vendredi 28 mai 2010

Sébastien Lapaque est mon ami...

..et il a raison parce que je l'aime. Ce petit frère bernanosien est l'auteur de livres admirables, dont un pamphlet contre Sarkozy, Il faut qu'il parte (Stock 2008). Il l'a écrit tout en étant journaliste au Figaro, ce qui réclame quand même une sacrée paire de burnes. 
Tous les deux, venant de bords politiques opposés, nous sommes pourtant d'accord sur l'essentiel: l'antilibéralisme radical, la république, notre royaume de France, la force révolutionnaire du passé et le goût pour le vin que nous poussons, avec un certain mépris pour les puritains buveurs d'eau, jusqu'à l'ivrognerie qui nous permet de faire l'amour avec les fées et de retrouver une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps. D'ailleurs, entre la rue du Four et la rue de Buci, où notre jeunesse s'est si complètement perdue, en buvant quelques verres, on pouvait sentir avec certitude que nous ne ferions jamais rien de mieux.
Nous nous flattons, depuis des années, de remplir nos chargeurs avec des munitions similaires: Les manuscrits de 1844 et Le sermon sur les richesses de Bourdaloue, l'Encyclopédie des nuisances, Orwell, Pasolini, Michéa, Clouscard...
Seulement, Sébastien, qui m'a donné un des meilleurs conseils que j'ai reçus de ma vie, ne jamais boire en territoire ennemi,  ne se l'est pas appliqué à lui-même en revenant du festival Etonnants voyageurs  dans un train où déclamant un tract situ en imitant Malraux, il s'est retrouvé filmé par Reza, photographe iranien qui prétend avoir été insulté ensuite dans des termes racistes, et excusez du peu, en ayant entendu mon vieux camarade parler, s'être dit: "Ahmadinejad est à nos portes!"
Qui connaît Lapaque sait que le racisme lui est totalement étranger et que sa conception universaliste, chrétienne et républicaine de la nation ne lui fait croire qu'en un seul droit, celui du sol.
Victime d'un de ces procès que la meute pavlovienne de l'Empire du Bien aime intenter à tous les dissidents, il a néanmoins déjà reçu le soutien du célèbre journal fasciste Témoignage Chrétien auquel il donne une chronique hebdomadaire. 

En attendant, voici le texte de mon ami:

J’ai pris connaissance des accusations extrêmement graves de Reza concernant les propos que j’aurais tenus dans le train de retour du Festival Étonnants Voyageurs, lundi 24 mai 2010. Tout a commencé à cause d’un tract intitulé De la littérature bourgeoise et de sa mort annoncée que j’étais en train de lire à voix haute en imitant André Malraux prononçant l’oraison funèbre de Jean Moulin au milieu d’une bande d’amis hilares. Apprenant que j’étais journaliste au Figaro et croyant tenir un ennemi du genre humain, Reza m’a filmé afin de détenir une preuve de ma vilenie. Malheureusement pour lui, ce tract vieux de deux ans ridiculisant «le capitaine Le Bris et sa bande de pirates» — chacun peut le consulter ici — n’est pas mon œuvre, mais celle d’un collectif d’extrême gauche baptisé «Institut de démobilisation» dont les textes sont consultables sur le site Le Terrier. Lorsque j’ai achevé ma lecture, que j’ai entendu un des amis de Reza accuser notre joyeuse troupe d’être «une bande de pétainistes» et que j’ai découvert que j’avais été filmé sans mon accord, je me suis retourné vers lui et je suis passé d’une imitation d’André Malraux à une imitation de Jean Gabin, et du Terrier à Jojo Lapin. Il me semblait que la colère affectée et le délire surjoué rendaient évidente la référence à Jean Gabin vociférant : «Salauds de pauvres !» dans La Traversée de Paris.
Reza se prend trop au sérieux pour avoir compris que la simple allusion à Jojo Lapin établissait le caractère burlesque de ce numéro d’improvisation comique.
D’ailleurs, c’est quoi la France de Jojo Lapin ? Une France qui vit sous terre, dans ses terriers, tremblante et peureuse, loin du soleil et de la lumière. Il suffit de lire mes textes (Il faut qu’il parte, Stock, 2008; Au hasard et souvent, Actes Sud, 2010), pour savoir que ce pays n’est pas ma France et qu’autant que Reza, ce sont les patrouillotes que je ridiculisais à travers ce sketch de trublion anarchiste.
Humilié par ma diatribe dont plusieurs personnes autour de moi peuvent attester du caractère satirique, Reza s’est employé à la transformer en philippique raciste. À cet effet, il a nourri ses souvenirs de mots qui n’appartiennent pas à mon vocabulaire et ajouté des phrases que ne n’ai pas pu prononcer. Ce qui est étrange, dans cette affaire, c’est que la preuve que détient Reza est un film où je lis un tract dénonçant les anciens gauchistes passés au service du Capital et «les intérêts du monde de l’entreprise et du racisme d’État» et qu’il m’impute des propos ignobles et infamants qui auraient été tenus après que sa caméra a fini de tourner.

Sébastien Lapaque