mercredi 27 juillet 2016

Je vais te dire, Jérôme, j'aime bien les communistes


« Aragon il s’appelle l’auteur, Louis Aragon. Paraît qu’il est coco. Un membre du Parti communiste français, merde c’est pas rien. Important, on dit. Certains le disent ordure, mais moi je crois pas, on peut pas écrire ça si on l’est. Alors mo je m’incline, pauvre fille, et je dis merci que ça me fait pleurer ce qu’il écrit pour moi, rien que pour moi. Je fais des dévotions pour ce monsieur, et je dis pour lui : plusieurs vies, oui. Je vais te dire, Jérôme : j’aime bien les communistes. C’est des gens un peu mieux, un peu plus propres que nous, enfin c’est ce que je crois, moi. Je dis pour eux : qu’un jour la planète soit à vous. Qu’on entende les orchestres, car enfin, c’est des gens qui aiment les gens, non ? Enfin moi, c’est ce que je crois. Si j’avais pas été putain, j’aurais été communiste. »

Jérôme de Jean-Pierre Martinet

Gooooood morning, Beyrouth!

"Comme je voudrais avoir une peau dure et cette magnifique couleur d'un vert sombre, une nudité décente, sans poils, comme la leur ! (Il écoute les barrissements.) Leurs chants ont du charme, un peu âpre, mais un charme certain ! Si je pouvais faire comme eux. (Il essaye de les imiter.) Ahh, ahh, brr ! Non, ça n'est pas ça ! Essayons encore, plus fort ! Ahh, ahh, brr ! Non, non, ce n'est pas ça, que c'est faible, comme cela manque de vigueur ! Je n'arrive pas à barrir. Je hurle seulement. Ahh, ahh, brr ! Les hurlements ne sont pas des barrissements : Comme j'ai mauvaise conscience, j'aurais du les suivre à temps. Trop tard maintenant ! Hélas, je suis un monstre, je suis un monstre. Hélas, jamais je ne deviendrai rhinocéros, jamais, jamais ! Je ne peux plus changer. Je voudrais bien, je voudrais tellement, mais je ne peux pas. Je ne peux plus me voir. J'ai trop honte ! (Il tourne le dos à la glace.) Comme je suis laid ! Malheur à celui qui veut conserver son originalité ! (Il a un brusque sursaut.) Eh bien tant pis ! Je me défendrai contre tout le monde ! Ma carabine, ma carabine ! (Il se retourne face au mur du fond où sont fixées les têtes des rhinocéros, tout en criant) Contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu'au bout ! Je ne capitule pas !"
 
Ionesco, Rhinocéros.

mardi 26 juillet 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 66


"D'après pas mal de gens, et puis d'après des statistiques, et puis d'après mes lectures, la prison contre les murs de laquelle je me cognais la tête tous les jours, c'était ce qu' on appelle, en général, la vie. Oui, c'est comme ça qu'on l'appelle, à ce qu'il paraît"
Jérôme de Jean-Pierre Martinet.

Propos comme ça, 38


L'été 2016: soit tu estimes que l' islamisme près de chez toi est surtout un facilitateur de passage à l'acte pour les psychotiques, soit tu décides qu'il s'agit d'une offensive concertée et d'un choc de civilisations. De la réponse majoritaire qui sera donnée à cette question dépendra ou non ma demande d'asile politique auprès de l'ambassade d'Alpha du Centaure.

Aucune mais vraiment aucune sympathie pour Cazeneuve, depuis la mort de Rémi Fraisse ou quand je se souviens de sa technique assez abjecte de maintien de l'ordre pendant le mouvement social. Mais comment dire, voir ce cryptofasciste d'Estrosi avec sa milice locale d'affidés dans une manoeuvre crapoteuse pour déstabiliser le PS et le pouvoir qui ont pourtant permis son élection aux Régionales, ça me rappelle la droite des films d'Yves Boisset, celle du SAC et des juges rouges assassinés.

Quelqu'un voudrait me rappeler les consignes de vote à gauche aux régionales PACA 2015 pour le deuxième tour? Que je rigole.

"Je crois en la victoire de l'amour." (Archevêque de Rouen / I-Télé)



samedi 23 juillet 2016

Macha ou l'évasion.

Dans un mois  et une ou deux poussières, elle arrive la petite dernière. De 14 ans à pas d'âge. Aimez-là comme je l'aime, s'il vous plaît. 

 

vendredi 22 juillet 2016

Il suffit en fait

Vous savez
je viens de comprendre 
comment ça marche
la Pentecôte 
et le don des langues
quand j'écoute 
les conversations 
des petites filles 
des adolescentes
des femmes 
sur une plage de Naxos 
où il n'y a que des Grecs 
car on est très loin 
dans le nord de l'île 
et que je saisis pourtant 
exactement 
de quoi il est question
Il suffit en fait
de regarder beaucoup 
et
de désirer un peu.

