personnages de K.Dick errant dans des réalités changeantes, au
statut incertain et en perpétuelle mutation.
Ce qui est sûr, cependant, c’est que le
phénomène Houellebecq dépasse en ce moment largement le champ de la
littérature. Quand il est question
de lui, nous sommes plus proches d’un domaine habituellement réservé aux icônes
pop ou aux rock stars.
Certes, Houellebecq, en 2000, n’avait pas hésité à monter sur
scène pour chanter ses poèmes et donner un album produit par Bertrand Burgalat,
l’homme qui aime faire chanter les écrivains. Mais là, Houellebecq est partout,
absolument partout, surtout en Une de magazines archétypalement branchés et
politiquement corrects, de magazines qui n’hésitent pas d’habitude à traquer la
moindre déviance idéologique chez les auteurs suspectés d’écorner la
bien-pensance d’une certaine gauche angélique.
Il semblerait qu’en ce qui concerne
Houellebecq, ces nouveaux inquisiteurs le fassent bénéficier d’un confortable
et définitif « Noli me tangere »
et que soient passés par pertes et profits les affreux soupçons d’islamophobie
ou de flirts plus ou moins sérieux avec des sectes apocalyptiques prêchant la
venue des extra-terrestres. Pour d’autres écrivains, cela aurait été
rédhibitoire. On ne pourra néanmoins que se féliciter de cette inhabituelle
mansuétude. Un écrivain doit évidemment bénéficier d’une manière
d’extra-territorialité idéologique et n’être jugé que sur la valeur de son
œuvre. On aimerait simplement que cette tolérance si charmante pour Houellebecq
ne soit pas une exception et que d’autres puissent bénéficier de la présomption
d’innocence qui lui est accordée si généreusement.
Cette faveur, cette ferveur médiatique
même, Houellebecq en joue évidemment,
non sans un certain cynisme. Qui pourrait lui en vouloir ? D’autres
écrivains que lui, et de bien moindre valeur, ont été l’objet d’une publicité
et d’une surexposition tout aussi délirantes qui leur a permis de vendre
beaucoup de livres qui n’étaient pas bons. Pas bons du tout, même. Nous
n’aurons pas la cruauté de revenir ici, par exemple, sur le cas de Christine
Angot qui a réussi à faire passer des autofictions plates et hargneuses pour une expérience des limites alors qu’elle montrait surtout les
limites de son expérience. Angot apparaît d’ailleurs, fugitivement, et pas à
son avantage, dans La carte et le
territoire.
On finirait presque par l’oublier, ce
roman, à la longue. Houellebecq, si manifestement intelligent, ne se rend-il
pas compte qu’il y a deux façons de ne pas parler d’une œuvre : en lui
faisant subir une conspiration du silence ou, au contraire, en la surexposant
jusqu’à l’aveuglement, ce qui rend de fait difficile toute lecture
véritablement critique. Finalement Houellebecq trouve peut-être préférable
d’être aimé ou détesté pour des raisons qui n’ont plus rien à voir avec son
texte.
C’est dommage pour La carte et le territoire. Il s’agit d’un roman important et qui le
demeurera encore, même à l’époque où certains de ses personnages, des figures
du milieu littéraire comme Beigbeder, de l’édition comme Teresa Cremisi ou de
la télévision comme Jean-Pierre Pernault, seront définitivement oubliés et
qu’il faudra des notes en appendice pour nous rappeler qui ils étaient.
La
carte et le territoire
est d’abord un roman sur un monde qui change sans que ce changement soit
réellement visible, un monde où la catastrophe avance au ralenti : le nôtre. Il commence sans plus de précision dans
la France des années 2010 pour se terminer une trentaine d’années plus tard.
Houellebecq renoue ici encore avec l’anticipation. Elle est pour lui, plus
qu’un genre littéraire, une manière de
penser le présent en grossissant et en agençant habilement quelques
lignes de force déjà présentes aujourd’hui : réorganisation de l’espace
selon les convenances de la marchandise, écologisme de confort, ethnicisation
des rapports sociaux, toute-puissance de la télévision. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, si
les trois personnages principaux du livre ont une occupation qui a un rapport
avec ce nouvel aménagement de l’espace et du temps et s’interrogent en
permanence sur ce que signifie représenter la réalité pour essayer de la saisir
alors que tout bascule d’un monde l’autre.
Il y a d’abord Jed Martin, un peintre qui
sera le personnage principal mais aussi son père, Jean-Paul Martin, un
architecte et enfin Michel Houellebecq lui-même, écrivain qui n’écrit plus
simplement parce qu’il n’en éprouve plus la nécessité.
