jeudi 11 novembre 2010

11 novembre et Poppy Day

Comme chaque année, tout à l'heure, nous irons nous recueillir dans un cimetière militaire ou un mémorial. Par chez nous, il y en a presque autant que d'usines délocalisées, c'est dire. On n'a que l'embarras du choix: une vie ne suffirait pas à nommer tous les morts, les pauvres morts, enterrés dans ce petit bout d'Europe où le vingtième siècle a fait son entrée en alliant avec un sens très sûr de l'horreur le nationalisme et la technologie, ce qui inaugurera par la suite la série de carnages industrialisés que l'on connaît. Mais il faut nommer les morts, il faut dire leur nom, au moins une fois, les prononcer à voix basse. On ne sait jamais, c'est peut-être ça l'éternité: un inconnu qui murmure votre nom, près de cent ans après et qui, un petit quart de seconde, pense à vous et vous aime.
 Il est fort possible qu'il fasse gris et pluvieux. La météo a le sens de la mise en scène. L'année dernière, c'était l'étrange momunent du contingent portugais à La Couture, aussi baroque que la Chapelle des Os à Evora. Là on va voir: peut-être à Ypres, ou à Neuville Saint-Vaast ou dans une nécropole de hasard. Les morts sont patients, ils ont parfois un peu froids mais ils sont patients.

En revanche, les vivants, apparemment beaucoup moins et ils ont bien raison. 
Le Royaume-Uni, si souvent cité en modèle par les chiens de garde de l'expertocratie falsificatrice, chargée de faire accepter aux peuples européens la paupérisation définitive pour éponger provisoirement la baisse tendancielle du taux de profit de leurs maitres, va-t-il l'être cette fois-ci encore, cité en en modèle, après le charmant évènement qui s'est passé hier au coeur de Londres. Une manifestation étudiante contre une hausse délirante des frais d'inscription à l'université a aimablement tourné à l'émeute et a fini dans une admirable attaque du siège du parti conservateur.  Il semble que la jeunesse du Royaume Uni ait donc elle aussi décidé après la jeunesse grecque et la jeunesse française que ça ne se passerait pas comme ça, que rien, absolument rien ne justifiait la mise en place de la dictature de la rigueur par les clones tristes Cameron, Sarkozy et Berlusconi fabriqués dans les éprouvettes du CAC 40, du FMI et de l'UE. Il n'y a pas d'autres solutions? 
Apparemment si: des gros pains dans ta face de rat mort.

Si Badiou avait fort justement parlé dans De quoi Sarkozy est-il le nom? d'un transcendantal pétainiste  courant l'histoire de France et si visiblement à l'oeuvre aujourd'hui aussi bien dans la politique de soumission au fascisme du marché que dans l'ethnolibéralisme des têtes de noeud Besson et Hortefeux aidés par les clounes sinistres des sites racistes et identitaires dont certains osent se prétendre laïques, nous, nous trouvons aussi que la France a son transcendantal gaulliste. On en parle sur Causeur, de cet esprit de résistance qui va de Vercingétorix au mouvement social de 2010. 
Avec ce papier, on va encore passer pour un vieux con, un réac de gauche, et à vrai dire, on s'en fout un  peu. 



Les vivants et les morts...
Les vivants, ce sont aussi les taulards. Notre absence des écrans radar  a eu pour cause une rencontre avec ceux du Centre Pénitentiaire de Béziers, un des plus récents et des plus gros de France,  avec huit cent places. On est venu leur parler du roman noir en général et du Poulpe en particulier. Ils étaient une quinzaine et venaient de terminer un atelier d'écriture et de BD sur le sujet. 
Une impression et une certitude sur cette expérience. L'impression: quand la porte se referme derrière vous et que vous entrez dans la cour, cela fait un petit coup au coeur. Il est dû à la fois à une légère appréhension que la goupille de sécurité que vous avez à la ceinture vient fonder mais aussi à une manière de mélancolie prenante qui fait vous demander: "Est-ce ainsi que les hommes vivent?" La certitude: aussi humainement que soit pensée une prison, cela reste une prison. C'est-à-dire une solution provisoire aux contradictions intenables d'une société, qui ne règle rien sur le fond.
Et je veux saluer les vrais lecteurs, attentifs, curieux, drôles aussi, que j'ai vus là-bas, en particulier H. qui en a encore pour un bout de temps mais dont la conscience de classe, la clarté d'expression et l'humour me laissent penser qu'il tiendra le coup. Et plutôt bien.
Et pour ce 11 novembre, avec une pensée pour ce superbe érudit en la matière qu'est Shane Fenton, notre commentateur ès doo-wop, ce sommet de mélancolie virile dû au grand Johnny Ace qui chante à travers le Temps pour les Poilus de 14-18, les étudiants anglais de 2010 et les prisonniers de Béziers et d'ailleurs.