jeudi 16 novembre 2017

Prétextes

Vous comprenez bien que dans une époque où le monde agonise écologiquement et socialement au vu et au su de tous pour cause un libéralisme suicidaire, une époque où malgré une fin programmée la mobilisation des consciences prend la forme presque exclusive d’un maccarthysme sexuel et grammatical, on peut avoir envie de vous dire d’aller vous faire foutre ou, plus poliment, comme le Christ dans les Evangiles, de dire: « Je ne serai pas toujours parmi vous » tout en précisant «parce que j’ai hâte de partir, vraiment, par le dernier avion pour Cythère.» 
En attendant, un poème de Jean Follain, qui n’est pas sans rapport, finalement. Respirez. Laissez infuser. Voilà.

mardi 14 novembre 2017

Façons de perdre

"Nous ne pourrons jamais savoir vraiment qui de nous deux est le plus sensible à cette façon de ne pas être que chacun a pour l'autre. Mireille pleure parfois en écoutant ce quintette de Brahms, seule à la nuit tombante dans son salon aux poutres apparentes et aux meubles rustiques , où parvient de temps en temps le parfum des roses du jardin. Xavier ne sait pas pleurer, ses larmes choisissent de se condenser en cauchemars qui le réveillent parfois près d'Eileen, dont il se délivre en buvant du cognac et en écrivant des textes qui ne parlent pas forcément des cauchemars mais parfois si, parfois il les déverse en mots inutiles et pour un moment il est le maître, celui qui décide ce qui sera dit et ce qui se glissera peu à peu au faux oubli d'un nouveau jour."
Julio Cortàzar, "Les faces de la médaille" in Façons de perdre (Gallimard, L'Imaginaire.)

lundi 13 novembre 2017

Incertain monsieur Pajak


Frédéric Pajak, depuis longtemps déjà, accompagne notre mélancolie. Comme ce sentiment est aussi et surtout une manière de connaissance du monde, les lectures de Pajak, ses voyages, ses errances, sa façon bien particulière, pour se raconter, d’accueillir les souvenirs comme ils se présentent, dans le désordre d’une mémoire qui joue au coq à l’âne et à marabout de ficelle, ont aussi été les nôtres. Sinon, pourquoi retournerions-nous si souvent, dans notre bibliothèque, vers Le Chagrin d’amour où Pajak confond, la gorge serrée mais le trait sûr, son histoire personnelle avec celle d’Apollinaire ou encore vers L’Immense solitude et Turin dont les arcades austères, minérales et sombres ont été le décor terminal  à la folie de Nietzche et au suicide de Pavese, tous les deux orphelins inconsolables comme l’est lui-même notre homme qui a perdu son père à dix ans, en 1965.
C’est sur cet épisode que revient plus particulièrement Pajak dans le sixième volume de son Manifeste Incertain sous-titré « Blessures ». Le Manifeste incertain est le grand-œuvre de Pajak, entamé en 2012 et dont le troisième opus où se côtoient Walter Benjamin et Ezra Pound reçoit le Prix Médicis en 2014.  Dans « Blessures », si comme à son habitude, Pajak mêle le dessin en noir et blanc, surtout en noir d’ailleurs, au texte, il se fait plus directement intime. Nulle grande figure de la littérature ou de la philosophie ne va lui servir ici de prisme pour se raconter. Il affronte pour la première fois, à nu, le deuil irréparable qui a marqué toute son œuvre.
Tout commence en 1965, donc, dans un appartement du XIIème arrondissement. On pourrait croire, si les dessins ne pesaient pas déjà de leur ombre inquiète sur le texte, à une famille idéale de ces années-là, comme elles étaient montrées dans les publicités optimistes des magazines au temps des Trente Glorieuses. On va regarder Zorro à la télévision chez les voisins, le père porte des pantalons de velours, fume des maïs et a son atelier de peintre dans l’appartement aux meubles d’osier et aux chaises en forme de pétale. Il s’appelle Jacques. C’est lui qui a fabriqué la table de la salle à manger. La mère est blonde, souriante, d’une beauté empreinte d’une certaine froideur que démentent les robes à fleurs.
Et puis, soudain, à Pâques, la mère s’en va avec Frédéric, son frère et sa sœur pour Nyon, en Suisse où elle rejoint P., son amant. Frédéric ne comprend pas : on est à une époque où on ne parle pas de ces choses-là avec les enfants.  Peu de temps après, le père de Frédéric meurt dans un accident de la route entre Paris et Strasbourg, du côté de Vitry-le-François, à bord d’une DS 21. L’accident de la route est une mort à la mode, une tragédie cruelle, banale dans les années soixante.
Pajak raconte cette mort, la dessine, essaie d’en saisir les remous souterrains qui agissent encore sur sa vie cinquante ans plus tard : la cruauté plus ou moins consciente de P. qui mime l’accident sur une table de cuisine avec des boites d’allumettes, la révolte à l’école, une révolte tranquille puis celle dans un camp de vacances en Charentes en 1969 où il déclenche une véritable mutinerie. Pajak fait un détour par le berceau familial, Strasbourg, et raconte l’Alsace de sa grand-mère intégrée au Reich pendant la guerre. Il découvre, un peu par hasard, ce qui n’était pas un secret de famille mais n’avait jamais vraiment été évoqué, qu’il est juif par cette grand-mère et par sa mère : « Me voici donc une sorte de « Juif sur le tard ». Que dois-je ou que puis-je éprouver ? »
A travers le personnage de cette mère qui multiplie les amants, emmène ses trois enfants en Espagne et sur l’île du Levant dans un camp de nudistes où l’on croise dans le plus simple appareil Michel Simon et Georges Moustaki, Pajak adolescent laissé avec son frère et sa sœur seul en Suisse pendant que leur mère va faire 68 à Paris, retire le sentiment durable d’une certaine fragilité qui le poursuit en permanence. Elle le surprend au détour d’un voyage à Barcelone ou à Rome, lui serre la gorge avant qu’il ne retrouve, parfois, par éclats, la beauté fugitive du monde  : « Je me rappelle cet après-midi d’août 82 à Pékin. Il faisait si lourd. Le ciel s’était dressé en un large trait d’encre grise. Et puis la pluie avait dégringolé d’un coup, lâchant ses seaux sur la chaussée brûlante. Mêlée de vapeur, l’eau était montée à hauteur de cuisses. Mon ami Lu-Min et moi fûmes surpris au milieu de la place Tiananmen brusquement changée en un lac immense. Tout le monde criait, riait de joie, s’amusait à baigner debout dans l’épaisseur du déluge, douché à grande eau, une eau délicieusement tiède. »

