mercredi 4 mars 2009

A te regarder, ils s'habitueront


DES SYMPATHIES ET DES ANTIPATHIES

En amour, comme en littérature, les sympathies sont involontaires ; néanmoins elles ont besoin d'être vérifiées et la raison y a sa part ultérieure.

Les vraies sympathies sont excellentes, car elles sont : deux en un - les fausses sont détestables, car elles ne font qu'un, moins l'indifférence primitive, qui vaut mieux que la haine, suite nécessaire de la duperie et du désillusionnement.

C'est pourquoi j'admets et j'admire la camaraderie, en tant qu'elle est fondée sur des rapports essentiels de raison et de tempérament. Elle est une des saines manifestations de la nature, une des nombreuses applications de ce proverbe sacré : l'union fait la force.

La même loi de franchise et de naïveté doit régir les antipathies. Il y a cependant des gens qui se fabriquent des haines comme des admirations, à l'étourdie. Cela est fort imprudent ; c'est se faire un ennemi, - sans bénéfice et sans profit. Un coup qui ne porte pas n'en blesse pas moins au coeur le rival à qui il était destiné, sans compter qu'il peut à gauche ou à droite blesser l 'un des témoins du combat.

Un jour, pendant une leçon d'escrime, un créancier vint me troubler ; je le poursuivis dans l'escalier à coups de fleuret. Quand je revins, le maître d'armes, un géant pacifique qui m'aurait jeté par terre en soufflant sur moi, me dit : «Comme vous prodiguez votre antipathie ! un poète ! un philosophe ! ah fi !» - J'avais perdu le temps de faire deux assauts, j'étais essoufflé, honteux, et méprisé par un homme de plus, - le créancier, à qui je n'avais pas fait grand mal.

En effet, la haine est une liqueur précieuse, un poison plus cher que celui des Borgia, - car il est fait avec notre sang, notre santé, notre sommeil, et les deux tiers de notre amour ! Il faut en être avare !

Baudelaire, Conseils à un jeune littérateur.

(donc, en avant, calme et droit, n'est-ce pas?)