mercredi 20 juillet 2016

La répétition des massacres

J'entends ici et là une petite musique sur une "certaine gauche" qui serait plus prompte à condamner "le capitalisme que l'islamisme." Cette condamnation vient d'ailleurs aussi d'une certaine gauche dont on se demande pourquoi elle s'obstine à revendiquer l'appellation étant donné qu'elle n'a plus qu'un logiciel identitaire unique qui lui a même servi, lors du récent mouvement social, à vilipender la CGT mieux que ne le faisait la droite.
Cette petite musique n'a rien compris, comme d'habitude.  Ou fait semblant de. 
L'islamisme, dans toute son atrocité, est l'enfant monstrueux des politiques néocons et de la mondialisation capitaliste. Il est la réponse démente, mutante à l'horreur économique. Dire cela n'est excuser personne. 
C'est juste vouloir éviter la répétition des massacres.
En ce sens, et en ce sens seulement, il y a analogie entre l'islamisme et le nazisme: le capitalisme s'est très bien accommodé du nazisme hier comme il s'accommode très bien des dictatures sunnites que sont l'Arabie Saoudite et le Quatar, ces matrices de  Daesh, aujourd'hui.
Oui, je suis de cette "certaine" gauche pour qui la laïcité n'est pas le nouveau nom d'un racisme d'Etat mais l'espace neutre et indispensable créé par la République. 
Oui,  je suis de cette "certaine" gauche qui n'oublie pas la lutte des classes au profit d'un pseudo-choc des civilisations, cette nouvelle mouture du conflit nord-sud.  
Oui, je suis de cette "certaine" gauche qui ne veut pas confondre le symptôme et la cause. Il serait temps de parler de l'islamocapitalisme face à l'accusation disqualifiante et réitérée d'islamogauchisme, non?, puisque l'islamogauchisme commence apparemment avec le beau refus des députés communistes de voter la prolongation de l'état d'urgence.
Oui, je suis de cette "certaine" gauche qui constate avec le Marx de La contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel : "ll s'agit de faire le tableau de la sourde pression que toutes les sphères sociales font réciproquement peser les unes sur les autres, d'un désaccord général et veule, d'une étroitesse d'esprit aussi présomptueuse que mal renseignée, le tout placé dans un cadre de gouvernement qui vit de la conservation de toutes les insuffisances et n'est que l'insuffisance dans le gouvernement. Quel spectacle! La société se trouve divisée, jusqu'à l'infini, en races aussi variées que possible, qui s'affrontent avec de petites antipathies, une mauvaise conscience et une médiocrité brutales, et qui précisément à cause de leur situation réciproque et ambigüe, sont toutes, sans exception, bien qu'avec des formalités différentes, traitées par leurs maîtres comme des existences qu'on leur aurait concédées. Et dans ce fait d'être dominées, gouvernées, possédées, elles sont mêmes forcées de reconnaître et de confesser une concession du Ciel."
Oui, je suis de cette "certaine" gauche qui est la gauche, tout simplement.


mardi 19 juillet 2016

Agathopès

Agathopes

Tu te réveilles d'une sieste
sous les tamaris
Tu as rêvé et appris plein de choses
que tu oublies aussitôt
Il faut dire que l'adolescente qui passe
sur la plage
vient d'abolir d'un coup
vingt cinq ou trente siècles
C'est Ariane avant Naxos c'est une suivante
en Phéacie
avec un profil irréfutable
sur le bleu
Le bikini ne change rien ni le portable
à la main
Elle appelle une copine
en riant
et tout ça est beaucoup plus important
soudain
que tout ce que tu as oublié
dans ton rêve
sous les tamaris.

dimanche 17 juillet 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 65

"Lorsque son fils était devenu poète, le père de Valentine avait éprouvé une amère déception. Poète. Le mot l'avait frappé entre les deux yeux comme un tomahawk. Pour ce pétrolier de l'Oklahoma, poète n'était qu'un nom de code pour communiste/pédé/jean-foutre."


"Je vais essayer, répondit Lancaster. La poésie, c'est comme ...( il joignit le pouce et l'index comme s'il allait tirer la définition de la poésie du néant.) La poésie te remet en mémoire des vérités oubliées, mais déjà connues de toi. Un poème ne nous apprend pas quelque chose, il nous le montre. Il ne restitue pas une expérience, il est une expérience en soi.
-J'y comprends que dalle!
-Trouvons-nous des flingues et filons au Mexique, fit DelPrego. Allons voir les putes.
-Ouais, ça me paraît assez constructif, laissa tomber Lancaster.

Victor Gischler, The Pistol Poets.

jeudi 14 juillet 2016

Sauf si c'est eux qui écrivent les paroles

"Puis elle se retourna sur le ventre et, à un mouvement d'air qui agita les rideaux de la porte-fenêtre restée ouverte, je sentis quelque chose qui rôdait dans la pièce, autour de nous, et contre quoi je ne pouvais rien et n'avais sans doute jamais rien pu, depuis le début, même en venant ici."
Frédéric Berthet, Felicidad.
 

Une fois qu'on a compris qu'il est impossible d'échapper à Frédéric Berthet, finalement, les choses vont mieux. Le désastre en cours en deviendrait presque aimable. Et puis surtout, ça ne geint pas. Les vrais durs ne dansent pas, disait Norman Mailer. Sauf si c'est eux qui écrivent les paroles de la dernière chanson.

mardi 12 juillet 2016

Julien Coupat n'est plus un terroriste. Ah bon?




