jeudi 16 décembre 2010

Jacques Sternberg: dédicaces, souvenirs et hasards objectifs

On a eu la chance d'un peu connaître Jacques Sternberg au moment où l'on était édité par Pierre-Jean et Hélène Oswald qui s'étaient réfugiés aux Belles Lettres et avaient lancé la collection Le Cabinet Noir. Jacques Sternberg faisait partie de ces écrivains qui ressemblaient à leurs livres: il était noir, désespéré et drôle. Il avait l'humour très particulier des survivants, de ceux qui naissent à Anvers en 1923 dans une famille juive, par exemple. Jacques Sternberg était le champion toute catégorie de la short story et même de la very short story. Un paragraphe, voire une phrase. Il a été en France un des pionniers de la SF et a aussi inventé un fantastique bien particulier.  Il a animé la revue Mépris et était ami de Topor.
Il n'aimait pas tellement ses romans. Nous si. Et notamment ce Toi, ma nuit qui ne se contente pas d'avoir un beau titre mais raconte comment dans une société sexo-orwellienne où la pornographie est devenue le mode de vie obligé, un homme tombe amoureux d'une femme et tente de vivre une histoire d'amour comme dans le monde d'avant. Jacques Sternberg n'était pas un puritain, loin de là. Au contraire, avec son solex et son bonnet de marin, il fut un très grand séducteur et un très grand séduit. Mais il avait pressenti dans Toi, ma nuit, écrit en 1965, toutes les ambiguités de la révolution sexuelle qui était sur le point d'advenir et comment la société spectaculaire marchande allait retourner en aliénation ce qui se voulait émancipation.
On a lu Toi ma nuit quand on avait seize ans, en Folio. Ce roman, qui a notre âge, n'est pas pour rien dans la construction de notre imaginaire et l'on sait à qui l'on doit cette sensation durable d'être un homme seul dans une société prétotalitaire où neuf femmes sur dix sont des postchocs implantées.
Quand on a rencontré Sternberg, on lui a demandé de nous dédicacer cet exemplaire. Et puis voilà qu'une "bonne pêche" chez un bouquiniste nous fait trouver l'édition originale, celle de Losfeld, et dédicacée à un autre des maîtres de notre jeunesse, le grand André Pieyre de Mandiargues qui lui aussi, mais dans une veine plus nettement post surréaliste, savait jouer du fantastique et de l'érotisme comme personne, notamment dans Le Lis de Mer, Le Musée Noir ou Mascarets.





Une dernière chose, Jacques Sternberg est mort en 2006. Il ne voulait plus écrire ce qui est toujours mauvais signe pour un écrivain. Pourtant, nous l'avons tanné pour qu'il nous donne un conte, même très bref, dans l'anthologie que nous préparions sur le thème du dernier homme et qui est sortie en février 2004. Il nous l'a donné. Il est bouleversant et à notre connaissance, il n'a pas été repris en volume. Nous l'avons mis, assez logiquement à la fin de cette anthologie où nous avons eu le plaisir de faire écrire les écrivains que nous aimions vraiment et dont certains étaient ou sont devenus des amis: Serge Quadruppani, Jean-Baptiste Baronian, Jean Mazarin (alias Emmanuel Errer), Chantal Pelletier, Philippe Lacoche, mon petit frère Sébastien Lapaque et puis ceux qui sont partis ailleurs, mes compagnons d'éternité,  Fajardie et ADG. 
Et comme la maison ne recule devant aucun sacrifice pour ses aimables lecteurs, cet ultime conte de Jacques Sternberg, nous vous le donnons à lire, ici, dans la zone chaviste libérée. On voit bien que Noël approche. Notre bonté nous perdra.