Tout un hiver, à l’époque où il fut professeur de Français, il fut hanté par le visage d’une jeune kabyle. Il n’y eut pas que l’extrême beauté de cette jeune fille qui joua un rôle dans cet envoûtement heureux. Elle ne fut même pas son élève, il la croisa simplement dans les couloirs ou lorsque les élèves se rangeaient après la récréation. Il essaya à chaque fois de ne pas la fixer trop longtemps, pour éviter toute ambiguïté. Ce fut difficile. Quelque chose l’attira, tout le temps. Il se souvint de la manière dont Aurélien fixait pendant des heures un buste représentant la noyée de la Seine. Tout un hiver avec un visage. Ce visage. Il se demanda pourquoi, évidemment. Réminiscence, vie antérieure, présage. La proximité de la frontière belge lui donna l’humeur fantastique. Il n’en parla à personne mais il fut persuadé qu’il y avait un signe. Il neigea beaucoup, cette année-là, et la neige tint. Le visage lui apparut toujours emmitouflé dans des écharpes comme seules les adolescentes savent s’emmitoufler, avec l’élégance et le sens du confort des chats. Toujours, également, sur fond blanc. Jeune kabyle sur fond blanc. Il pensa aussi à « La mort viendra et elle aura tes yeux ». Il rêva même de ce visage, certaines nuits. Des paysages dévastés qui contrastèrent avec sa sérénité à elle, son sourire et ses grands yeux qui lui mangeaient le visage. Muette, mais lui faisant comprendre qu’il ne fallait pas qu’il s’inquiétât.
Quand arriva le printemps, un jour qu’elle traversa l’avenue en face du collège, elle fut renversée par un chauffard et mourut sur le coup.
Quand arriva le printemps, un jour qu’elle traversa l’avenue en face du collège, elle fut renversée par un chauffard et mourut sur le coup.
c'est lorsque la neige fond que la mort arrive, très beau.
RépondreSupprimerpour ce qui est d'Aurélien, je me rappelle vaguement ce passage, mais surtout, plus tard, de la mort de Bérénice dans la voiture.
à vous
Splendide. La neige, les écharpes chatonneuses, la sourde menace qui plane, le fantastique belge (Ray, Rodenbach), avec un côté Poe dans l'obsession de ce visage, le halo flou, anti-cartésien du texte… Je préfère de loin au précédent, dont la brièveté des phrases cassait la langueur (excepté celle soulignée par Albertine).
RépondreSupprimerAurélien, quel grand roman... mais le collège, les Kabyles, les Asiates...et la dure réalité de l'enseignement du français, qu'en faites-vous? Il y a paraît-il de jeunes professeurs qui reculent devant la tâche et préfèrent le doux cocon de l'édition ou du cinéma...
RépondreSupprimeren même temps, personne ne nous oblige à nous faire chier.
RépondreSupprimerPardonnez-moi, mais taper ainsi sur Mr Bégaudeau n'est pas très fair-play.
RépondreSupprimer(il a déjà fort à faire avec ses propres amis)
Sinon, moi aussi j'ai pensé au fantastique belge. Voilà.
Le film de Delvaux, Un soir un train...
RépondreSupprimerOui !
RépondreSupprimerDelvaux, ce Grand négligé.