mardi 17 mars 2009

Sauter les descriptions, 13



Ils s’aimèrent comme des fous. Ce fut en 1984, et il ne laissa personne dire par la suite qu’avoir vingt ans en 84 fut le plus bel age de la vie. La gauche n’était déjà plus la gauche, elle était partout où était le Capital. On s’aperçut que le temps d’Orwell était arrivé. On fit de sinistres prédictions. On eut raison. Eux, malgré tout, ils vécurent comme des agents secrets heureux. Ils passèrent leurs journées au lit, à Rouen, Trouville, Lisbonne, Florence, Rome puis encore Trouville, puis encore Lisbonne. Ils burent du thé vert. Ils lurent Proust. Ils firent l’amour. Ils fumèrent des Benson dorées et s’amusèrent à faire dans l’obscurité des courbes orangées avec leurs cigarettes.Tout ça dans des proportions variables selon les saisons, les humeurs, les villes. Une fois, elle lui lut La Prisonnière pendant deux heures d’affilée dans une chambre de l’Alfama. Ce fut un monde sans téléphone portatif, qui exista réellement. Un monde dans lequel être loin fut relativement facile, même sur une plage normande, le temps d’un ouiquènde. Un monde beau et provisoire comme le corps d’une longue blonde française qui ressembla, à cette époque de sa vie, aux Van Dongen sur les couvertures de l’édition Folio de la Recherche.