Bauer et Squarcini, circa 2009
Je ne sais pas s’il y a une justice de classe comme on disait jadis à gauche ou si au contraire la magistrature est noyautée par d’affreux juges rouges, ceux du syndicat de la magistrature déclenchant des réactions proprement pavloviennes dans certains milieux. Moi, j’aurais plutôt tendance à penser qu’un bon juge doit être comme un bon écrivain : quand l’un juge et que l’autre écrit, dans l’idéal, ils devraient ne plus avoir de sexe, d’âge, de religion, d’appartenance politique. Le contraire, par exemple, de ce qui se fait lors des comparutions immédiates, une roulette russe pour ceux qui se font prendre à la fin d’une manif ou d’une émeute : le même, à Lille, écopera d’un simple rappel à la loi tandis qu’à Marseille, il ressortira avec les bracelets aux poignets et de la prison ferme.
Mais, malgré tout, il arrive parfois qu’il y ait des épilogues réconfortants en matière de justice.
Dès novembre 2008 et dans les mois qui ont suivi, la rédaction de Causeur, bénie soit sa tolérance, nous a laissé à Bruno Maillé et à votre serviteur exprimer ce que nous pensions de l’affaire de Tarnac et de cette soi-disant conspiration terroriste anarcho-autonome qui avait vu les hommes cagoulés de la SDAT envahir le 11 novembre à l’aube un petit village corrézien du plateau de Millevaches pour y arrêter Julien Coupat, sa compagne Yldune Lévy ainsi qu’une vingtaine de personnes à Rouen et Paris.
La raison : le groupe « affinitaire » dont la principale activité était l’animation d’un restaurant coopératif, d’une épicerie et d’une bibliothèque, pour un village bien oublié, et ce au grand bonheur des habitants, s’apprêtait en fait, après le premier sabotage d’une ligne de TGV le 8 novembre, qui n’a à aucun moment mis en danger la vie des passagers, à passer à l’action armée. Rien que ça…
Dès le 15 novembre, Coupat et ses amis se retrouvaient incarcérés plusieurs mois dans le cadre des lois antiterroristes puis soumis à un contrôle judiciaire sévère. Peu à peu, les avocats ont démontré les insuffisances du dossier alors qu’apparaissait clairement que cette opération avait été montée de toutes pièces par Alain Bauer, conseiller sécurité auprès du président Sarkozy et aujourd’hui, tiens, tiens, auprès de Manuel Valls. Alain Bauer se fondait sur un livre, L’insurrection qui vient, publié quelques temps auparavant par la mouvance post-situ et qui connut un retentissement inespéré grâce à cette publicité d’Etat.
Bauer aurait trouvé dans ce texte la preuve par anticipation des actions que commettrait le groupe de Tarnac, affirmant sans que cela ne soit jamais démontré non plus, que Coupat était l’auteur du livre. On était en plein Minority report avec Bauer dans le rôle du précog arrêtant les coupables qui ne savaient pas qu’ils étaient coupables avant qu’ils ne le deviennent effectivement. Vous me suivez ?
On avait besoin sans doute du côté de Nicolas Sarkozy, de Michel Alliot-Marie et de Bernard Squarcini, chef de la toute nouvelle DCRI, d’un ennemi intérieur pour justifier un renforcement de ce qu’on a appelé parfois l’idéologie antiterroriste, c’est-à-dire la manière dont un état peut opportunément se servir d’évènements terroristes pour renforcer un arsenal législatif visant à une surveillance accrue de la population, et notamment ceux qui ont l’outrecuidance, par exemple, d’appartenir à un syndicat ou une association ou un mouvement politique un peu vigoureux.
D’années en années, le dossier s’est dégonflé, un juge d’instruction a été dessaisi et des policiers ont même été mis en examen pour faux en écriture. Bernard Squarcini, lui, poursuit désormais une carrière de consultant chez LVMH et semble à son tour connaître le bonheur des perquisitions, mais dont il est l’objet des affaires de corruption. On ne peut décidément plus faire confiance à personne…
Néanmoins, avec les années, l’accusation de terrorisme était maintenue et la pression demeurait, au point que certains ont cru voir la main de Coupat, ce Fantômas moderne, dans les actions des casseurs en fin des cortèges du récent mouvement social.
Mais voilà, le 28 juin, la cour d’Appel, après les juges, et à chaque fois contre les réquisitions du Parquet, a décidé que Julien Coupat et les derniers membres du groupe impliqués seraient jugés en correctionnelle pour le sabotage de novembre 2008 mais sans la qualification de terrorisme.
Ce n’est pas une mince victoire, après huit ans d’errements et d’acharnements. La cour d’Appel a sans doute estimé que le mot « terrorisme » pouvait difficilement s’agiter comme un chiffon rouge au nom de la raison d’Etat, afin de faire peur au bon peuple, depuis les massacres de janvier et novembre 2015. Qu’on ne soit pas des saints du côté de Tarnac, c’est indéniable. On pourrait d’ailleurs s’en réjouir. Ces jeunes gens ont quelque chose à nous dire que ça nous plaise ou non de l’entendre. Après tout, décider que cette société court à sa perte et éventuellement indiquer qu’ils ne sont pas prêts à aller à l’abattoir sans broncher par des actions spectaculaires ou même émeutières est une chose.
Frapper de manière aveugle la foule au nom de l’idéologie totalitaire de Daesh en est une autre. Et il devient difficile de confondre, sauf mauvaise foi délirante ou amalgames bassement politiciens dont le gouvernement ne s’est pas privé durant le mouvement social, les deux sous le même vocable de terrorisme. On parlera plutôt comme la juge d’instruction de « dégradation en réunion » et « association de malfaiteurs ». Ce n’est pas bien, si vous y tenez, mais pour le coup il n’y a ni terreur, ni mort d’homme malgré, comme le dit toujours la juge, le « rhétorique guerrière employée ». Voilà qui doit sonner désagréablement aux oreilles d’Alain Bauer, le Fouché des années 2010, qui sert tous les régimes et pour qui un texte polémique et pamphlétaire est en soi un acte terroriste au même titre que le mitraillage d’une terrasse de café.
Même le Parquet général qui représentait le dernier espoir des idéologues de l’antiterrorisme, a décidé que la farce avait assez duré : s’il a formé un pourvoi en cassation pour annuler la décision de la cour d’appel dès le 29 juin, il abandonne lui aussi la qualification de « terrorisme », contrairement à ce qu’il avait fait en août 2015. Un certain acharnement demeure, mais on sent bien que le cœur n’y est plus. Comme le remarquait Lundi Matin, un site proche de Tarnac : « En attendant le prochain épisode, notons qu’entre le moment de leur arrestation et leur éventuel procès, les prévenus auront connu trois présidents. »

Paru sur Causeur.fr

Une nation selon mon coeur

Le Portugal est une nation selon mon coeur: au moment même où il est heureux, il sait que c'est déjà du passé. Et il attend le retour du bonheur au coeur du bonheur, alors que le bonheur n'est même pas encore parti. 
C'est l'essence même de son invincible, élégante et reposante mélancolie. C'est pour cela qu'il a inventé deux oxymores éminemment poétiques: l'attente nostalgique avec le sébastianisme et le bonheur d'être triste avec la saudade.

On verra plus tard


S’il n’y avait pas juillet
la côte ouest et ses seins
surtout ses seins en fait
pour oublier la pluie
il finirait dans la chambre
douze de l’hôtel de la plage
par se poser la question
la seule qui vaille au fond
Est-ce que l’envie de mourir
lui vient d’un tempérament
mélancolique et de l’âge
ou de cette belle époque
si clairement dystopique
les deux sans doute les deux
Mais il y a juillet
la côte ouest et ses seins
la pluie qui s’est arrêtée
alors on verra plus tard


© jerome leroy 7/2016

vendredi 8 juillet 2016

Une manière de derby amoureux



On ne m'en voudra pas, pour des raisons sentimentales, latines, atlantiques, familiales, poétiques, politiques, de considérer la finale France-Portugal comme une manière de derby amoureux.
Não sou nada.
Nunca serei nada.
Não posso querer ser nada.
À parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo.

jeudi 7 juillet 2016

Pour saluer l'été

La fille qui viendrait 
Serait la mer aussi, 
La mer parmi la terre. 

Le jour serait bonté, 
L' espace et nous complices. 

Nous apprendrions 
A ne pas toujours partir. 

