samedi 11 avril 2009

Sauter les descriptions, 17


Allez savoir pourquoi, comme dit Chateaubriand, en ce moment, il était triste comme s’il était mort. Il passa pourtant une bonne journée puisqu’il assista à un repas de fin d'année à Liberté Hebdo, le dernier journal communiste du nord de la Seine pour lequel il donnait une chronique hebdomadaire. Mais bon, fut-ce à cause de la fin d'année justement (il y avait un joli poème en prose de Baudelaire sur la destruction morale que représente ce moment pour toute personne sensée), de son retour de l'expédition mauritano-sénégalaise, de l'impression de vivre dans un pays qui ressemblait à un disneyland préfasciste, il se trimballa un spline de rat mort pendant toute cette période. Quand il quitta les locaux de Liberté Hebdo, évidemment ivre, il fit une chose qu’il ne faisait jamais: prendre un journal gratuit à un môme précarisé coiffé d’une casquette marquant son appartenance au moins provisoire à un grand groupe de communication. Il n’aima pas le pauvre sourire obligé du môme. Il participa de son humiliation, l’alcool ayant toujours été chez lui un facilitateur empathique. Et ces cons du gratuit lui apprirent que Béatrice Dalle fêtait ses 44 piges, juste son age à lui. Béatrice Dalle, même si ça n'a jamais été son genre, mais on savait depuis Odette de Crécy et Swann ce qu'il en était de ces questions-là, Béatrice Dalle et lui, donc, d'une certaine manière, ils vieillirent ensemble. Pour lui, elle incarna toujours la résistance aux années 80, l'amour fou, 37°2 le matin (on s'en moquait que le film fut bon ou mauvais), la dinguerie sensuelle, l’amoureuse des taulards et des rapers, un cul, des seins et une bouche qui insultèrent toute l'esthétique anorexico-androgyne et l’hypocrisie sexuelle des deux dernières décennies.
Alors savoir que Béatrice Dalle avait cet age-là, le sien, le voir marqué noir sur blanc, ça n'arrangea pas franchement sa situasse morale.
Il pensa qu’il allait avoir du mal à ne pas laisser passer la station. Il pensa qu’il allait avoir du mal à continuer.
Il pensa : « Dites bonne nuit au mauvais garçon: il a un blues de cobra. »