mardi 13 avril 2010

L'homme seul

Sur L'étranger de Camus (paru dans Témoignage Chrétien,  janvier 2010)


L’étranger paraît en 1942, chez Gallimard, dans la collection Blanche. Si Camus l’avait publié ne serait-ce que trois ans plus tard, on aurait très bien pu imaginer Marcel Duhamel, le directeur de la Série Noire, s’emparer du manuscrit et le publier aux côtés de Chandler ou de Goodis. On plaisante à peine : L’étranger a tous les ingrédients du roman noir. Meursault est un homme parmi d’autres dans la grande ville, il côtoie des maquereaux qui battent les femmes, sort avec une fille de peu, commet un meurtre, se retrouve face à un juge et finit condamné à mort. Donnez ce roman à lire à quelqu’un qui ignorerait tout de Camus, de sa philosophie de l’absurde, de son athéisme solaire et vous verrez la réaction. L’étranger est d’abord un roman avant d’être l’illustration d’une thèse et c’est de cette manière d’ailleurs qu’il faudrait le relire.
On s’apercevrait alors que Camus met en scène, au travers du personnage de Meursault, si complexe dans son apparente vacuité, un type d’antihéros que l’on retrouve assez fréquemment dans le roman français de l’après première guerre mondiale : celui de l’homme seul. Peut-on imaginer un rapport de cause à effet entre le premier carnage industrialisé de l’Histoire et l’apparition de Meursault, mais aussi du Roquentin de Sartre, du Feu follet de Drieu, de la série des Salavin de Georges Duhamel ou encore de nombre de personnages de Simenon qu’il s’agisse de Monsieur Monde, du Bourgmestre de Furnes ou encore du Locataire ? L’hypothèse reste à démontrer.
 Mais il y a en effet un air de parenté troublant entre tous ces petits frères de la désolation, ces compagnons de l’acédie, ces naufragés d’une réalité qui les fuit. Meursault est un petit employé sans ambition, il fâche d’ailleurs son employeur en refusant une promotion. Le Salavin de Duhamel aussi qui cherche un sens à sa vie, décide de tenir un journal intime (Le journal de Salavin) et s’aperçoit du vide de ses jours quand la seule chose qu’il trouve à consigner  est « Aujourd’hui, rien ».
Le petit employé est aussi le personnage favori de Simenon qui, comme Camus, a compris l’intérêt de prendre un individu ordinaire, « sans grande importance collective » aurait dit Céline et de lui faire commettre un crime ou de lui faire prendre la fuite dans ce que les psychiatres ont joliment nommé « l’escapisme » et qui consiste à privilégier toutes les conduites d’évitement d’un réel auquel on se sent, précisément, étranger. L’angoisse provoquée chez le lecteur est ainsi d’un type nouveau,  et c’est celle qu’il retrouvera d’ailleurs dans les romans noirs américains des années cinquante. Ce n’est pas un monstre qui assassine, ni un étudiant torturé par la métaphysique comme chez le Dostoievski de Crime et Châtiment, non, c’est votre voisin de palier.
Cette banalité du mal va de pair avec une inappétence foncière, une indifférence aux sentiments du commun des mortels. C’est à plusieurs reprises que Meursault déclare à Marie Cardona non pas qu’il ne l’aime pas mais surtout qu’il ne voit pas l’intérêt de l’aimer, elle en particulier et l’humanité en général. On rejoint là pleinement le personnage d’Alain, dans le Feu Follet de Drieu, roman paru à peine dix ans plus tôt. Oisif, toxicomane par lassitude, Alain n’arrive jamais à trouver dans l’amour physique l’amour tout court et c’est pour lui l’image d’un monde qui le fuit autant qu’il le fuit. C’est la cocaïne, son escapisme, et le meurtre qu’il commettra sera un meurtre contre lui-même, le roman se terminant sur son suicide avec ces dernières phrases révélatrices : « Un revolver c’est solide, c’est en acier. C’est un objet. Se heurter enfin à l’objet. »
Se heurter à l’objet parce que tout semble noyé dans une inconsistance pénible, tel est le souhait de Roquentin, l’écrivain exilé à Bouville pour rédiger une improbable biographie de Lauzun et c’est aussi ce qui provoque cette Nausée, titre au roman de Sartre qui lui aussi est proche dans le temps de L’étranger et du Feu Follet puisqu’il date de 1938. Et si Roquentin, ne passe pas à l’acte cela ne l’empêche pas à plusieurs reprises dans le livre, de penser à tuer, notamment le personnage de l’Autodicacte comme si le meurtre, et notamment celui commis par Meursault, était l’ultime et terrifiant moyen de communiquer dans un modernité devenue définitivement solipsiste.


Jérôme Leroy