Jérôme Leroy




Manifeste incertain, 6 : « Blessures » de Frédéric Pajak  (Les Editions Noir sur Blanc, 2017)



La solitude et la mélancolie n’empêchent pas Frédéric Pajak d’avoir eu une vie bien remplie et d’avoir multiplié les activités les plus diverses. Dans un volume où l’on retrouvera nombre de ses dessins mais aussi de ses peintures, Un certain monsieur Pajak, il accorde une série d’entretiens à Christophe Diard, le maître d’œuvre de l’entreprise. Pajak y parle de sa jeunesse et de ses engagements, « Je ne sais pas s’il faut supprimer l’Etat, mais il faut en finir avec l’Etat centralisé »,  « J’ai été très marqué par la pensée utopique de Gébé » et regrette que Mai 68 ait été confisqué par le gauchisme. Pajak raconte aussi ses fortunes diverses dans la presse, comme dessinateur mais aussi comme créateur de titres plus ou moins éphémères, par exemple L’Imbécile de Paris né après sa rupture avec L’Idiot International. Le livre est aussi traversé par les silhouettes et les témoignages de « la bande à Pajak » :  Philippe Garnier, Delfeil de Ton ou encore notre ami Roland Jaccard qui édita au PUF les  livres qui le firent enfin connaître du grand public.

Un certain Frédéric Pajak, entretiens avec Christophe Diard (Les Editions Noir sur Blanc)

(paru dans Causeur magazine novembre 2017)









samedi 11 novembre 2017

Une affaire intime, juste une affaire intime

On ne devrait pas inutilement polémiquer, on n'est pas du genre à récrire l'histoire au prisme communautaire d'une couleur de peau ou d'un sexe et à finir par trouver de manière orwellienne que la grammaire est le refuge de l'hétéropatriarcat blanc fasciste. Mais tout de même que Macron, le président le plus antisocial de la Vème république centre son 11 novembre en glorifiant la figure de Clémenceau, qui tout "Père- la-victoire" qu'il est, fait partie de cette élite assez restreinte de démocrates bourgeois qui ont trouvé bon au vingtième siècle de faire tirer sur la classe ouvrière au point d'ailleurs de provoquer une célèbre mutinerie de la troupe en temps de paix, que Macron fasse cela, donc, prouve d'abord l'inconscient du bonhomme: antisocial et obsédé par le culte du chef.
Le 11 novembre pourrait devenir, avec le temps, une affaire intime, personnelle. La réconciliation franco-allemande est actée depuis longtemps et la répétition mimétique de l'étreinte Kohl-Mitterrand entre Macron et le président allemand est surtout une opération de com à usage intérieur pour le Jupitérien mégalomane qui arrive un peu tard sur la question mais qui veut quand même son image dans les médias.
 Le "devoir de mémoire" comme on dit, devrait plutôt aujourd'hui, pour ne pas perdre de vue l'impensable carnage, s'incarner pour chacun d'entre nous, dans les noms de ces hommes simples qui saignent pour l'éternité dans nos 1 400 000 arbres généalogiques. 
Nommer nos morts, juste nommer nos morts, une fois par an. Revoir un visage, imaginer leur voix, la manière dont ils souriaient ou dansaient les soirs de fête dans les bals du vieux pays.
Car plus rien d'autre n'a d'importance, désormais.

mercredi 8 novembre 2017

Un bon conseil



Glaciation

Le prophète un peu trop oublié de notre glaciation contemporaine, Jean-Paul Aron, mort du sida en 1988, dans Les Modernes (Gallimard,1984): "Nos modernes raffolent des différences, les affichant comme des trophées, faux sourire printanier sous les tempêtes du vent d'hiver. Chacun a la sienne, Foucault, Deleuze, Derrida, à l'enseigne du renfermement, des schizos, de la rature, effluves d'un brouhaha idéologique planétaire. Les femmes s'inquiètent de la leur et les homos, les malades, les lycéens, les immigrés, les peuples encore asservis et ceux qui ont conquis leur liberté. Le drame est qu'en la revendiquant bruyamment, tous la compromettent."


samedi 4 novembre 2017

Eymoutiers-Bellac

Il ne se souvenait pas que Le Grand Meaulnes, c’était si beau. Un peu comme le départ des grues pour le Sud, dans une formation impeccable et un cri déchirant, qu’il avait vu la veille à Eymoutiers.
Il vieillissait dans un monde empli de signaux contradictoires, un monde où une beauté oubliée et poignante surgissait au hasard. Il ne savait plus si elle était une invitation à l’insurrection pour en finir avec une société aux soubresauts à la fois tragiques et ridicules ou si le temps était venu du repli, de la contemplation, de la sécession douce dans les sous préfectures hivernales.

vendredi 3 novembre 2017

Ce soir, à Bellac.

Et donc, pour conclure le périple Limousin, nous serons ce soir à Bellac pour présenter Chez Nous de Lucas Belvaux (un entretien sur cette rencontre en faisant clic) et parler de notre participation au scénario avant de participer au deuxième salon du Polar et de l'Imaginaire.
N'hésitez pas, l'automne est très beau par ici, loin des hasthags.

jeudi 2 novembre 2017

Novembre


Novembre fait tousser la dormeuse
dans un hôtel d'Argenton sur Creuse
Deux étoiles finalement ça suffit
pour éclairer le passé et la nuit
Le grand Meaulnes était égaré
sur une aire d’autoroute glacée
un peu après Vierzon dans le soir
J’ai fait semblant de ne pas le voir
Mon enfance me fait peur comme
un remord ces temps-ci et comme
la dormeuse tousse encore un peu
Novembre fait rimer avec du jeu
dans la chambre du premier étage
insomnie et Berry âge et passage.