Guillevic, Variations sur un jour d'été

Rechute

Michel Rocard était protestant. Heureusement, on a évité de peu le procès en béatification. La deuxième gauche, ou comment devenir la troisième ou quatrième droite en trente ans. Je t'en foutrai, moi des girondins autogestionnaires avec leur dialogue social dans un pays où il a toujours fallu, historiquement, mettre un flingue sur la tempe du patronat pour obtenir le moindre acquis social. 
Dire que j'avais quasiment arrêté Lénine et Robespierre, que je devenais tout doucement luxembourgiste, voire libertaire, voire anarcho-autonome comme disaient les têtes de noeuds la DCRI période Alliot-Marie-Squarcini-Alain-Bauer.  
Mais tous ces cons hagiographiques et unanimes me font replonger. 
Merdalor.

mardi 5 juillet 2016

O Φύλακας Άγγελος

L'ange gardien traduit en grec. C'est bien parfois d'être aimé par qui tu aimes depuis toujours.

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 64

 "Il vient un moment, ou après d'autres moments, presque tout le monde a envie de se reposer."
Henri Michaux, Un barbare en Asie

lundi 4 juillet 2016

Brexit: c'est dur d'être défendus par des branques

Bon, la principale leçon du Brexit, c'est que si on veut quitter ce cauchemar libéral que représente l'UE, il faut éviter de le faire avec des libéraux. 
Des libéraux qui sont lâches, boutiquiers, incompétents, alcooliques et franchement racistes. Je dis ça parce que quand même, le FN qui est un peu tout ça, est discrètement mais solidement en tête dans les sondages et que pour le reste Farage, Cameron et Johnson sont devenues des pubs vivantes pour Bruxelles, ce qui confine à l'exploit par les temps qui courent.

dimanche 3 juillet 2016

Je souhaite la victoire de l'Islande

Je souhaite la victoire de l'Islande contre la France en quarts de finale, dimanche. Je souhaite la victoire de l’Islande parce qu’elle est une petite nation et que les petites nations sont toujours des refuges quand les grandes commencent à se comporter comme des empires plus ou moins totalitaires ou à disparaître dans ces mêmes empires parce qu’elles sont trop fatiguées d’être des grandes nations. Comme la France, par exemple.

Je souhaite la victoire de l’Islande parce que ce pays est peuplé de grandes blondes aux yeux bleus. Un peu comme les Flamandes des Hauts-de-France. A cette différence que l’Islande n’aurait jamais le mauvais goût d’appeler une de ses régions Hauts-de-France.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que l’Islande compte un nombre impressionnant d’écrivains pour 300 000 habitants. D’écrivains et manifestement de footballeurs. Ce qui signifie que les grandes blondes ne se contentent pas d’être des grandes blondes mais lisent pendant les six mois où il fait nuit. Une nuit de six mois avec une grande blonde qui lit des livres d’Arnaldur Indridason ou de Stefan Mani pour se reposer entre ses ébats, avouez que c’est un modèle de civilisation.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que l’Islande, contrairement à nous dans le Massif central, a des volcans en état de marche. On se souviendra avec délices de l’éruption de l’Eyjafjöll en mars 2010. Elle créa une véritable panique d’abord chez les journalistes parce que le nom du volcan était imprononçable et enfin dans la totalité de la sphère techno-marchande quand on s’est aperçu qu’un nuage de cendres invisibles dans l’atmosphère pouvait paralyser indéfiniment le transport aérien, donc l’activité économique, et nous ramener les pieds sur terre dans une grande leçon de modestie.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que l’Islande ne nous fatigue pas avec un quelconque Isxit. Là aussi, c’est imprononçable mais surtout l’Islande n’a aucune raison de sortir de l’UE puisqu’elle n’y est pas entrée et a même fait savoir en mars 2015 qu’elle retirait sa demande d’adhésion. Elle est très contente comme ça, l’Islande, avec son économie florissante et personne pour lui ordonner de respecter des équilibres budgétaires absurdes. Ce serait, un jour ou l’autre, condamner Reykjavik à finir comme Athènes.

Je souhaite la victoire de l’Islande parce que l’Islande est le dernier pays en date à avoir fait une révolution, une vraie, avec une assemblée constituante, après avoir chassé le gouvernement du pouvoir et envahi le parlement. C’était en 2008, on a appelé cela la révolution des casseroles et on en a assez peu entendu parler par chez nous car voilà un peuple qui donnait un très mauvais exemple : il refusait de rembourser la dette contractée par quelques-uns de ses banquiers qui avaient joué au casino de la spéculation et perdu la mise. Là-bas, on a préféré mettre les banquiers en prison plutôt que de demander aux gens d’éponger ad vitam aeternam, ce qui est plutôt la preuve d’un bon esprit.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que ce pays ne fait pas semblant de devoir respecter de « grands équilibres » en oubliant que c’est l’économie qui est au service de l’homme et non le contraire. Ce n’est pas un Islandais qui a dit ça, c’est le pape dans sa dernière encyclique.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que si son football n’est pas très académique ni très technique, il est au moins habité par le plaisir de jouer. Longtemps amateur, le foot islandais ne compte que cent professionnels. Apparemment, ça suffit. Il vaut mieux un commando motivé qu’une armée d’egos difficiles à manœuvrer. Vieil héritage viking où quelques drakkars ont suffi à redessiner la carte de l’Europe et donner un nom à une belle région française qui, dieu merci, n’en a pas changé, elle.
Je souhaite la victoire de l’Islande parce que je ne veux laisser aucun répit à ce gouvernement qui fait semblant de ne rien voir d’un mouvement social qui dure depuis des mois ou cherche à le discréditer. Désolé pour Deschamps, Griezmann, Lloris, Payet ou Pogba, mais un beau parcours dans cet Euro (pour l’instant, je vous rassure, vous êtes étonnamment crapoteux) permettrait une diversion inespérée façon panem et circenses pour ces sinistres figures si manifestement à bout de souffle.
Bref, comme le disait à peu près un président du Conseil de sinistre mémoire, je souhaite la victoire de l’Islande, parce que, sans elle, le hollandisme, demain, s’installerait partout.

paru sur Causeur.fr



vendredi 1 juillet 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 63

" -Les temps sont mauvais, Tommy.
-Quand les as-tu connus bons?
-Nous avons toujours eu de bons moments.
-Bien sûr, nous avons eu de bons moments dans toutes sortes de bons coins. Mais les temps n'étaient pas bons."
E.Hemingway, Iles à la dérive

jeudi 30 juin 2016

Plein emploi (de la mélancolie)

On a déjà parlé plus bas de ce recueil mais décidément il nous hante. Impossible de l'ouvrir sans tomber sur des vers qui font écho en nous durablement. Peut-être aussi est-ce parce que ce recueil ne peut être lu sans faire abstraction de son caractère posthume, ce qui lui donne cette résonance propre aux voix chères qui se sont tues...


ceux qui sont morts dans mon enfance
connaissaient les chevaux de bois
les jeudis d'été les vacances
dans les terrains vagues l'émoi

du premier voyage en tramway
du premier baiser sous le mai
du piano dans les cinémas
de la cocagne en haut du mât

Jean-Claude Pirotte, Plein emploi (Castor Astral, 2016)

L'orange de Malte: on a connu pire comme matinée


Quand Jérôme Garcin, dans l'Obs, se souvient de votre premier roman, réédité vingt-six ans après, à la Thébaïde. On a connu pire, comme matinée...

mercredi 29 juin 2016

Mais pas souvent.


