vendredi 21 mai 2010

Eloge de la débutante, 3


Il y avait l'orgue Hammond. C'est très important l'orgue Hammond. C'est la couleur même des années soixante, un paysage sonore vibrant entre le soyeux, le mélancolique, l'ironique et le rutilant.

Il y avait l'envie de philosophie. La libido sciendi qui n'empêche pas l'autre, qui est même consubstantielle de l'autre.

Il y avait l'honnête tartine dans un bistrot. On ne brunchait pas dans ce monde-là: le brunch, invention d'esclaves feignants, d'autoentrepreneurs sous coke.

Il y avait une bouche qui ne devait rien au botox.

Il y avait le service militaire, "l'armée me les emmène, la nuit me les ramène" et donc la violence, même lointaine (quoique la fin de la guerre d'Algérie datât d'un an avant), de l'Histoire qui donne à cette fille de dix huit ans une présence au monde tellement différente des monades d'aujourd'hui, égarées dans le présent perpétuel de la cybernétique triomphante.

Il y avait une certaine lucidité sur la famille, sans haine, sans illusion.

Il y avait "Vous croyez que les filles doivent rester sages?"

Il y avait l'art de la moue.

Coulez mes larmes, dit le nostalgique