©jerômeleroy11/17


mercredi 1 novembre 2017

Ils viendront jusque dans nos bibliothèques

Tranquillement mais sûrement, l’innommable s’installe au nom du bien, dans une même totalité structurante qui va des semaines de la Haine sur les réseaux sociaux à des pétitions contre une rétrospective Polanski en passant par une censure dont n’importe quelle dictature n’aurait jamais osé rêver mêmes dans ses rêves les plus humides....Penser à apprendre La Recherche et Lolita par cœur ou partir loin, très loin avec son amour et sa bibliothèque, très loin de l’impitoyable tendresse cannibale et griffue des néo-humanistes. 
Il va falloir faire vite maintenant: la nuit tombe.
On demeure étonné,  tout de même, par la plasticité ironique du néo-libéralisme qui s’offre le luxe farceur d’avoir une tchéka "progressiste", post-féministe et communautariste pendant qu’il dévaste tranquillement le vieux monde de la conscience de classe.

vendredi 27 octobre 2017

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 92

"Son idéal est un espèce d'idéal fait moitié de santé, moitié de calme, presque d'indifférence."
Charles Baudelaire, Curiosités Esthétiques

jeudi 26 octobre 2017

C'est pourtant arrivé près de chez vous...

Le parlement de Strasbourg donne son prix Sakharov à l'opposition vénézuélienne, essentiellement constituée par des salopards factieux, héritiers frustrés de l'oligarchie pétrolière, qui jouent depuis des années la stratégie de la tension, façon chilienne 1973, et qui viennent encore de se prendre une rouste aux élections régionales dans la discrétion médiatique la plus complète puisque ça ne cadre pas du tout avec le schéma prévu d'un Maduro vilain dictateur.
Je suggère à ces  députés "européens", pour la plupart des enflures libérales payées somptueusement avec nos impôts de s'intéresser la prochaine fois à l'opposition hongroise, à l'opposition polonaise, au gouvernement de Malte, à la coalition fasciste en passe de prendre le pouvoir en Autriche. C'est pourtant arrivé près de chez vous. 
Et leur rappeler l'immortel proverbe sénégalais: quand le singe monte au cocotier, il vaut mieux qu'il ait le cul propre. Bon glyphosate, sinon, les trouillards.

mardi 24 octobre 2017

André Hardellet, au vol...

"Quelqu'un m'avait donné rendez-vous ici, j'en étais convaincu, quelqu'un pour qui le Temps s'ouvrait dans tous les sens."

"Je suis l'archer Zen dont la flèche se détache à l'instant précis où lui-même, l'arc, le trait, le vent, l'aile de l'oiseau qui passe, la lumière du jour et jusqu'à la lumière d'une étoile morte depuis des siècles, tombent d'accord pour que le but soit atteint."

André Hardellet, Lourdes, lentes


lundi 23 octobre 2017

Comme un lundi matin

Dans l'excellent site Lundi Matin, bloguerollé ici, on pourra lire la réponse de Julien Coupat à un article du Parisien sur le péril de l'ultragauche, dicté comme c'est désormais l'habitude dans la presse sur ces questions, par les clounes de la DGSI.
Un extrait:
"En dix ans, nos pires pronostics sur les ravages du capitalisme se sont vus, en tout domaine, confirmés. On en est à peupler les jardins publics de pokemons afin de faire oublier qu’il n’y a plus de libellules ni de papillons à chasser. On en rajoute dans l’injonction à travailler d’autant plus que le travail disparaît. Cette société fait face à une désaffection silencieuse, mais massive. Les figures du pouvoir ne peuvent plus cacher leur caractère psychotique. "

vendredi 20 octobre 2017

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 91

"Sociétés depuis longtemps évanouies, combien d'autres vous ont succédé! Les danses s'établissent sur la poussière des morts, et les tombeaux poussent sous les pas de la joie. Nous rions et nous chantons sur les lieux arrosés du sang de nos amis. Où sont aujourd'hui les maux d'hier? Où seront demain les félicités d'aujourd'hui? Quelle importance pourrions-nous attacher aux choses de ce monde?" 
Bon week-end, sinon.

mardi 17 octobre 2017

Hervé Prudon (1950-2017)

Je n'ai jamais rencontré Hervé Prudon qui était pour moi une des plus grandes voix du roman noir français. Mais j'ai pu, grâce aux Éditions La Table Ronde rééditer son dernier livre qui est peut-être son chef d'oeuvre. Et aujourd'hui, en apprenant la nouvelle, on se dit qu'il n'y a pas que la langue qui est chienne.

Les démocrates effondrés: Maduro a encore gagné des élections.


Le problème du chavisme, c'est qu'il gagne les élections intermédiaires et...les élections nationales aussi. La Constituante ayant relancé la révolution bolivarienne sous les huées indignées d'une opposition ouvertement factieuse dirigée par les enfants de l'ex-oligarchie du pétrole et de compte-rendu médiatiques donnant une vision complètement falsifiée de la réalité, tout le monde attendait avec gourmandise la défaite annoncée de Maduro aux élections régionales qui ont eu lieu dimanche dernier. Le problème, c'est que le PSUV a remporté 17 Etats sur 23, y compris Caracas. 
Dans un silence assourdissant. 
Même l'opposition qui refuse comme à son habitude les résultats, et ce depuis la première élection de Chavez, on ne l'écoute pas trop. Faut croire que....
Sinon, c'est tout de même inadmissible, ces dictateurs élus sans arrêt par le peuple et pas par les journaux ou les patronats ou les organismes supranationaux ou les USA.
Un vrai démocrate, c'est comme chez nous, c'est élu avec 15% des inscrits des centre-ville éclairés et libéraux car les pauvres ont la politesse de s'abstenir et de s'autoexclure du scrutin.
Ce qui fait le malheur du Venezuela, c'est que le pauvre, cet enfoiré, vote. Et pas pour un FN quelconque, non, il vote en fonction de ses intérêts de classe. Il vote chaviste.
Et ça, c'est pas du jeu. 
Vous imaginez si ça déboule en Europe, ce genre de comportement? Des pauvres qui votent en masse pour une gauche velue. On serait bien, tiens...