Ces trois êtres, outre leur désir plus ou
moins bien assouvi de dire et de témoigner sur un réel qui change de nature,
presque de texture sous leurs yeux, ont un autre point commun assez désespérant.
Ils sont en proie à une aboulie résignée et un amour plutôt modéré de la vie et
de ses plaisirs. Pour reprendre un mot de Houellebecq, ils « n’adhèrent » pas réellement à l’existence. D’ailleurs, le père de Jed ira se faire
euthanasier du côté de Zurich tandis que Houellebecq-personnage sera victime
d’un meurtre particulièrement atroce auquel Houellebecq-écrivain se charge de
donner une dimension grand-guignolesque qui sauve le tout du banal récit
calibré de serial killer américain.
Ce que recherchent, dans le meilleur des
cas, les personnages de La carte et le territoire,
c’est une ataraxie qui prend des formes aussi exaltantes que des après-midi à
regarder des dessins animés sur une chaine câblée ou à manger de la charcuterie
industrielle en buvant du vin argentin dans la cuisine d’une maison irlandaise
située non loin d’un aéroport.
Sans compter l’établissement dans des villages du Loiret ou de la
Creuse. C’est un non-vouloir généralisé qui caractérise ces trois hommes dont
on aura le droit de penser que leur intelligence va de pair, finalement, avec
une inappétence qui confine à la veulerie.
Ils ne sont pas très sympathiques mais
sommes-nous là, hypocrites lecteurs, pour aimer des personnages qui nous
apportent de toute manière de mauvaises nouvelles sur une société qui se perd
de vue et sur un pays dont le pittoresque sonne de plus en plus faux. Un pays
qui se résume ici à quelques enclaves touristiques occupées tour à tour par des
Anglais bientôt ruinés par les crises du système financier et remplacés par des
Russes et des Chinois, nouveaux et provisoires vainqueurs de la mondialisation,
bien décidés à jouir de cette France devenue un dépliant pour Relais et
Châteaux quand ce n’est pas un bantoustan sécurisé pour résidences secondaires.
Dans La
carte et le territoire, Jed Martin, le peintre, aura plusieurs périodes
dans son art, entrecoupées chacune par de longues années improductives. Il
éprouvera d’abord, jeune homme, le désir de photographier les objets
manufacturés, puis les petits métiers mais aussi plus tard, de réaliser une
série de tableaux dont on peut imaginer qu’ils renouent à la fois avec l’esprit
de la Renaissance et la technique des portraits de David Hockney, tableaux qui
ont pour titre, par exemple, « Bill
Gates et Steve Jobs s’entretenant du futur de l’informatique. » Mais
surtout, Jed, en photographiant des cartes Michelin et en montrant qu’elles
sont plus belles et donc plus réelles que des photos satellites, qu’elles
rendent compte de manière infiniment plus complexe et vraie de l’espace où nous vivons, apporte cette preuve que
la figure du monde s’en va. Il ne sert à rien de vouloir ralentir ce
mouvement, sinon en témoignant sous formes d’inventaires fatalement incomplets
comme le fait aussi à sa manière son ami l’écrivain Houellebecq, dont Jed fait
le portrait, un portrait qui sera sa dernière œuvre.
On retrouve dans ce livre, et
heureusement, ce qui fait une des forces de Houellebecq : un humour et un
sens de la provocation qui donnent des tirades sur la nullité de Picasso ou sur
le bonheur de voir un enfant se faire mal en tombant. Cette cruauté comique
atteint son sommet macabre quand Houellebecq raconte son propre enterrement et
imagine la stupéfaction de la foule qui découvre un cercueil minuscule
largement suffisant pour y mettre ses restes retrouvés après qu’ils eurent été
éparpillés par son meurtrier.
L’écriture, dans La carte et le territoire, réussit un exploit paradoxal : elle
est à la fois fluide et discrètement étouffante. On ne revient jamais sur une
phrase tant la clarté du propos est évidente mais rien non plus n’accroche
jamais l’œil. C’est évidemment la volonté de Houellebecq toujours à la
recherche de la plate forme. Cela ne
veut pas dire pour autant que l’on soit obligé de trouver cela aimable. Mais il
n’est pas certain que La carte et le
territoire
où alternent des pages sur la dégradation
physique inévitable, sur l’impossibilité de l’amour, sur un monde dépoétisé à
l’extrême où le seul vrai bonheur éprouvé par Jed est de faire ses courses dans un hypermarché vide, soit un livre
qui se veuille plaisant.
Il se contente d’être là, comme une
évidence mortifère. Ou un bloc d’abîme en formation.
Jérôme Leroy