Il a bien dû m'arriver de voir plus charmant que Keira Knightley dans Orgueil et préjugés. Mais pas souvent.

(Et me revient ce souvenir annexe:  la faveur de Jane Austen auprès des filles de mes vingt ans, à Rouen, circa 84-85. Je revois les couvertures sobres des éditions Christian Bourgois et C ou S plongées dans les épais romans de Jane. Je ne sais pas si ce fut un micro-climat intellectuel local ou s'il y eut réellement chez les jeunes filles cultivées de cette époque une mode Jane Austen comme il y eut d'ailleurs, ce fait me semble plus avéré,  une mode Kawabata édité alors dans la collection "biblio" du livre de Poche qui venait d'être créée.  Quant à cet étrange fétichisme qui fait me rappeler les éditions des livres lus par C ou S autant que la couleur de leurs yeux et  autres choses plus intimes encore,  je ne me l'explique toujours pas.)

mardi 28 juin 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 62

"Quand un monde est inhabitable, on le change ou on en change. (...) Et je garde, excusez-moi, en dépit de tout, une espérance dont vous n'avez pas idée."
Maurice Pons, Les saisons

lundi 27 juin 2016

Dantec ou l'intuition

Dantec. Au moins sa mort tristement prématurée aura un avantage. On oubliera assez vite ses délires verbeux du Laboratoire de catastrophe générale qui ont contribué à leur manière à cette droitisation identitaire et asphyxiante du paysage politico-littéraire. Et on ne gardera que sa formidable intuition dans La Sirène rouge et Les Racines du mal : seule l’hybridation entre roman noir et anticipation a une chance de rendre compte de notre présent si manifestement dystopique. 
Pour ça, chapeau, l’artiste !

dimanche 26 juin 2016

C'était quoi la question, déjà?

De nos aimables correspondants locaux, à propos du "referendum" clounesque sur l'aéroport de Notre-Dame des Landes. On remarquera que les bulletins sont là, qu'il est possible démocratiquement de voter oui ou non. Le problème est juste de savoir à quelle question...

samedi 25 juin 2016

Louis Sanders: Terminus Dordogne

paru sur Causeur.fr

Le roman noir français, ces temps-ci, se fait ethnologique. Le lecteur a pu, par exemple, découvrir des enquêtes l’amenant de la Laponie avec Olivier Truc à la Mongolie avec Ian Manook. Louis Sanders, lui, s’est fait depuis quelques années, le spécialiste d’une tribu tout aussi exotique, celle des Anglais en Dordogne. À la recherche d’une certaine douceur de vie française et d’un immobilier avantageux, ils ont créé au coeur du Périgord de véritables communautés dont Sanders a raconté les heurs et malheurs dans des romans comme Février ou Passe-temps pour les âmes ignobles. L’auteur sait de quoi il parle. À l’époque où il s’appelait encore Elie Robert-Nicoud, il était parti faire ses études à Cambridge, avait épousé une Anglaise et est lui aussi venu vivre en Dordogne où il écrit désormais ses romans, fait des traductions et, à l’occasion, est pompier volontaire.
Dans Auprès de l’assassin, Louis Sanders nous raconte l’installation pour le moins malheureuse au coeur du Périgord noir (qui n’aura jamais autant mérité son nom), de Mark et Jenny et de leur petit garçon Jimmy. Leur rêve est celui de tant d’autres de leurs concitoyens: “Après avoir vendu leur maison en Angleterre pour une somme importante, ils avaient décidé de restaurer une vieille bâtisse en France, en Dordogne de préférence, et de louer aux vacanciers. Pour cela, ils avaient chose une ferme avec une grange immense dans laquelle on aménagerait des chambres.”
Evidemment, le rêve va virer au cauchemar, mais tout le talent de Sanders, dans Auprès de l’assassin, est que ce cauchemar avance au ralenti, par petites touches qui créent une atmosphère de plus en plus oppressante, d’autant plus que le couple ayant mis ses économies dans ce projet, a brûlé tous ses vaisseaux. Jenny, d’emblée, n’aime pas cette maison construite autour d’une cheminée du XVème siècle: en proie à des hallucinations éveillées, elle voit tourner autour du feu, dans des fantasmagories grotesques et inquiétantes, des gnomes ricaneurs directement sortis d’une danse macabre.
Et puis il y a les voisins. Les voisins à la campagne peuvent se révéler tout aussi épouvantables que ceux des grandes villes. Loin d’une solidarité accueillante, ils se montrent franchement hostiles à ces néo-ruraux qui parlent un français hésitant. Et alors que Mark et Jenny aspiraient au calme pour leur future maison d’hôte, ils s’aperçoivent qu’il faut vivre avec le bruit régulier d’une trayeuse électrique ou des épandages de fumier, que les commerçants et entrepreneurs du cru les volent sur les fournitures et que les autres Anglais installés dans la région, appartenant à une classe sociale très supérieure à la leur,  ne sont pas particulièrement cordiaux pour ces nouveaux arrivants. Au sein même de sa famille, Mark voit aussi que les choses commencent à aller de mal en pis. Jimmy est malheureux comme les pierres dans son nouveau collège et Jenny ne cesse de répéter qu’elle veut s’en aller.
On les accuse dans le village de tous les maux, notamment quand le chien qu’ils ont adopté fait des incursions sanglantes dans le poulailler de Marc et Georgette, un couple tout droit sorti de Délivrance dont on ne sait pas s’ils sont mari et femme, frère et soeur ou mère et fils.  Quand l’automne arrive, un automne évidemment pourri, on retrouve Georgette noyée dans la rivière au bas du jardin. Marc accuse les voisins anglais de l’avoir poussée au suicide à cause du chien. D’autres, à mots couverts, disent que Marc aurait très bien pu s’être débarrassé de Georgette. Ce qui n’est rassurant ni dans un cas ni dans l’autre pour notre famille de plus en plus cernée par la peur.
Il y a finalement du Simenon des « romans durs » chez Louis Sanders  dans sa manière de rendre avec une grande économie de moyens la vérité d’un milieu et dans sa façon de nous amener insensiblement à la chute inéluctable de personnages ordinaires. Avec en plus, l’air de rien, une ironie assez cruelle dans la peinture d’un certain choc des cultures et de cette naïveté très contemporaine qui consiste à croire que la campagne est un lieu où le bonheur est forcément dans le pré: “Soudain, tout le dégoûtait, la couleur des pierres, les outils agricoles abandonnés ici et là comme dans une casse. Il était en proie à la déception, pas tout à fait à la colère. Il se disait qu’il s’était trompé. Sur ce qu’il faisait ici, sur ces voisins. Sur toute cette vie bucolique qui sentait la merde par moments.”
Auprès de l’assassin de Louis Sanders (Rivages/Noir, 2016)