lundi 16 octobre 2017

Macron, en attendant Soleil Vert

Une immense lassitude politique, ce matin;  le sentiment que c'est foutu, qu'ils ont gagné, que le sens des mots a été entièrement perverti ("progressiste", "révolution", "moderne", "réforme") y compris dans le domaine psychologique ("jalousie"), qu'on ne peut plus grand chose contre leur communication millimétrée, leur utilisation de la police (ça n'angoisse personne, "police du quotidien", si on creuse un peu?), de l'antiterrorisme, des réseaux sociaux;  qu'en face, sur le plan syndical et politique, ils ont la désunion chronique, les querelles de chapelles, les égos de "sauveurs suprêmes" autoproclamés;  le sentiment qu'ils provoquent de bons vieux affrontements communautaires, ethniques, religieux, sexuels pour mieux dissoudre la lutte des classes qui était le dernier moteur de l'histoire comme disait l'autre, qu'ils vont se goinfrer indécemment en attendant la fin (nom de dieu, pas une question sur le salaire de Parly!) avec toujours plus de larbins vaguement diplômés pour applaudir à la théorie du ruissellement (hallucinant exemple de cette pensée magique du libéralisme avec ses "harmonies spontanées", sa "main invisible" et autres fantasmagories), qu'ils n'ont même plus besoin de masquer leur arrogance, qu'ils peuvent parler de chômeurs comme de "multirécidivistes du refus."(criminalisation du pauvre, évidemment), qu'ils vont maximiser leurs derniers profits en renvoyant le monde du travail à celui de Dickens, les smartphones en plus, qu'ils referont monter sans trop de problème la "menace fasciste" dès que le besoin tactique s'en fera sentir,  que leur intérêt et leur but ultime est de tenir la boutique avant d'être obligés de la liquider pour cause d'effondrement écologique et de se replier sur des "positions préparées à l'avance", que nous entrons dans un effroi sans fin en attendant une fin effroyable.
Sinon, bonne semaine, les amis.

Hardellet, décidément

Quinzième lecture, au moins. Le livre avait eu des problèmes de censure à sa parution. Aujourd’hui, ce serait plus simple, il ne serait pas publié. 
Il parle du sexe des femmes et du Temps, ce qui revient au même. Du désenchantement du monde, aussi, et de la résistance désespérée des derniers rêveurs.

samedi 14 octobre 2017

Richard Morgiève : qui se souviendra des hommes ?


 
Avec Les Hommes (Joëlle Losfeld Editions), Richard Morgiève a écrit un roman d’une mélancolie aussi violente que poignante.
1974. Cette année-là, le jeune Mietek Breslauer, 25 ans, ex-braqueur tout juste sorti de taule, roule à bord d’une DS 21 et traine une curieuse tristesse dans Paris, celle d’un petit Juif orphelin dont la mémoire est encombrée par des fragments de phrases en yiddish. Sur le radiocassette, pourtant, il écoute de préférence un enregistrement de Classe tout risques, le polar de José Giovanni lu par Karine, son amie de cœur et de corps, prostituée du côté de la rue Saint-Denis. Où sont les femmes se demandait Patrick Juvet, à peu près dans ces années-là. Ce que se demande Richard Morgiève, dans son roman, c’est  plutôt où sont les hommes et ce que cela signifie au juste, « être un homme ». Comprenez l’homme dans l’acception argotique et truandière du terme, c’est à dire en opposition au cave ou au condé, même si la question s’élargit assez vite. 
Par un effet narratif assez envoutant, qui pourrait s’apparenter à des poupées russes temporelles, Morgiève restitue les années Giscard, -l’action se déroulant le temps d’un septennat- avec des personnages qui eux-mêmes regrettent les années De Gaulle, celles où les hommes avaient la tronche de Gabin et de Ventura. On est donc ici dans la nostalgie de la nostalgie, le regret du regret, le reflet d’un reflet…
Mietek, lui, quand il ne roule pas dans Paris, vit dans un appartement janséniste où il n’y a que des livres. Il écoute, observe, se souvient, médite: « La lecture avait été pour moi bien souvent une sorte de mort. Je lisais pour mourir, ne plus vivre dans ce monde qui m’accablait, m’en abstraire comme Robert venait de le faire. La mort était au fond la seule liberté que nous les pauvres hommes pouvions avoir –vivre n’était pas qu’impossible, c’était aussi une prière qui ne pouvait être exaucée. »
Pour le reste, il n’est plus question de braquages : trop dangereux. Et puis Mietek est beaucoup plus doué pour la mécanique et la conduite, ce qui fait de lui un voleur et un convoyeur émérite de voitures de luxe, y compris des Cadillac roses volées à Bruxelles pour des stars de la télé. Il commence, sur les conseils de son mentor,  Robert-le-Mort qui agonise à l’hôpital, à cesser de s’habiller comme un voyou et à choisir des tenues de cadres supérieur, histoire d’égarer l’ennemi.
Mietek est un en-dehors, un marginal au sens propre : il aime les bistrots excentrés, les zones péri-urbaines avec des friches et des ferrailleurs, des casses et des relais routiers où le gras-double est comaque. Tout ça, bien sûr est promis à une destruction prochaine. Les années 80 seront un cauchemar. Mietek le sent. Mietek le sait. Mietek voudrait l’écrire parce qu’il a bien compris que le salut viendrait de ce côté-là : « Je me suis allongé sur le lit et la vérité est venue : il fallait que je trouve ma langue. Un écrivain avait sa langue, celui qui voulait écrire devait trouver la sienne. »
Parfois, l’histoire rattrape Mietek, comme à l’enterrement de Robert-le-Mort qui a fini par mériter son surnom, où les trois autres personnes présentes sont de la génération de Robert, un flic et deux truands, tous anciens résistants passés ensuite par le SAC pour continuer le combat commun contre les ennemis du Général. Ces gens-là, l’air de rien, vont aider Mietek qui devient brocanteur et expert en pillage presque légal d’appartements luxueux aux successions compliquées.  Mais le blues ne  quitte pas le jeune homme, un spleen qu’il traine des cariatides beaux quartiers aux néons des bars montants, des bagarres avec des macs sur les trottoirs aux zincs des bistrots frappés d’alignement dans des rues qui changent, hélas, plus vite que le cœur d’un mortel.
Mietek Breslauer est aussi rattrapé par son temps, ces années 70 où les utopies de la parenthèse enchantée ont aussi leur côté obscur. Son tempérament chevaleresque le fait ainsi intervenir pour protéger un soir deux filles malmenées par des demi-sels. Manque de chance, ce sont des lesbiennes qui vivent dans un squat et se piquent à l’héro au milieu d’élucubrations gauchistes avec des travelos et des enfants qui trainent un peu partout. Mietek tombe amoureux d’une des deux, Ming, mais celle qui tombe amoureuse de Mietek, c’est la petite fille de Ming, Cora. Une gamine qui recherche un père. Mietek l’orphelin craque, promet qu’il viendra la chercher, vite.
Dans ce roman mélodique et mélancolique, Morgiève nous parle du besoin d’amour et de rédemption des hommes, même et surtout ceux qui surjouent le machisme. Mietek, perdu dans son époque, et qui n’aura pas forcément sa place dans celle qui arrive, saura-t-il être un père ? La réponse viendra, évidente et c’est avec la main d’une fillette dans la sienne, alors que la décennie bascule qu’il saura enfin quel homme il est : « Il faudrait que j’arrête les conneries,  je le ferais. Elle méritait tout. Elle était là pour que je rende à quelqu’un tout ce que je n’avais pas eu. »




