mercredi 2 septembre 2009

Guy Debord, encore une fois...


A la recherche de renseignements sur l'IS pour un travail mené de concert avec un dangereux personnage habitué de ce blogue, voilà que nous tombons sur ce texte que nous avions donné à la revue Immédiatement, à l'époque où elle était encore gaulliste d'extrême gauche. Cela doit remonter à 1997. Pour les plus jeunes de nos lecteurs, Vitrolles est une ville qui fut conquise par le Front aux municipales de 1995 et Vilvorde l'année suivante je crois est l'usine Renault de la banlieue de Bruxelles qui fut fermé sans préavis par Louis Schweitzer (actuel président de la Halde, comme quoi les patrons voyous peuvent faire de bons anti racistes d'état), laissant plusieurs milliers d'ouvriers sur le carreau. Une dernière chose: nous n'aurions pas douze ou treize ans plus tard choisi un prénom aussi tarte que Cynthia mais pour le reste, nous ne retranchons rien. La réconciliation avec ce monde-là ne viendra jamais.

LETTRE A CYNTHIA

"Sur Guy Debord, l’Internationale situationniste et le passage de quelques dangers à travers une assez courte unité de temps."

Ma chère Cynthia,

Tu me fais part dans ta dernière lettre de ton enthousiasme à la lecture des livres de Guy Debord et du gros volume de l’Internationale situationniste que je t’ai offerts pour ton dix-neuvième anniversaire. J’en suis heureux. Tu sais que mon seul souci est de te donner l’équipement idéologique et esthétique pour continuer de respirer, de rire, de jouir et de résister dans le monde innommable qui est déjà le nôtre.

Ainsi, j’espère que tu relis souvent, aussi souvent que possible, Non-lieux de Marc Augé, 1984 d’Orwell, Le Talon de fer de Jack London et que tu fais circuler autour de toi le court texte de Stendhal D’un nouveau complot contre les industriels qui marque, dès 1825, la rupture entre les artistes lucides et le capitalisme spectaculaire naissant:"C’est donc hâter le bonheur de la France que de faire apercevoir à nos gros industriels du ridicule qu’ils se donnent en faisant proclamer tous les samedis qu’ils sont supérieurs à toutes les classes de la société."

De même, je pense que tu connais désormais par coeur ce fragment des Fusées de Baudelaire où l’on peut notamment lire : "Le monde va finir. La seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? (...) La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie."

Si un jour, chère Cynthia, il te venait le mauvais goût de prendre un amant internaute (je plaisante, bien sûr), ne lui lis surtout pas cela pendant qu’il est en train de surfer sur le Web. Il pourrait s’apercevoir qu’il n’existe plus et sauter par la fenêtre pour sortir du virtuel et se rappeler à lui-même. C’est d’ailleurs ce que ferait, pour reprendre une terminologie debordienne, tout spectateur s’il se livrait à une lecture conséquente de certains classiques. Le problème aujourd’hui, c’est que cette lecture conséquente est de plus en plus difficile. Non pas à cause d’une disparition des textes eux-mêmes, mais plutôt de leur surexposition.

Et c’est précisément ce qui est arrivé, bien malgré lui, à Debord.

Par les temps qui courent ; la société du spectacle, que d’aucuns abrutis persistent à confondre avec la télé et les médias, agit contre ce qui la met en question de façon radicale à la manière dont les Américains se comportent vis-à-vis du sexe. La méthode peut se résumer en une simple proposition : l’exposer, c’est le refouler.

Les Américains, c’est bien connu, n’ont aucun tabou sexuel, la preuve, ils ont inventé la sexologie. Le problème est que le serial killer qui profane les corps comme on jette les marchandises à la poubelle est aussi une spécialité américaine.

Eh bien, vois-tu, Cynthia, Guy Debord aujourd’hui est exposé donc refoulé, surexposé donc neutralisé. Ne va pas chercher plus loin les raisons de cette allure de conspiration que tu peux trouver chez les situs. Les rédacteurs des douze numéros de l’Internationale situationniste n’étaient pas les Treize de Balzac et Guy Debord n’est pas Ferragus. (A ce propos, Cynthia, pense à lire Une ténébreuse affaire, les dernières pages sur le caractère évidemment occulte de l’Histoire donneront un éclairage latéral des plus intéressant à ce que Debord écrit dans In girum... :" Les images existantes ne prouvent que les mensonges existants".)

