jeudi 25 novembre 2010

Daimler dans la nuit (Sauter les descriptions, 29)

Le mardi, il déjeuna (brandade de haddock, harengs grillés sauce moutarde et une bouteille d'Insolite, le saumur de Thierry Germain) avec Denis Grozdanovich, qui était en résidence à la Villa Yourcenar et qui avait envie de prendre l'air en ville. Le soir, il alla à une conférence de Badiou sur l'hypothèse communiste. Qu'il s'agît  de Denis Grozdanovich ou d'Alain Badiou, cela lui remonta plutôt le moral. On avait beau dire, parler littérature avec un écrivain qui aimait ça( ce n'est pas si fréquent les écrivains qui aiment la littérature, en fait) et écouter un philosophe qui vous explique que le communisme, si on excepte le saumur de Thierry Germain, c'est ce que l'humanité a produit de plus aimable, ça permettait d'oublier novembre, la pluie, la procrastination, la bile noire, la fatigue d'être soi.
Mais le lendemain, justement, tout ça revint. La journée se passa sans qu'il eût envie de lire, d'écrire, de regarder un film, ni même de boire. C'est dire si la situation était grave. Et puis, dans la nuit, un peu machinalement, alors qu'il tournait en rond dans sa bibliothèque, il éprouva le besoin irrépressible de relire Frédéric Berthet. Il avait un peu connu Frédéric Berthet, au début des années 90. Daimler s'en va, Paris-Berry, c'était tout de même quelque chose. Des phrases comme "Daimler, qui redoutait depuis des siècles le coup de la petite fille blonde courant dans les blés, se dit que ça y est, c'est arrivé.", lui, il trouvait ça difficilement dépassable, tout de même. 
Et il comprit soudain pourquoi Frédéric Berthet, et pas un autre en cet instant précis. 
Frédéric Berhet était mort à 48 ans, lui en avait déjà 46. 
Ce fut alors que Daimler apparut, assis sur le fauteuil voltaire de la bibliothèque et lui sourit tristement dans la pénombre: "Je ne te le fais pas dire, old sport. Deux ans, ça passe vite. Très vite."