En rangeant ou en essayant: Alain Dorémieux

Epouvantable, visionnaire, érotique, troublant. Alain Dorémieux, un des grands du mauvais genre, 1933-1998. C'est lui quand j'avais quinze ans qui m'a expliqué comment m'y prendre pour faire l'amour avec une Vana. On lui en sera éternellement reconnaissant.

Brexit: il faut toujours écouter les chanteuses aux pieds nus




Quand le Monde daté de samedi 25 titre en gros caractères dramatiques "Le Royaume-Uni quitte l'Europe", c'est évidemment un titre idéologique. A moins de bouleverser la tectonique des plaques, on ne voit pas comment les îles britanniques  pourraient ne plus appartenir à l'Europe. A l'Union Européenne, c'est autre chose. Mais dans ce cas-là, quand on est honnête, quand on est un quotidien de référence, on écrit "Le Royaume-Uni quitte l'Union Européenne". Car dieu merci, l'Europe, ce n'est pas l'Union Européenne, ce machin englué dans une technocratie mise au service exclusif d'un marché de plus en plus déréglementé et d'un abaissement sans précédent des protections sociales.
Chacun lira comme il voudra cette rupture. 
Les habituels thuriféraires de l'identité parleront de la peur de l'immigration et leur obsession de l'islamisme ne sera jamais bien loin. C’est le malheur des grilles de lecture unique. Faut-il leur rappeler que la xénophobie, pourtant, quand elle a été une des motivations des brexiters, s'est adressée beaucoup plus au plombier polonais qu'au Pakistanais du Commonwealth même avec mosquée qui a toujours fait partie de la famille même élargie. Pakistanais qui a d'ailleurs, comme tous les pauvres, majoritairement voté pour partir...
Les souverainistes insisteront, et ils auront déjà davantage raison, sur un réflexe assez simple, que l'on ne peut pas sans mauvaise fois béhachélienne qualifier de nationaliste, qui est le besoin  irrépressible et le droit des peuples à pouvoir disposer d'eux-mêmes. Peut-être assiste-t-on d'ailleurs avec le Brexit à une réplique de l'affaire grecque de l'année dernière? Peut-être que le sujet de sa Gracieuse Majesté, quand il a vu de quoi était capable un Juncker, un Schauble, un Martin Schulz pour mettre à genoux une nation indépendante et la faire rentrer dans les clous par un vrai putsch économique avant de se payer sur les dépouilles de la bête totalement privatisée, peut-être s'est-il dit que finalement, il valait mieux sortir de l'orbite de ce totalitarisme soft et discrètement asphyxiant?
Pour notre part, on pensera que les brexiters ont sans doute aussi voté pour des raisons toutes bêtes de ras-le-bol de l'austérité, de dégoût devant la perspective d'une vie misérable et sans plaisir, comme un peu partout en Europe où l'on se trompe de colère en croyant que l'extrême droite serait la solution.  La sauvagerie libérale a en effet été particulièrement poussée loin et depuis longtemps chez les Britanniques que Thatcher a transformés en rats de laboratoire de la révolution néoconservatrice dès la fin des années 70. Cela a donné naissance à  cette  merveilleuse société sans chômage que nous vantent sans rire les journalistes mais qui est surtout celle des working poors des films de Ken Loach ou des Dépossédés de Robert McLiam Wilson, working poors que deviendront aussi les Français au bout de trois ou quatre lois El Khomri ou en cas d’application effective du programmes des candidats LR.
Il y a des chances, hélas, que le prolo anglais, qui a préféré le grand large pour retrouver, même sans formuler clairement l’enjeu,  la voie du progrès social et du welfare state, ait quelques déconvenues avec des  hommes du calibre de Nigel Farage, ultralibéral bon teint derrière son patriotisme clinquant. Le pauvre vote pour retrouver la sécurité mais il part avec cette partie des élites pour qui l’UE représentait encore trop de normes, trop de garantie pour le monde du travail. C’est dire l’ampleur du malentendu.
Mais bon, néanmoins, le message est clair. 
Un peuple vient de dire à Bruxelles, malgré les hallucinantes pressions politico-médiatiques qu'il a subies, faisant alterner les visons d'apocalypse et les menaces explicites : "Je ne t'appartiens pas".
Oui, mais voilà, l'UE, les marchés, les médias ont oublié cette règle pourtant simple: il faut toujours écouter les chanteuses aux pieds nus.