Jérôme Leroy



Les hommes de Richard Morgiève (Joëlle Losfeld Editions, 2017)

paru sur Causeur.fr

vendredi 13 octobre 2017

Et puis

"Aux blocs des maisons géantes et aux avenues brumeuses de la ville,
Vous avez l’imprécis grandiose des horizons urbains."    
                                                               Et puis








"Là où nous habitons, les avenues sont profondes et calmes comme des allées de cimetière."
et puis
"Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée."
et puis
"Je relis les enseignes :
Vieux meubles, vieux bijoux
Je n'ai rien oublié"
et puis
"Vous n'aurez plus désormais à m'interroger sur de nouveaux voyages,
Car la nature est immuable, et les nuages blancs sont éternels"




mardi 10 octobre 2017

Raymond Guérin, le retour

Raymond Guérin, misanthrope humaniste. Les éditions Finitude republient dans quelques jours (le 19 octobre), ce roman de 1948.
La peau dure fait parler des femmes dans un monde d'hommes qui parlent toujours à leur place. La petite servante qui a avorté par exemple: "Ce qui n'a pas été honnête de leur part c'est de me faire rester là deux grands jours. J'ai dormi comme j'ai pu sur un bât-flanc. Sans une couverture, sans rien. Et rien à manger non plus pendant tout ce temps-là. Et c'était d'autant plus humiliant que j'avais mes affaires. Je ne pouvais pas changer de serviettes vu qu'ils ne me lâchaient pas d'une semelle. Même quand je demandais d'aller au cabinet, il y en avait toujours un qui m'accompagnait au bout du couloir et il m'obligeait à laisser la porte entr'ouverte. Tout ce sang me collait entre les jambes et je me sentais faible."  
C'est désobligeant au possible, d'un mauvais goût achevé. C'est Raymond Guérin, l'écrivain des colères froides. Pour ceux qui ne connaissent pas Guérin, La peau dure est une belle introduction à l'oeuvre. Pour les autres, la confirmation qu'il s'agit d'un auteur majeur du siècle dernier qui s'installe lentement mais surement dans la postérité.
(Merci à Emma et Thierry Boizet, les créateurs de Finitude, pour cette belle rencontre autour de leur stand au festival Lire en Poche de Gradignan)

lundi 9 octobre 2017

Jean Rochefort? Demandez le salon de coiffure....

Ce qu'il y avait de profondément français, chez Jean Rochefort, c'est une aptitude aux comportements les plus absurdes, les plus drôles, voire les plus dangereux tout en conservant une allure de notable giscardien, légèrement teintée d'élégance brit et une forme assez étrange d'absence/présence au monde. Je ne me suis toujours pas remis, par exemple, du Mari de la Coiffeuse qui concentre pour moi ce désir jamais démenti de sécession douce et d'éclipse. 
Inutile de dire que je l'aimais.

Spectaculaire intégré, piqûre de rappel

"Sur le plan simplement théorique, il ne me faudra ajouter à ce que j’avais formulé antérieurement qu’un détail, mais qui va loin. En 1967, je distinguais deux formes, successives et rivales, du pouvoir spectaculaire, la concentrée et la diffuse. L’une et l’autre planaient au-dessus de la société réelle, comme son but et son mensonge. La première, mettant en avant l’idéologie résumée autour d’une personnalité dictatoriale, avait accompagné la contre-révolution totalitaire, la nazie aussi bien que la stalinienne. L’autre, incitant les salariés à opérer librement leur choix entre une grande variété de marchandises nouvelles qui s’affrontaient, avait représenté cette américanisation du monde, qui effrayait par quelques aspects, mais aussi bien séduisait les pays où avaient pu se maintenir plus longtemps les conditions des démocraties bourgeoises de type traditionnel. Une troisième forme s’est constituée depuis, par la combinaison raisonnée des deux précédentes, et sur la base générale d’une victoire de celle qui s’était montrée la plus forte, la forme diffuse. Il s’agit du spectaculaire intégré, qui désormais tend à s’imposer mondialement."
GD, Commentaires,  1988

jeudi 5 octobre 2017

Retour à Gradignan

On revient avec plaisir au salon de Lire en Poche de Gradignan.
On rencontrera dès vendredi matin des élèves dans le cadre du Prix Folio des Lycéens où Jugan est sélectionné.
Le samedi, on aura une carte blanche pour parler de La Petite Vermillon, la collection de poche de la Table Ronde en compagnie de Jean-Pierre Ohl.
Et le dimanche nous interviendrons dans une Table Ronde autour de l'anticipation politique.


