mercredi 18 août 2010

Lenteur et mélancolie sereine


"Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue."


"...mais au creux de ces après-midi d'été où vous ne savez plus très bien en quelle année vous êtes."


"A l'époque, j'y trouvais encore des vestiges de mon enfance: les hôtels délabrés de la rue Dauphine, le hangar du catéchisme, le café du Carrefour de l'Odéon où trafiquaient quelques déserteurs des bases américaines, l'escalier obscur du Vert Galant,  et cette inscription sur le mur crasseux de la rue Mazarine, que je lisais chaque fois que j'allais à l'école: NE TRAVAILLEZ JAMAIS."

"Notre seul but de voyage, c'était d'aller au coeur de l'été; là où le temps s'arrête et où les aiguilles de l'horloge marquent pour toujours la même heure: midi. "

Dans le café de la jeunesse perdue de Patrick Modiano (Gallimard)


Longtemps, on nous a caché Modiano. 
Ou pour formuler les choses différemment, jusqu'à la fin des années 80, on avait l'impression que Modiano était un écrivain pour cadres sup qui recherchaient un supplément d'âme, un écrivain qui allait apporter la littérature dans la corbeille des signes extérieurs de richesse. Et puis, en plus, on trouvait qu'il avait tout piqué à Simenon, celui des "romans durs".
Bien entendu, tout cela a changé. La barbarie du spectaculaire intégré n'ayant cessé de s'approfondir, le cadre n'a même plus besoin de l'alibi littéraire pour paraître. Et si vraiment il s'ennuie, et qu'il n'a rien d'autre à faire pendant une heure de plage ou de train, il lui suffira de lire un roman de Dan Muzo. (belle trouvaille de François Taillandier). On ne trouve plus que du Dan Muzo sur les maigres tourniquets consacrés à la littérature française.
Tant mieux, les maîtres, désormais très provisoires de ce monde, en se concentrant exclusivement sur l'appétit de richesses parce qu'ils sentent bien que très bientôt les contradictions du capitalismes vont les broyer et en finir avec leur dysneyland préfasciste, ont libéré des territoires entiers de l'imaginaire qu'il ne tient qu'à nous de réinvestir. 
Ainsi oublions qui lisait Modiano, qui disait qu'il fallait lire Modiano, critiques stipendiés et profs dans la facilité.
Et redécouvrons-le pour ce qu'il est: l'écrivain français qui a le mieux saisi depuis quarante ans, dans ses romans qui se ressemblent tous, les corsi et recorsi de notre durée humaine. En plus, il semble bien que de roman en roman, il aille vers encore un peu moins d'effets, un peu plus de dénuement, et que cet effort accentue à la fois la mélancolie et la sérénité du lecteur.
Que Modiano ne soit plus assimilable apparait, de fait évident. Il ne raconte pas vraiment d'histoire, il ne croît pas aux complots théocratiques, il aime la lenteur. et les traces du monde d'avant. Comment voulez-vous faire un roman avec ça?
Je vous invite à relire les citations ci-dessus. A éteindre les portables. A mesurer très précisément ce qu'elles dégagent de silence, de lumière, de subversion discrète aussi.
Et si, à l'idée de vous replonger d'ici quelques jours ou quelques semaines,d ans la violence toujours plus grande des rapports de production, vous êtes terrorisé,  pensez à Modiano. Relisez Modiano.
Dites vous qu'il n'y a aucune raison de   penser que ce que vous vivez, que ce qu'on vous fait vivre est inévitable. En face,  les derniers tenants de l'économie techno-marchande vont tenter de vous le faire croire. De vous le faire croire méchamment car on sait bien que les abeilles piquent d'autant plus facilement qu'elles vont mourir.
Ils vont vous inventer des chiffres incontestables. Si les chiffres ne suffisent pas, ils vous feront savoir que de terribles périls vous guettent. L'année dernière, ce fut une grippe qui n'existait pas sauf par le prix qu'elle a couté. 
On peut penser que cette année, il va y avoir un comebaque de la jeunesse dangereuse qui assiègera vos villes sur ordre d'imams cachés. Mais on n'exclut pas non plus la mystérieuse bactérie antibiorésistante. Ils essaieront tout pour que vous oubliiez que vous sombrez dans la tiers-mondisation sociale et économique, afin qu'ils puissent se goinfrer encore un peu avant la fin.
Alors, en attendant que le réel contre-attaque, (on parie que les premiers feux viendront de Grèce), lisez Modiano.
Et, en attendant l'inévitable affrontement, ignorez l'ennemi. 
Ignorez-le en souriant. 
N'oubliez pas: lenteur et mélancolie sereine.
Ils ne vont pas aimer. Pas aimer du tout.