Paru dans Témoignage Chrétien, numéro spécial Guerre d'Espagne (été 2009):
Orwell (1903-1950) et Bernanos (1888-1948) : ces hommes
sont des contemporains qui ne se sont jamais croisés. Ce n’est pas très grave,
l’un comme l’autre n’étaient pas de leur temps et partageaient malgré tout le
seul point commun qui vaille pour les écrivains qui dureront : une
allergie métaphysique à leur époque. Ce point commun conditionne tout le
reste : les désespoirs, les colères, les refus, une certaine façon d’être
au monde pour témoigner de l’horreur de vivre et de l’honneur de vivre, au
siècle de la mort massifiée.
A ma gauche non stalinienne, George Orwell, de son vrai nom Eric Blair, rejeton d’une
famille anglo-indienne, déclassé comme toute une génération d’intellectuels de
cette époque encore ossifiée par les castes victoriennes. On pourra lire le
trop méconnu Tels, tels étaient nos plaisirs pour comprendre la charge d’humiliation que peut représenter d’être
l’enfant le moins riche dans une prep school au début du siècle dernier.

A ma droite non
fasciste, Georges Bernanos, élève des jésuites, né à Paris, mais enfant du Pas
de Calais, ce
middle of nowhere propice aux angoisses pour le curé de
campagne et au suicide pour les Mouchette, ces lolitas de la déréliction.
Quand George Orwell aurait voulu quitter l’Angleterre
étouffante de Et vive l’aspidistra ou
pré apocalyptique d’Un
peu d’air frais, George Bernanos crevait de
rage et de tristesse dans la France timorée de la Troisième République, celle
de La grande peur des bien pensants,
du radical opportunisme et de l’amnésie d’une Histoire de France à qui plus
personne ne veut se rallier. Quand
Orwell aura été policier en Birmanie dans sa jeunesse, Bernanos, lui aura eu plus souvent qu’à
son tour à faire avec les forces de l’ordre : bagarres contre les prêtres
ralliés, complots pour restaurer la monarchie au Portugal, coup de poing avec
ses copains les Camelots du Roy. « Pour tout dire, j’aimais le
bruit ». On ne saurait mieux dire.
Pourtant, Bernanos et Orwell ont aussi eu en partage des
allures d’hommes terriblement quotidiens, des postures de héros simenoniens. Il
y a dans leurs œuvres respectives des odeurs de garnis, des mélancolies de
meublés, des tables d’hôte à la lumière chiche. Ils ont vécu la vie moderne,
celle d’après 1918, la vie d’une terre qui commence à se couvrir de non-lieux dirait Marc Augé(1),
quartiers sans âme, campagnes quadrillées par le remembrement agricole, hall de
gare, de banques.

Bernanos, inspecteur d’assurance, dans les trains entre
Fressin et Bar le Duc :
« 27 juin 1924. Je vous écris dans un
ignoble café de Rethel. Il n’y a d’humain ici qu’une souillon qui va de table
en table et répète :Un bock, M’sieu ? ». Orwell, même époque, qui transpose son quotidien
mal éclairé d’employé de librairie dans Et vive l’Aspidistra : « Gordon sortit sa clé et tâtonna
avec dans le trou de la serrure- dans ce genre de maison la clé ne va jamais
parfaitement bien dans la serrure. »
Le sordide de l’inadéquation, le post-naturalisme du désastre mais malgré tout
la foi chevillée au corps : Dieu pour Bernanos, le Socialisme pour Orwell,
et l’urgence d’une œuvre pour les deux.