Loups affinitaires

Soyons clairs. Je n’aime pas les livres de Serge Quadruppani parce que c’est mon frère mais il est devenu mon frère parce qu’il écrit ce genre de livres. Il est ma famille choisie, affinitaire. Je m’ennuie assez vite de lui, ce qui est chez moi le seule chose qui signe l’amitié: le manque. Il a été mon usine de déstalinisation depuis des années et, depuis plus longtemps encore, avant même que je ne le connaisse, un exemple de formidable courage intellectuel, de radicalité dans un milieu, celui du polar, qui ne brille plus forcément autant par sa rage subversive mais devient de plus admissible et digérable. Loups solitaires, aujourd’hui dans vos bacs. Cherchez dans la catégorie fiché S ou demandez à l’agent de la DGSI le plus proche.
On en reparle bientôt.

La belle équipe



mercredi 4 octobre 2017

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 90

"Je ne fumerais pas, je ne lirais pas ni n'écrirais, j'attendrais. Ou je me réciterais du Laforgue, en cédant sans scrupule à ce penchant qui exige qu'en toutes choses, je mêle des bribes de littérature, comme on met du sucre dans son café."

Jean-Claude Pirotte, Brouillard

mardi 3 octobre 2017

Jean Baudrillard à Las Vegas

"Entre autres armes du système qu'ils ont retournées contre lui, les terroristes ont exploité le temps réel des images, leur diffusion mondiale instantanée. Ils se la sont appropriée au même titre que la spéculation boursière, l'information électronique ou la circulation aérienne. Le rôle de l'image est hautement ambigu. Car en même temps qu'elle exalte l'événement, elle le prend en otage. Elle joue comme multiplication à l'infini, et en même temps comme diversion et neutralisation (ce fut déjà ainsi pour les événements de 1968). Ce qu'on oublie toujours quand on parle du " danger " des médias. L'image consomme l'événement, au sens où elle l'absorbe et le donne à consommer. Certes elle lui donne un impact inédit jusqu'ici, mais en tant qu'événement-image.

Qu'en est-il alors de l'événement réel, si partout l'image, la fiction, le virtuel perfusent dans la réalité ? Dans le cas présent, on a cru voir (avec un certain soulagement peut-être) une résurgence du réel et de la violence du réel dans un univers prétendument virtuel. " Finies toutes vos histoires de virtuel - ça, c'est du réel ! " De même, on a pu y voir une résurrection de l'histoire au-delà de sa fin annoncée. Mais la réalité dépasse-t-elle vraiment la fiction ? Si elle semble le faire, c'est qu'elle en a absorbé l'énergie, et qu'elle est elle-même devenue fiction. On pourrait presque dire que la réalité est jalouse de la fiction, que le réel est jaloux de l'image... C'est une sorte de duel entre eux, à qui sera le plus inimaginable."

L'esprit du terrorisme, 3 novembre 2001

Nous sommes tous des terroristes

Poème-feuilleton, 3





mercredi 27 septembre 2017

Rendez-vous sur le Bassin d'Arcachon

On y sera dès le vendredi pour des rencontres. Et on vous espère pour le ouiquènde. Viendèze nous dire bonjour.
En plus dans les invités, la formidable Yana Vagner, auteure russe d'une superbe saga post-apocalyptique en deux volumes. 

mardi 26 septembre 2017

Les progressistes, c'était mieux avant

-Avant, c'était mieux car il y avait moins de gens qui trouvaient que c'était mieux avant. Ce qui prouve bien que maintenant c'est pas terrible puisque aujourd'hui est plus réactionnaire qu'hier. Tu me suis, jeune progressiste inconséquente?

vendredi 22 septembre 2017

Cracher dans les yeux des anges


Je sais que Céline n'est plus très en cour, quoiqu'on en dise. A la fin, de toute façon,les écrivains seront jugés dans nos démocraties de marché, comme ils l'étaient dans les dictatures, on aura le droit de les lire en fonction de leur conformité avec une ligne politique (cette ligne apparaitra faussement plurielle dans les démocraties de marché, on pourra condamner des écrivains pour des raisons de gauche, de droite, du centre, d'orientation sexuelle, religieuse, etc, mais ça reviendra au même, c'est le fonctionnement même du spectaculaire intégré, dirait Debord).
Dans vingt ans, peut-être avant, Céline, ce sera comme les cigarettes à 10 euros, ça coûtera cher, il y aura des photos affreuses sur les couvertures pour nous rappeler ce qui nous attend si on le lit et on se sentira coupable. A aucun moment, la question du goût ne sera posée, et il en sera terminé de la littérature comme lieu merveilleux de la suspension du jugement moral et politique (époché). Le droit ne ne pas aimer Céline deviendra un impératif catégorique, celui de l'aimer une faute, une circonstance aggravante dans votre dossier à charge. Voilà pourquoi nous finirons tous par nous taire, ne plus écrire ou tout au moins ne plus publier. Le masochisme à ses limites, surtout en vieillissant.
Je mets Céline ici parce qu'il me semble l'exemple le plus flagrant et que je viens de tomber sur cet extrait magnifique de la correspondance de Bukowski sur l'écriture et les écrivains qui vient de paraître au Diable Vauvert: "Mais Céline, il m'a donné honte du pauvre écrivain que je suis, j'ai eu envie de tout jeter par la fenêtre. Un foutu maître chuchotant dans ma tête. dieu, l'impression d'être redevenu un petit garçon. Tout ouïe. Entre Céline et Dostoïevski il n'y a rien, si ce n'est Henry Miller. Enfin, passé le vertige qui m'a saisi en découvrant combien j'étais insignifiant, j'ai repris la lecture, et je me suis laissé mener par la main, volontiers. Céline était un philosophe qui savait que la philosophie était vaine ; un queutard qui savait que la baise était du vent ; Céline était un ange, il a craché dans les yeux des anges et puis il est descendu dans la rue." Buk, donc. Que bientôt, il ne faudra plus lire parce qu'il était alcoolique et qu'il allait au putes.