Jérôme Leroy

vendredi 24 juin 2016

L'île mystérieuse

Une relecture, n'y voir aucune malice

Depuis que Michel Serres et Michel Butor se sont intéressés à lui, on sait que Jules Verne, c’est beaucoup plus que Jules Verne. L’époque où notre cher Lagarde et Michard ne le mentionnait même pas semble révolue. L’auteur pour enfants est devenu une manière de sorcier qui a jonglé sans trop le savoir lui-même avec tous les archétypes de l’inconscient collectif. Il se croyait un bon papy, positiviste républicain, épris de progrès scientifique émancipateur et le voilà plus proche du visionnaire rimbaldien qui donne à l’enfance ce pouvoir magique de transformer le monde simplement en le décrivant d’un regard neuf.
Désormais, quand Jules Verne est réédité, comme c’est le cas pour cette Île mystérieuse en Folio, c’est dans la collection classique et le texte est accompagné d’une préface et d’un appareil critique, comme pour ses illustres contemporains. Ici, l’appareil critique en question est volumineux mais passionnant. On le doit à Jacques Noiray, qui nous gratifie même d’un lexique des termes de marine qui est, à lui seul, une invitation au voyage.
L’Île mystérieuse a longtemps été considérée comme une simple robinsonnade. La robinsonnade était, dans la littérature pour la jeunesse du XIXe siècle, un genre littéraire en soi. Jules Verne en a lui-même écrit plusieurs, comme Deux ans de vacances. La robinsonnade, c’est le bonheur d’être seul au monde, de le refaire aux couleurs qui nous plaisent. C’est l’utopie à la portée des tout-petits. On aura beau faire, l’homme ne se contentera jamais du monde tel qu’il ne va pas. Et tant pis s’il faut pour cela que tout commence par une révolution ou, en l’occurrence, un naufrage qui n’est jamais qu’une révolution en miniature.
Mais L’Île mystérieuse dépasse assez vite ce cadre. Le naufrage y est, pour commencer, un naufrage aérien. Pour un peu, on se croirait dans la série Lost, dont le succès mondial montre que rien ne change jamais dans notre désir de catastrophe comme moyen de mieux renaître. C’est exactement le cas des naufragés de L’Île mystérieuse qui cherchaient à fuir la ville de Richmond, assiégée pendant la guerre de Sécession. Si toutes les figures obligées de la robinsonnade sont encore là, comme la lutte contre une nature sauvage, le roman se double d’une interrogation des plus ambiguës sur ce qui fonde la notion d’humanité. Un bagnard solitaire sur une île voisine – “Malheur à l’homme seul !” – apparaît beaucoup moins humain qu’un orang-outang, Jup, qui devient un personnage à part entière. Quant au capitaine Nemo, dont on découvre qu’il est celui qui a protégé de manière occulte les naufragés, il n’est plus le surhomme de Vingt mille lieues sous les mers mais un guerrier fatigué, agonisant même, sur le point de perdre la foi en ses combats.
On voit pourquoi relire L’Île Mystérieuse, aujourd’hui, peut se révéler des plus salubres. D’abord, il est toujours agréable de renouer avec ses émotions d’enfance, avec un certain goût pour le grand air dans ce monde climatisé et rapetissé. Mais surtout, dans ce roman, Jules Verne nous invite à relativiser nos fantasmes prométhéens de post-humanité. Et, comme les personnages de L’Île mystérieuse, à conserver jusque dans l’épopée le sens de la modestie.

jeudi 23 juin 2016

M.P

"Je fermerai les yeux et je serai heureux. Une caresse vaut mille images."
Maurice Pons (1927-2016)

Mouvement social et Mashed Potatoes




Dee Dee Sharp soutient le mouvement social, et propose étant donné l'itinéraire statique de la manif circulaire, un pas de danse qui donnera aux manifestants l'impression de bouger et aux éventuels "casseurs" que je condamne avec toute la mollesse qui s'impose,  celle de danser sur la tronche de Valls et de Cazeneuve.
Enjoy your doo wop.

mardi 21 juin 2016

Poésie, la dernière chance.

"Je regarde cette femme amoureuse avec ses cascades de bracelets dans la forêt de ses gestes, avec son regard de train qui part pour mieux dénuder ses lèvres au milieu de la foule. Je la regarde marcher sur le temps qu'il fait comme les rivières vont à la mer. L'oubliera-t-elle demain, il n'y a que la poésie pour lui donner de ses nouvelles."
Annie Le Brun, Appel d'air.

lundi 20 juin 2016

Il leur sera beaucoup pardonné






Avec les assez honteuses manipulations comme celles de l'hôpital Necker et autres approximations/récupérations du pouvoir en ce qui concerne les "casseurs", on en oublierait presque que ces voltigeurs dont on voudrait nous convaincre qu'ils vont "discréditer" le mouvement social alors que le mouvement social, "casseurs" ou pas, se porte très bien, merci pour lui,  la meilleure preuve étant la difficulté que le larbinat médiatique éprouve visiblement à trouver des micro-trottoirs défavorables, au point d'avoir presque entièrement renoncé à cette pratique, on en oublierait presque, donc, que ces voltigeurs gardent deux vertus bien françaises, décidément, l'esprit et le panache. 
Ils s'inscrivent finalement, ces jeunes gens courageux et prompts à l'éclat de rire, dans la plus pure tradition mousquetaire et hussarde. Les quelques photos ci-dessus prouveront assez que leur goût de la langue les place tout de même assez loin au-dessus des jérémiades sans saveur, à la syntaxe approximative entrelardée de clichés dont voudraient nous gaver les valets qui hantent plateaux télés, colonnes des journaux et couloirs de ministères. Et comme le style, c'est l'homme, n'est-ce pas, il leur sera beaucoup pardonné.
(on pourra trouver d'autres intéressants exemples de vandalisme épigraphique par ici.

Personnages en quête d'auteurs

Qu’y a-t-il de commun entre Apollinaire et Drieu ? Entre le poète dionysiaque, inventeur d’un lyrisme nouveau, qui voit pour l’éternité les yeux de ses amours perdues en regardant passer la Seine sous le pont Mirabeau, et le romancier qui ne s’aimait pas et qui a été hanté toute sa vie par le suicide, cherchant dans les femmes ou le fascisme des solutions désespérées à son incapacité, comme le disait le héros du Feu follet, à se « heurter à l’objet » ? Bien sûr, ils ont fait tous les deux la guerre de 1914, Apollinaire par amour de la France et Drieu par amour de l’Europe.

Et tous les deux par amour de la guerre aussi, même si cela n’est plus une chose à dire par les temps qui courent. Oui, ils ont aimé la guerre, pour ce que l’abominable carnage a pu receler de beauté inédite et d’exaltation héroïque ou érotique, ce qui revient au même. Qui oserait écrire, aujourd’hui, comme Guillaume, « Ah Dieu ! que la guerre est jolie/Avec ses chants ses longs loisirs/Cette bague je l’ai polie/Le vent se mêle à vos soupirs » ? Ou comme Drieu, dans La Comédie de Charleroi, « Pourquoi nous battions-nous ? Pour nous battre. C’était l’éternelle bataille dans la plaine. Nous n’avions pas de but ; nous n’avions que notre jeunesse. Nous hurlions comme des bêtes. Nous étions des bêtes. Qui sautait et criait ? La bête qui est dans l’homme, la bête dont vit l’homme. La bête qui fait l’amour et la guerre et la révolution » ?

