dimanche 21 juin 2009

Sauter les descriptions, 22


À Thionville, les trains tombèrent en panne ou furent soumis à des horaires aléatoires pendant plusieurs mois, à moins que ce fût pendant plusieurs années. Il devint impossible de partir pour Metz, Paris ou le Luxembourg. Lui, il était venu pour un salon de littérature jeunesse, en théorie pour trois jours. Le deuxième, il perdit son téléphone portable, pour arranger les choses. Le salon terminé, les organisateurs disparus, il se retrouva seul. Le temps passa, il quitta son hôtel et s’installa chez une femme aux seins lourds qu’il croisa par hasard dans une rue jaune. Elle lui rappela qu’elle était venue au salon, qu’ils avaient parlé. Il ne s’en souvint pas : plus le temps passait à Thionville et plus il oubliait. Chez elle, elle cuisina des plats consolants comme la potée lorraine, le laissa se servir de sa belle bibliothèque et de son corps calme, silencieux et blanc comme une plaine attendant les invasions et les massacres. Il eut souvent envie de la mordre, de la profaner. Il le fit. Elle se laissa manipuler avec une indifférence troublante. Chaque matin, il alla à la gare. Les panneaux indicateurs ressemblaient à ceux d’une salle des marchés, et plus du tout à ceux d’une compagnie de chemins de fer. Chaque midi, il retourna à l’appartement, manger de la potée et se noyer dans les seins lourds. Chaque après-midi, il but du gris de Toul, lut des romans de Jacques Sternberg, Paul Gégauff, André Pieyre de Mandiargues et regarda la pluie sur le beffroi. L’odeur de la femme aux seins lourds dans le plaisir l’entêta et accrut son sadisme. Si les trains n’étaient pas finalement repartis, il l’aurait sans doute tuée.
Quand il rentra chez lui, il se regarda dans le miroir de l’entrée.
Il avait un peu grossi.