mardi 19 septembre 2017

Poème-feuilleton, 1



Pétrus Borel, classique souterrain






Soyons honnête, le nom de Pétrus Borel est bien oublié. Pire, il était même oublié de son vivant. Alors pourquoi l’édition de ses œuvres complètes aujourd’hui, aux Editions du Sandre ? Par simple souci patrimonial ? Pour satisfaire le snobisme de quelques amateurs de curiosités littéraires ? L’explication serait un peu courte. Ce qui frappera le lecteur en découvrant les textes de Pétrus Borel les plus importants comme Rhapsodies (1832), Champavert, contes immoraux (1833) et Madame Putiphar (1839), c’est leur modernité. Mais attention, modernité au sens où Baudelaire, qui fut un lecteur attentif de Borel, employait ce mot : « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. »
Ne serait-ce que pour cette raison, lire Pétrus Borel sera un antidote parfait à une forme de bêtise très répandue aujourd’hui : croire que la nouveauté en art et en politique se suffit à elle-même,  qu’elle surgit hors-sol, qu’elle peut se permettre de renier le passé ou de le moquer, à l’image des colonnes de Buren que Guy Debord avait qualifié si justement de « néo-dadaïsme d’Etat » pour désigner la manière dont une fausse contestation marche bien sagement dans les clous désignés par le pouvoir.
L’œuvre de Pétrus Borel est torturée, frénétique, hyperbolique –mot qu’il affectionne- , elle est obscène, violente ; elle était choquante à l’époque et elle l’est peut-être aujourd’hui encore, avec par exemple Dina la belle juive, un des « contes immoraux » où abondent les viols et les suicides sans grande logique narrative, mais c’est une œuvre qui  n’est jamais dans l’épate-bourgeois. La rage de Pétrus Borel est irréductible, indomptable, son mépris pour les conventions sociales, morales et esthétiques est parfaitement sincère et sa propre vie, qui se confond  avec son écriture, a été un processus d’autodestruction rapide.
Né en 1809 à Lyon mais vivant dès sa petite enfance à Paris, il est mort en 1859 en Algérie. Entre les deux, misère, guignon, scoumoune, et même un peu de prison, pour faire bonne mesure, d’où sans doute l’obsession de l’enfermement, du labyrinthe, des architectures angoissantes.
Apparemment, si l’on s’en tient aux dates, il peut paraître aisé de situer Pétrus Borel dans l’histoire littéraire. Il donne l’essentiel de son œuvre en moins de dix ans. Ces dix années, 1830-1840 sont aussi la décennie dorée du romantisme en France, le moment où ce mouvement s’affirme comme un courant majeur et toujours turbulent après la fameuse bataille d’Hernani,  la pièce de Victor Hugo qui marque l’acte de naissance en même temps que la prise de pouvoir de toute une génération d’écrivains. Outre Victor Hugo, apparaissent Lamartine, Musset, Vigny, Gautier, Nerval, Sainte-Beuve.
Dans ce mouvement, Pétrus Borel, quand on se souvient de lui, est qualifié de « romantique mineur » ou de « petit romantique » aux côtés d’un Aloysius Bertrand ou d’un Charles Nodier. Et, de fait, on retrouve chez lui bien des traits saillants du romantisme poussé à l’extrême : le goût du rêve, du macabre, le thème de la ville comme lieu de tous les possibles, l’attirance pour l’exotisme et pour le Moyen-Age, mais aussi l’affirmation de la subjectivité et du culte du moi.  Sans compter qu’il est l’archétype du poète maudit, qui ne vit que pour son art et s’épuise contre une société bourgeoise hostile au génie qu’elle ne comprend pas.
Cliché ? C’est plus compliqué. Le cliché, avant de le devenir, a un commencement et ce commencement, c’est Pétrus Borel. Vous cherchez un prédécesseur au Baudelaire des Fleurs du Mal, au Rimbaud d’une Saison en enfer ? Pétrus Borel est là. Baudelaire, encore lui, écrit sur ce précurseur encombrant : « Plus d’une personne se demandera sans doute pourquoi nous faisons une place dans notre galerie à un esprit que nous jugeons nous-même si incomplet. C’est non-seulement parce que cet esprit si lourd, si criard, si incomplet qu’il soit, a parfois envoyé vers le ciel une note éclatante et juste, mais aussi parce que dans l’histoire de notre siècle il a joué un rôle non sans importance. »
La rupture opérée par Borel n’est pas seulement esthétique : il en tire les conséquences pratiques dans la vie quotidienne comme le feront, plus tard, les poètes de la beat generation qui pratiqueront de manière très rimbaldienne « le dérèglement de tous les sens ». Il y a quelque chose de l’icône punk chez Pétrus Borel,  notamment dans son goût pour le « No future » : « Si je suis resté obscur et ignoré, si jamais personne n'a tympanisé pour moi, si je n'ai jamais été appelé aiglon ou cygne, en revanche, je n'ai jamais été le paillasse d'aucun ; je n'ai jamais tambouriné pour amasser la foule autour d'un maître, nul ne peut me dire son apprenti. » écrit-il dans le prologue de Madame Putiphar, cette histoire d’amour impossible d’une noirceur qui a fait dire à Eluard qu’il fallait chercher ses équivalents du côté de Sade et Lautréamont.

