jeudi 26 mars 2009

Sauter les descriptions, 14




La jeune fille de quinze ans lui demanda une dédicace. On était dans la salle des mariages, classée, du Grand-Lucé. Ces noms. Ces jeunes filles. Il eut un bref instant l’impression qu’il n’allait plus tenir très longtemps. Tout cela mettait trop de temps à mourir. On ne pouvait même plus désespérer jusqu’au bout tranquillement. Le soleil par la verrière, la jeune fille, le nom, les rues de la petite ville dans la brume matinale de l’Ouest, au printemps. Un monde où les descriptions valaient la peine. Le monde d’avant. Fragments, traces, buttes témoin. Pour rappeler tout ce qu’on avait perdu. Pour souffrir de cette perte, de façon très concrète.
Il sourit à la jeune fille, griffonna quelque chose sur la page de garde. Il aurait bien mis « A Pauline, que les livres ne sauveront pas si elle ne s’enfuit pas très loin. » ou « A Pauline, pour se préparer à l’enfer prochain. » La verrière, un instant, fit exploser un rayon de soleil mauve, bleu et rouge sur le visage confiant et les cheveux blonds qu’une main encore potelée ramena derrière l’oreille. Alors il se contenta d’écrire, comme un lâche : « A Pauline, en souvenir d’une rencontre avec la 3ème 2, Le Grand-Lucé, 22 mars 2009 ».
Ça lui ferait une belle jambe, à Pauline, cette dédicace, quand elle chercherait dans cinq ou six ans sa nourriture au milieu des ruines radioactives et qu’elle la disputerait aux rats mutants, aux chiens sauvages ou aux pillards amateurs de viols collectifs.