dimanche 9 août 2009

Sauter les descriptions, 24


Ce soir-là, JMR. et lui burent excessivement, comme à chaque fois qu’ils se virent de leur vivant, c’est à dire assez peu souvent au bout du compte. Ils habitaient pourtant dans la même ville et ne comptaient que peu d’amis. Mais les forces de la Séparation sont décidément hargneuses, rancunières et efficaces, comme la police. A moins que ce ne fût à cause de la « depressione larvata » , la dépression cachée, dont ils souffrirent toute leur vie et qu’ils soignèrent mal, moitié parce qu’elle fut cachée, cette dépression, précisément, et moitié parce qu’ils estimèrent, à tort ou à raison, que cet état dysharmonique avec le monde tel qu’il n’allait pas, était finalement plutôt normal pour des hommes qui lisaient la presse avec une assiduité hégélienne, avaient eu vingt ans en 1984 et savaient de manière désespérément précise à quoi rêvaient les jeunes filles de leur temps.
Lui apprit d’ailleurs un jour, en lisant un journal justement, qu’un des spécialistes de cette maladie était Radovan Karadzic. Radovan Karadzic fut le chef des Serbes de Bosnie et servit, pendant une assez courte unité de temps au début des années quatre vingt dix du siècle dernier, de monstre officiel du système techno-marchand avant que Ben Laden ne prît sa succession médiatique. Finalement qu’un psychiatre, poète à ses heures et massacreur si manifestement mélancolique fût atteint de ce mal, car on n’étudie que ce qui nous touche, ne le surprit qu’à moitié.
-Tu reprends un Bushmills ou on passe au bourgueil ? demanda-t-il à JMR.
La nuit tomba sur le Beffroi. L’été se termina et ce soir-là l’équipe de foutebaule de leur ville joua comme chaque année ou presque un match de l’Intertoto qui est une manière d’oral de rattrapage du baccalauréat pour les équipes prétendant disputer des compétitions européennes. Un oral de rattrapage du baccalauréat ou mieux, une liste complémentaire de reçus à une grande école pensèrent JMR et lui chacun de leur côté car ils connurent jadis, et dans des spécialités différentes, ce genre de déception ironique. Vingt ans en 1984, eh oui.
Ils auraient pu aller voir le match au bistrot sur un grand écran plat et côtoyer d’autres hommes seuls qui faisaient leur métier d’hommes seuls en parlant de sujets d’hommes seuls : les femmes, les capacités douteuses de l’arbitre, voire ses probables pratiques sodomites, l’argent, les automobiles, les seins de la serveuse.
Ils préférèrent ne pas et voilà pourquoi JMR.et lui furent dans son appartement à tutoyer l’Eire et la Loire, à regarder l’équipe de la ville se faire malmener dans un stade balte ou scandinave sous la lumière boréale du soleil de minuit et surtout, par éclats, à entrevoir dans les tribunes de grandes filles blondes et rieuses qui ressemblaient à des amours perdues, malgré les tatouages provisoires et patriotiques sur leurs joues, pleines comme une jeunesse que JMR.et lui auraient bien voulu rejouer.
Avec une meilleure défense, si possible.