La transformation d’un romantisme amoureux du passé, souvent réactionnaire, -il ne faut pas oublier que Hugo jeune homme est lui-même royaliste-, en un romantisme qui devient politiquement révolutionnaire, c’est l’apport majeur de Borel. Son goût des gentes dames en hennin et des ruines au clair de lune ne l’empêche pas de vouloir en même temps contempler les seins nus de La Liberté guidant le peuple de Delacroix et si possible de les embrasser, voire de les mordre un peu. On peut aimer une telle contradiction chez un écrivain, on peut même penser que c’est ce qui a fait de Borel un auteur dont la réputation est inversement proportionnelle à l’influence réelle, au point qu’il fait partie de ceux que Gourmont appelait joliment « les classiques souterrains ». 
Il faut se replacer dans l’époque pour le comprendre. Pétrus Borel, en 1829, anime le Petit Cénacle, réunion de jeunes artistes qui miment en quelque sorte le « grand » Cénacle, celui que se réunit autour de Hugo. Il s’agit pour Borel, en compagnie de Théophile Gautier et de Gérard de Nerval, de se faire une place au soleil par et pour eux-mêmes et de prendre acte des divergences politiques avec le Cénacle de Victor Hugo.
La révolution de 1830 éclate et Pétrus Borel et ses amis ne se satisfont pas de la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe qui a succédé à celle, autoritaire, de Charles X. Ils entrent dans une forme de dissidence radicale au sein d’une société où Guizot donne l’alpha et l’oméga d’une existence réussie avec son célèbre « Enrichissez-vous ! »
Pétrus Borel, lui préfère se mettre littéralement à poil, précurseur du naturisme avec ses amis dans une maison surnommée le Camp des Tartares.  Il devient un républicain acharné et, dans l’excellente édition qui nous est proposée ici par Michel Brix, on trouvera en annexe les rapports de la police de Louis-Philippe, véritables RG de l’époque, qui précisent à propos du Petit Cénacle que « tous sont membres d’une société particulière ayant pour titre : Club des cochons (…) Ces misérables ont qualifié leur réunion du nom qu’ils méritent à juste titre car ils sont sodomistes. Ils sont tous jeunes, très actifs et armés de poignards. » 
Certes, Pétrus Borel était dangereux, mais pas à la manière dont l’entendent les polices politiques d’hier et d’aujourd’hui. Le vrai danger pour le pouvoir, qui ne le voit pas, est celui d’un rapport au monde révolutionné par l’écriture, une écriture qui, de fait, change le monde lui-même. Tristan Tzara, le grand nom du dadaïsme, le comprend parfaitement dans les années 20 : «  Le chemin de la poésie est étroitement dépendant de celui des idées révolutionnaires, mais il existe une tradition révolutionnaire spécifiquement poétique. De Pétrus Borel et de Nerval, ce chemin passe par le pays de Baudelaire pour rejoindre les régions de Lautréamont, de Tristan Corbière et de Rimbaud. »
Quelles sont les étapes de cette révolution par la poésie chez Pétrus Borel ? Pour commencer, Pétrus Borel se définissait lui-même comme « lycanthrope », c’est à dire comme un homme-loup et ce n’était pas seulement à cause de son système pileux que l’on raconte avoir été particulièrement spectaculaire mais, selon ses propres termes, pour qualifier une attitude politique « sauvage », un travail du négatif qui inspirera toutes les avant gardes du siècle suivant : les dadaïstes, on l’a vu,  mais aussi  les surréalistes, les situationnistes et tous ceux pour qui la subversion politique, l’inversion des valeurs et la création artistique vont de pair : « Oui, je suis républicain, comme l’entendrait un loup-cervier : mon républicanisme c’est de la lycanthropie !… J’ai besoin d’une somme énorme de liberté ! » écrit-il dans Rhapsodies.
Ensuite, et cela explique peut-être ses relations distantes avec la postérité, Pétrus Borel joue avec la notion même d’auteur. Il la remet en question comme le fera là aussi une autre avant-garde, celle des structuralistes des années 60-70 façon Tel Quel de Sollers. Un texte doit-il nécessairement avoir un auteur ? N’est-ce pas une survivance bourgeoise du « statut de l’écrivain » ? Il y avait eu ainsi, chez le Pétrus Borel du Petit Cénacle l’idée d’un auteur collectif qui aurait été le groupe tout entier, un groupe qui se surnommait alors les « bousingots », du nom de la coiffe des marins accourus du Havre pour aider à la révolution de 1830. Il avait prévu d’ailleurs de publier des Contes du Bousingot qui ne virent jamais le jour, les autres préférant poursuivre leur carrière en solitaire.

Pétrus Borel continua néanmoins à jouer avec sa propre identité. Dans Champavert, contes immoraux, il annonce dans la préface le suicide de… Pétrus Borel, à 23 ans. Un Pétrus Borel qui n’aurait été d’ailleurs que le pseudonyme d’un certain Champavert, nihiliste patenté.  Bref, une forme de disparition au carré pour l’auteur de contes qui jouent sur toute la gamme de l’horrifique et d’une critique sociale d’une violence rare. Il milite par exemple de manière féroce pour l’abolition de la peine de mort, là où Hugo le fera sur le ton du conte moral façon Claude Gueux: « Dans Paris, il y a deux cavernes,  l’une de voleurs, l’autre de meurtriers : celle des voleurs, c’est la Bourse, celle des meurtriers, c’est le Palais de Justice. » Et ce ne sont qu’amours monstres, duels à mort, exécutions capitales où les personnages sont des aristocrates sadiques, des filles-mères abusées, des Noirs victimes du racisme colonial pour lesquels il prend parti comme le fera plus tard Rimbaud, encore lui, dans Une saison en enfer. 
Il est amusant aussi de savoir, à propos de cette perte d’identité voulue qui est peut-être la clef de l’œuvre qu’une manière de hasard objectif, aurait dit Breton, grand admirateur de Borel dans son Anthologie de l’humour noir, a fait que les contemporains de Pétrus Borel étaient persuadés que « Pétrus » était une coquetterie archaïsante alors qu’il s’agissait de son vrai prénom.
Avoir pour vrai nom ce que les autres croient être un pseudonyme, cela résume parfaitement ce qui rend l’œuvre du lycanthrope malheureux aussi fascinante, une oeuvre qui paracheva sa propre éclipse quand à bout de force, comme plus tard Rimbaud en Somalie, Pétrus Borel alla s’oublier sous le soleil du désert algérien qui devait finalement le tuer puisque cet écrivain de la nuit, des ténèbres tortueuses comme on peut le voir dans Madame Putiphar, roman noir au sens le plus contemporain,  finit par mourir à cinquante ans…d’une insolation !

Jérôme Leroy

Œuvres complètes de Pétrus Borel (édition de Michel Brix, Editions du Sandre, 2017)






Les éditions du Sandre



Il faut saluer le travail des éditions du Sandre, dirigée depuis 2002 par Guillaume Zorgbibe. Dans des présentations toujours très soignées, on trouve au catalogue des curiosités et une politique d’œuvres complètes accompagnées d’appareils critiques remarquables. Les Oeuvres complètes de Pétrus Borel viennent ainsi prendre place aux côtés de celle de Chamfort qui n’a pas écrit que des maximes,  de  Charles Cros ou encore du surréaliste suicidé René Crevel. Au rayon des curiosités, on signalera La bibliothèque invisible de Stéphane Mahieu, un catalogue des livres imaginaires inventés par des écrivains ou les artistes. Diffusée par les Belles-Lettres, Les éditions du Sandre disposent aussi de leur propre librairie au 34, rue Serge-Veau à Saint-Loup de Naud (77650).

article paru dans Causeur Magazine de juin 2017