Pourtant, le vrai point commun entre Apollinaire et Drieu, c’est qu’ils font partie de ces écrivains qui peuvent devenir des personnages de roman et non de simples sujets pour biographie exhaustive. Il y a, si l’on y songe, quelque chose de presque borgésien à ce que des créateurs deviennent des créatures, à ce que des écrivains deviennent des personnages. Il se trouve que ces temps-ci deux romans ont fait subir à Apollinaire et Drieu cette métamorphose garante d’éternité, car on finit toujours par mieux connaître les personnages de romans, quand on aime lire, que son voisin de palier, comme le remarquait Félicien Marceau dans Balzac et son monde.

Dans Les obus jouaient à pigeon vole, Raphaël Jerusalmy s’est souvenu qu’il y a cent ans presque jour pour jour, le 17 mars 1916, le sous-lieutenant Guillaume Apollinaire recevait un éclat d’obus à la tempe, dans sa tranchée, au Bois des Buttes, au sud-est du Chemin des Dames. Il était en train de lire la dernière livraison du Mercure de France, et il avait appris moins de dix jours plus tôt, lui qui était engagé volontaire depuis 1914, sa naturalisation. Il ne mourut pas de cette blessure mais fut trépané et garda des séquelles douloureuses. Que l’on se souvienne, par exemple, du célèbre dessin de son ami Picasso le montrant avec la tête couverte d’un pansement et la croix de guerre à la boutonnière. Et ce fut son organisme affaibli qui le fit succomber à l’épidémie de grippe espagnole, le 9 novembre 1918, deux jours avant l’armistice.

Toute l’habileté de Raphaël Jerusalmy est de concentrer son livre sur les vingt-quatre dernières heures avant l’impact, chaque chapitre nous rapprochant de l’issue inévitable. On ne fait pas mieux, décidément, que la règle des trois unités pour écrire une tragédie, comme on le sait depuis le xviie siècle. Unité de temps : une journée ; unité de lieu : une tranchée ; unité d’action : la vie quotidienne d’une section de poilus, tous désignés par un surnom. Apollinaire est le sous-lieutenant Cointreau-whisky. Ce sont ses hommes qui l’ont baptisé ainsi : « Parce qu’il aime boire. Et qu’il a un nom impossible. […] Qui finit en zky. Et un deuxième prénom, une sorte de pseudo, Apollinaire, qui ne leur a pas plu. Qui ne convient pas ici, à la guerre. Pas du tout. » Parmi ses compagnons d’armes, on trouve le Père Ubu, Trouillebleue, Jojo la Fanfare ou le caporal Dontacte, nommé ainsi parce qu’il était notaire dans le civil. Apollinaire est un enchanteur, il a recréé à la guerre un théâtre « hénaurme » où la farce est la politesse de l’imaginaire. D’ailleurs, bien loin de la tranchée du Bois des Buttes, ce même jour, Picasso et Cocteau prennent un verre piazza Navona, à Rome, et parlent d’un projet de ballet. Cocteau en fera l’argument, Picasso peindra les décors et Diaghilev en sera le maître d’œuvre. Ils pensent à « Gui » pour la préface, qu’il écrira en 1917 et dans laquelle il inventera le mot de « surréalisme ». Comment ne pas penser que cette « alliance nouvelle » entre tous les aspects de la réalité et du rêve, il n’en a pas eu l’intuition dans cet étrange climat de la tranchée où, pendant un exercice avec masque à gaz, à « Impact moins 7 heures », Apollinaire voit ses hommes comme des « androïdes » ?« Père Ubu n’a jamais été aussi grotesque. Avec sa tête en caoutchouc. Et les autres, autour, ne manquent pas non plus d’allure. »

Drieu, lui, vu par Guégan dans les derniers jours de sa vie, est aussi soumis à un compte à rebours, ce qui explique sans doute la ressemblance formelle avec le roman de Jerusalmy. Les chapitres de Tout a une fin, Drieu sont courts, haletants. C’est que les derniers moments de la vie d’un homme, même méditatifs, ont quelque chose qui les scande comme autant de stations d’un chemin de croix. Guégan nous présente le Drieu du printemps 1945, qui est resté à Paris et a refusé de suivre toute la clique collabo du côté de Sigmaringen. Il sait qu’il est en sursis, qu’il a perdu, qu’il peut être arrêté d’un moment à l’autre.

Il se promène pourtant dans Paris, en proie à une manière de schizophrénie bien rendue par Guégan, qui fait alterner des scènes factuelles et une sorte de monologue intérieur à la deuxième personne, assez envoutant : « Enfin quoi, ce n’est pas ce que tu aperçois à travers la vitre qui doit t’inquiéter ou te rassurer, c’est ce qui se dissimule derrière le miroir. » Guégan, qui avait déjà mis en scène Aragon et une impossible passion homosexuelle pour un jeune envoyé du Komintern, prend une liberté totale pour cerner ces derniers jours en imaginant un commando de résistants, tout droit sortis de Drôle de jeu de Vailland, qui enlève Drieu mais lui laisse le choix de la sentence, ce qui est un moyen très convaincant d’expliquer son suicide, non pas par peur mais par une lassitude particulière propre à ceux qui ont trahi des amitiés – celle de Jacques Rigaut qui servit de modèle au Feu follet –, qui ont mal aimé des femmes leur ayant pourtant tout passé et qui ont cru voir en Doriot un nouveau prophète. Tout a une fin, Drieu est sous-titré « fable », mais c’est bien d’un roman noir qu’il s’agit, cruel, ironique, précis.

Jerusalmy et Guégan font plus ici pour la connaissance d’Apollinaire et de Drieu que toutes les thèses universitaires. Sans doute parce que seuls les écrivains comprennent les écrivains et savent, en les incarnant, leur donner une proximité étrangement émouvante.

Les obus jouaient à pigeon vole, Raphaël Jerusalmy, Bruno Doucey, 2016.
Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan, Gallimard, 2016.

Paru dans Causeur magazine de juin