Retrouver la
figure du monde devient un impératif catégorique. Orwell verra la Birmanie,
certes, mais il ira beaucoup plus loin à la rencontre de l’homme nu. Pas besoin
d’Afrique, d’horreurs coloniales.
Le quai de Wigan suffira, exotisme horrible de la silicose des
mineurs du nord de l’Angleterre ou Dans la dèche à Paris et à Londres, à perdre sa santé dans les dortoirs qui sentent la
tuberculose et les soupes
populaires qui sentent le chou : « J'aimerais comprendre ce
qui se passe réellement dans l'âme des plongeurs, des trimardeurs et des
dormeurs de l'Embankment. Car j'ai conscience d'avoir tout au plus soulevé un
coin du voile dont se couvre la misère. »
L’expérience d’Orwell aurait évidemment plu à Bernanos, le catholique intégral
mais pas intégriste. Bernanos aussi sait que la misère est la honte du monde,
mais pour lui c’est Dieu qu’on blesse. Il le scande, il le slame, c’est partout
le Christ aux outrages dans les nouvelles fabriques concentrationnaires où
crèvent « les humiliés et les offensés ». Apostrophant la bourgeoisie au début des Grands
cimetières sous la lune, il
écrit : « Il est affolant de penser que vous avez
réussi à faire du composé humain le plus stable une foule ingouvernable, tenue
sous la menace des mitrailleuses. »

Diogène
cherchait un homme, il en aurait trouvé au moins deux avec Orwell et Bernanos
et pourtant l’espèce se fait rare dans l’Europe des années trente. On a pris de
sales habitudes avec le genre humain depuis les abattoirs de Verdun, du Chemin
des dames mais aussi dans les usines Ford taylorisées ou sur les chantiers des
grands travaux du nazisme et du fascisme. On a tendance à ne plus distinguer
que deux sortes d’individus : l’esclave et le surhomme. C’est ce que fuit
Bernanos quand il part au Brésil en 1938, ce monde de robots cruels, celui que
peindra en 49 un Orwell agonisant, écrivant
1984 comme un testament. Ces deux-là ont toujours eu l’intuition du massacre
et cette intuition, c’est la Guerre d’Espagne qui va la vérifier.
Ils vont lui
consacrer chacun un livre qui paraît la même année, en 1938 : Les
grands cimetières sous la lune pour
Bernanos, Hommage à la Catalogne
pour Orwell. La fracture qui s’opère pendant une guerre civile ne s’opère pas
seulement entre des classes sociales, des régions ou des ethnies, elle traverse
les individus eux-mêmes, dans une sorte de schizophrénie idéologique, de
déchirement intérieur. Orwell et Bernanos vont constater la même chose. Le camp
qui devrait être le leur est monstrueux. Bernanos devrait acclamer Franco, ses
bataillons maures et ses évèques chamarrés, au nom du Christ-Roi et de sa
victoire sur le matérialisme athée tandis qu’Orwell devrait soutenir sans
nuance l’héroïsme de l’armée républicaine sous équipée, la furie sublime des
anarchistes, la générosité des brigades internationales qui montent au feu avec
cinq cartouches par fusil. Oui, mais voilà, Orwell et Bernanos sont affligés
d’un mal terrible : l’honnêteté.
Engagé dans les rangs du POUM(2), Orwell constate la reprise
en main par les plus durs des staliniens du camp républicain. La république
veut les avions de l’URSS ? Le guépéou veut des têtes, et elle les aura.
Orwell n’oubliera jamais pas les
arrestations sauvages dans les
rues de la Barcelone de mai 37. Bernanos, quant à lui, osera s’exclamer à
propos de ce conflit et la complicité objective du clergé espagnol avec les
massacres de paysans et d’ouvriers : « Excellences, Vos
Seigneuries ont parfaitement défini les conditions de l’Ordre Chrétien. Et même
à vous lire, on comprend très bien que les pauvres gens deviennent
communistes. »
Ces deux-la ont eu un courage rarissime chez les
intellectuels : être capable de tirer contre leur camp. Ils ne l’ont pas
fait par dandysme, mais plutôt par
ce qu’Orwell qualifiait fort justement de « common decency » , cet
autre manière, modeste, de désigner l’honneur. Cela suffit à les réunir pour
l’éternité, et à les ranger côte à côte dans nos bibliothèques, sans souci de cohérence
alphabétique mais plutôt par nécessité méthodologique car nous allons avoir de plus en plus besoin des deux, en
même temps.
Jérôme Leroy
(1) Non-Lieux de Marc
Augé (Seuil)
(2) Parti ouvrier d’unification marxiste (anarcho-trotskyste) On pourra se reporter
à l’Histoire du POUM de Victor Alba (Ivréa)