jeudi 11 juin 2009

Où il va être question de Serge Quadruppani, du pubis féminin et de l'abstention aux élections européennes.



Nous sommes à peu près d'accord sur tout avec Serge Quadruppani qui non seulement est notre ami mais de surcroît un des plus grands auteurs de noir de ce temps (on le redit avec plaisir dans le numéro de Lire spécial polar de juin).
D'ailleurs, un jour, ici ou dans un livre, nous raconterons comment cet éternel jeune homme, qui fut victime d'un maccarthysme de "gauche" dans les années 90, a su nous aider contre d'autres psychorigides à l'anathème facile et direct quinze ans plus tard. Il n'y pas pas d'amitié, seulement des preuves d'amitié. Et ce que nous aimons aussi chez Serge, c'est cette foi dans l'émancipation qui passe chez lui par un refus de tous les appareils et la volonté de ne pas reproduire ce dont on a été victime, brisant ainsi la fatalité et la connerie qui font d'un enfant maltraité un père maltaiteur ou d'anciens autonomes amoureux de la liberté des bureaucrates associatifs.
Je lui dois aussi, à Serge, parmi mes plus belles heures de lectures de ces dernières années, qu'il en soit directement l'auteur (Vous n'avez pas encore lu Les Alpes de la Lune?) ou qu'il joue à merveille son rôle de passeur traducteur chez Anne-Marie Métailé nous faisant découvrir ce qu'il y a de plus "caviar noir" dans la production italienne, et là aussi tout le monde devrait avoir lu Pizzeria Inferno de Michele Serio ou les romans de l'extraordinaire groupe Wu Ming (dont le site est en lien chez Actu du noir de l'ami Jean-Marc Lahérerre). Et puis, bon, on en a déjà parlé, mais ça va mieux en le disant, Serge lui ne ménage pas son soutien quand on embastille des penseurs et des écrivains. Pour lui, contrairement aux passionaria vertoranges centristes, ce n'est pas fromage ou dessert, Battisti ou Coupat mais Battisti ET Coupat.
Serge, en plus, il aime le vin naturel, réussit impeccablement le gigot à la tapenade et croit imminent le déferlement de la furie prolétarienne, ce qui fait que passer deux heures avec lui remonte le moral à n'importe qui, même à un stal obsidional-paranoïaque.
Hélas, j'ai deux divergences majeures avec Serge: la première porte sur la douloureuse question du pubis féminin qu'il souhaite voir adopter la forme dite du ticket de métro, voire de l'épilation totale. Nous sommes nous plutôt en la matière partisan de Courbet et de l'écologie radicale et nous aimons la touffe en liberté à la pilosité aussi désordonnée, naturelle et romantique qu'un jardin anglais.
La seconde est sur la question des élections. Estimant qu'il ne s'agit là que d'une mascarade obsolète servant d'alibi à la démocratie bourgeoise pour perpétuer l'oppression capitaliste, Serge affiche un désintérêt total et amusé pour nos vaines gesticulations militantes.
Il se réjouit ainsi sur son blogue joliment intitulé Les contrées magnifiques du taux d'abstention de 60% aux dernières européennes et croit discerner dans le fait qu'elle touche essentiellement les jeunes, les pauvres et les jeunes pauvres et moyens pauvres, les prodromes de la Révolution.
Le problème est que son raisonnement serait recevable si ces 60% avaient conscience d'eux-mêmes en tant que classe. Or, pour l'instant, il s'agit davantage de désespoir. Le problème est qu'en face, en gros de l'UMP à la liste Europe Ecologie, ça arrange, cette abstention. Regardons comment l'UMP pavoise avec 28% de 40% qui ne font pas grand chose, certes, mais sont tellement visibles qu'ils vont servir de blanc-seing pour poursuivre la politique d'ensauvagement ultralibéral du monde. L'abstention n'est pas un refus, ici, mais une passivité aboulique.
Je ne crois pas plus que Serge dans la démocratie spectaculaire-marchande pour changer le monde. Mais je sais qu'elle est là, et je ne vais pas la laisser faire toute seule ses saloperies sous prétexte qu'elle ne me plaît pas. Et puis, après tout, le seul processus de révolution socialiste actuellement en cours sur la planète, à savoir la révolution bolivarienne du Vénézuela se fait grâce à Chavez qui a accédé démocratiquement au pouvoir. Heureusement qu'il ne s'est pas abstenu, le peuple vénézuélien en 1998, parce que pour ce qui est de l'alphabétisation, de la santé, du logement, de la culture, ce serait peau de balle et balai de crin.
Plus généralement l'abstentionniste (mais pas celui qui vote blanc, celui là opère encore un choix qui fut celui de votre serviteur en 2002 quand il décida en conscience dans l'isoloir de laisser droite et extrême droite en tête à tête nauséabond) me fait penser à ces gens qui se plaignent de ne pas trouver l'amour. Encore faut-il essayer... Mais non, les femmes abstentionnistes trouvent que personne n'est assez bien pour elle et les hommes du même genre n'osent pas ou plus, de peur de se prendre une veste. Alors qu'on sait bien, à la lecture de ses Mémoires, que Casanova n'était ni plus beau, ni plus intelligent que la moyenne. Simplement, il tentait sa chance à chaque fois. Et pour dix refus, il connaissait une bonne fortune. Sachant qu'il passait sa vie à ça, essayer d'emballer, il réussissait finalement assez souvent contrairement au timide/abstentionniste, comdamné à se tripoter la nouille.
Donc, tant que la démocratie bourgeoise sera notre forme d'organisation, je voterai à chaque fois. Et parfois, il m'arrivera de gagner, comme en 2005, avec la divine surprise du Non au TCE.
En attendant, je reviens au début de ce billet et vous prie instamment de lire Serge Quadruppani si vous ne voulez pas, comme un abstentionniste, mourir idiot. Par exemple, la novella que nous avons éditée de lui lors de notre éphémère passage comme directeur de collection au Rocher...