Le goût du secret chez les situationnistes était avant tout une question de méthode et non un gadget romantique. Debord a en effet toujours compris le caractère pervers du spectacle qui sait transformer le vrai en moment du faux et le travail du négatif en jeu de mots pour hebdo branché. As-tu feuilleté, Cynthia, cette rubrique des Inrockuptibles intitulée Guide de bord de la société du spectacle ? Quel humour n’est-ce pas ?

Ainsi Debord écrivait-il déjà, à propos de son travail, au début des Commentaires : "Il faut également considérer que, de cette élite qui va s’y intéresser, la moitié ou un nombre qui s’en approche de très près, est composée de gens qui s’emploient à maintenir le système de domination spectaculaire."

Alors, vois-tu, si j’ai l’air un peu inquiet, c’est que je ne voudrais pas que toi et tes amis finissiez, presque malgré vous, par faire cette erreur d’évaluation à laquelle on voudrait vous pousser. Vous avez en face de vous une caste intellocrate et méchante, d’autant plus dangereuse qu’elle sent bien sa risible imposture s’effondrer d’elle-même. Apparemment, elle ne vous interdit aucun penseur, aucun écrivain. Elle va même jusqu’à vous les mettre entre les mains presque de force pour transformer plus vite les mots vivants en marchandises mortes, tellement elle a peur que vous vous aperceviez que certains concepts ont d’abord une valeur d’usage, et pas seulement une valeur d’échange médiatique qui vous servirait à briller en société.

De toute façon, ils sont prêts à tout pour que vous soyez occupés pendant l’aller simple en TGV sur la ligne Vilvorde-Vitrolles. Ne te laisse pas avoir, Cynthia, souviens-toi de te méfier : Panégyrique, tome second n’est pas un simple album de famille, les numéros de l’I.S. ne sont pas de vieux fanzines où les communicants trouvent des idées de pub et les anti-racistes des slogans pour manifs bien pensantes.

Je sais que ce n’est pas facile. Rien n’est facile à une époque où un éditeur thuriféraire du chiraquisme réédite une biographie de Marx avec une préface qui ferait passer Lénine pour un démocrate-chrétien. Mais, précisément, retourne-lui le compliment de manière debordienne. Pourquoi une biographie et pas les textes ? Toi, tu auras la réponse page 41 du numéro 9 de l’I.S. : "La connaissance est inséparable de l’usage qui s’en fait".

L’éditeur veut bien qu’on parle de Marx, mais surtout pas de ce qu’a écrit Marx. Imagine la tête de son président néo-gaulliste s’il rééditait Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte qui commence par les mots suivants : "Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie. La seconde fois comme farce".

Ma chère Cynthia, il te faudra, toi aussi, faire attention à ne pas mimer les situationnistes. Certes, ils ont tout prévu ou presque de la tyrannie ultra-libérale, des catastrophes écologiques et urbanistiques afférentes, du règne total de la marchandise, de la séparation des êtres, mais c’est à toi et à toi seule de mener le combat puisque le monde qu’ils ont annoncé, c’est toi qui y vis.

Lis-les encore et encore, étudie-les dans la paix et l’intimité de l’étude qui sont aussi celles de l’amour et continue la lutte avec de nouvelles armes et de nouvelles théories. Ne reste pas figée dans le présent perpétuel et ce qu’il t’offre de manière dénaturée, biaisée.

C’est Guy Debord lui-même qui t’invite à ce dépassement : "Les avant-gardes n’ont qu’un temps ; et ce qui peut leur arriver de plus heureux, c’est, au plein sens du terme, d’avoir fait leur temps."

Je t’embrasse, ma chère Cynthia, et je te serre contre moi car dans l’amour, le séparé existe encore, mais non plus comme séparé : comme uni, et le vivant rencontre le vivant.

Jérôme Leroy