lundi 1 juin 2009

Sauter les descriptions, 21


Il eut, à partir du mitan des années 90, quand les choses devinrent très claires, la certitude de la fin du monde. Il décida d’organiser son apocalypse personnelle: au fond, il avait toujours été un homme d’ordre.
Quand le jour arriverait, il retournerait à Rouen. Il n’y aurait plus personne en ville depuis longtemps. Quand le jour arriverait, tout ce qui aurait pu être pillé aurait été pillé, à part les bouquinistes et les musées qui n’intéressaient déjà plus personne en temps normal, alors là...Les cinémas n’auraient pas été trop touchés non plus. Les bars et les cavistes, hélas, davantage. Quand le jour arriverait, il irait avec un riot-gun s'allonger sur un transat au fond du jardin, derrière le cerisier où il avait embrassé Corinne en cours moyen seconde année. Il aurait aussi une bouteille de Foulards rouges et une édition scolaire de l’Odyssée. Un flingue, du vin, Homère. Ce ne serait pas ce que l’humanité aurait fait de pire quand on pensait aux génocides, à la pornographie infantile et aux moniteurs d’auto-école.
Il aurait aussi un assez bon angle de tir, et il comptait bien pouvoir dégommer une demi douzaine d'implantés, recharger une fois, et recommencer avant se faire sauter le caisson à la chevrotine gros grains, sous le ciel bleu. Corinne, toute proche, sourirait depuis cet été 72 qui eut un goût de baiser au dermophile indien et au bigarot, un mélange qu'il ne retrouva jamais plus par la suite.
Quand le jour arriverait, non, il ne lui semblerait pas absurde de revenir dans la maison de son enfance. Toute la famille serait partie, il n’aurait eu aucun mal à convaincre parents, sœurs, nièces et neveux qu’il restait là pour garder le patrimoine. Tout le monde ferait semblant de le croire : ça avait du bon, les familles d’avant 68, quand on avait eu l’habitude de se mentir tout le temps et de refouler les névroses. Ils auraient l’air malin, tous les autres, avec leur religion de la transparence.
Quand le jour arriverait, il leur dirait quoi, leur shrink , pendant la dernière séance et il se ferait payer comment ? En liquide ? Tu parles. Les escudos, ça vaudrait nib. Le shrink, s’il était pas trop ballot, il demanderait plutôt des bons d’essence ou la montre de mademoiselle qu’il guignait depuis douze ans quand mademoiselle laissait retomber son bras du divan et que mademoiselle racontait ses angoisses, à peu près toute la gamme des angoisses sur le marché, sauf celle qu’il aurait fallu avoir, justement : l’angoisse de quand le jour arriverait.
Lui, il faudrait simplement qu'il n'oublie pas, en plus du riot-gun, d'Homère et du vin, un vieux radio-cassette où il passerait de la variétoche italienne. Un morceau de l'été 72, tiens.
C'était toujours mieux de partir en musique.