mardi 30 juin 2015

Guerre de civilisations

Je dois être un peu con, en fait. Quand Manuel Valls, le seul vrai pompier pyromane en ce moment, contrairement à Tsipras, a parlé de "guerre de civilisations", j'ai été persuadé qu'il parlait de la Grèce contre l'Union Européenne et le FMI. Puis je me suis rappelé qu'il était de droite.

Une histoire de courage.


"Nous devons faire face aux difficultés qui pourraient survenir avec sang-froid et détermination. Plus nous ferons preuve de calme, plus vite nous les dépasserons et plus leurs conséquences seront bénignes.
Nous avons aujourd’hui l’occasion de nous prouver à nous-mêmes et de prouver au monde entier que la justice peut l’emporter. Nous avons une fois de plus l’occasion historique d’adresser à l’Europe et au monde entier un message d’espoir et de dignité.
Et rappelez-vous : en ces heures cruciales, où nous sommes tous appelés à nous hisser à la hauteur de notre histoire, nous n’avons peur que de la peur. Et nous ne la laisserons pas nous gagner.
Nous réussirons.
La dignité opposée par les Grecs au chantage et à l’injustice constituera, dimanche prochain, un message d’espoir et de dignité adressé à l’Europe entière. »

Alexis Tsipras, 28 juin 2015.

jeudi 25 juin 2015

Les Pontons flingueurs!

C'est à Annecy et on y sera dès vendredi après-midi jusqu'à samedi soir! Le programme est ici.
Et offrez-vous un Ange pour l'été sous sa nouvelle couverture spécial 70ème anniversaire de la SN

Pour saluer l'été (2): Catherine Spaak dans La Noia.


Cette vidéo extraite de La Noia est bien connue de nos abonnés. Elle nous permet de célébrer une des divinités tutélaires de ce blogue, l'inoubliable Catherine Spaak et aussi, chaque année, cette saison qui est celle du désir, ce désir qui nous échappe toujours tout en s'offrant sans cesse, pourtant, comme une fille qui danse seulement pour vous. 
Il nous reste simplement, désormais, à espérer que l'éternité ressemble à ça. Une chanson italienne des sixties, le déhanchement d'une blonde dans la chaleur, une mélancolie heureuse sur une terrasse ombragée, une balancelle, un verre, une attente d'on ne sait quoi.

mercredi 24 juin 2015

Pour saluer l'été (1): Arnaud Le Guern

Il faut toujours saluer l'été. Vous pourrez le faire dès le 20 août avec le roman du camarade Le Guern, Adieu aux espadrilles. Je croyais le connaître, ce Breton du XIVème, à force d'avoir dérivé avec lui. Le propre des vrais écrivains est de vous surprendre, même quand ils sont vos amis. 
Dans Adieu aux espadrilles, Le Guern, c'est Chardonne alors que je le croyais plutôt Nimier. Il parle du couple, du temps, de l'amour. Il parle de sa fille aussi. Il le fait sans insister, toujours comme Chardonne. 
Il suggère, Arnaud, il effleure, il frôle. Et ce qu'il déteste de cette époque qui nous ressemble si peu apparaitra en creux, en négatif, dans ce qu'il aime, dans ses plaisirs: les bains de soleil, les slows d'été, la littérature, le champagne Drappier Zéro Dosage. Finalement, la couverture qui représente un Hilo Chen, bien connu des amateurs de FQG, est remarquablement choisie car Hilo Chen, sous les dehors d'une Dolce Vita hyperréaliste dit comme Le Guern le lent travail de sape de la vie sur nos bonheurs et notre jeunesse.  
Mais on fait comme si. 
Il est toujours midi sur la plage des Mouettes, n'est-ce pas? N'est-ce pas?

mardi 23 juin 2015

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 39

Et pourquoi craindre encore
l'allusion intime
l'abîme personnel
le clin d'oeil par-dessus les têtes
tant pis pour ceux
qui ne comprendront pas.

Esquisse d’un hymne à Marthe Beauvoisin de Paul Nougé

lundi 22 juin 2015

Athènes 2015 : Un remake soft de Santiago 73?

 paru sur Causeur.fr
Avant, quand on voulait faire plier un pays qui ne se soumettait pas aux exigences du capitalisme, on organisait un putsch. Cela avait le mérite de la franchise et au moins, les choses était claires: le 11 septembre 1973, les chars de Pinochet entraient dans Santiago, le palais présidentiel de la Moneda était bombardé par des avions de combat et Allende mourait les armes à la main après un ultime discours bouleversant.
Chacun pouvait se faire une idée de la brutalité de la chose, même sans connaître  tous les tenants et les aboutissants: les chiffres les plus modérés estiment à trois cents le nombre de disparus dans les deux semaines qui suivirent le putsch et à dix fois plus sur la période où la junte te militaire exerça le pouvoir. On ne parle évidemment pas des partis et des syndicats interdits et de la fin de la liberté de la presse.
Il y eut des gens pour approuver à l’époque comme il y a des gens pour approuver ce que l’on fait subir à la Grèce. Après tout, les USA n’allaient pas laisser s’installer à leurs portes un régime de type socialiste, même élu tout ce qu’il y a de plus démocratiquement. Ils n’allaient pas non plus risquer un effet domino. Cuba et les tentatives du Che en Bolivie, c’était déjà largement suffisant. C’est pour cela que Nixon avait demandé dès l’élection d’Allende en 70, selon ses propres termes de «faire hurler l’économie chilienne». On se souvient le plus souvent, en matière de hurlement économique, de la grève des camionneurs financée par la CIA, via le syndicat des routiers américains. Dans un pays  comme le Chili, étroit et très long, c’était la paralysie assurée. Les difficultés d’approvisionnement des commerces et des stations services pour tenter d’exaspérer la population devaient rendre logique et acceptable le coup de force.
Aujourd’hui, pour faire plier la Grèce, la Commission européenne, l’Eurogroupe, la BCE et le FMI ont d’autres moyens. On est dans une époque postmoderne qui n’aime plus les grands récits et sait mieux cacher ses intentions de domination réelle. Les marchés, la propagande unilatérale des «experts» et certains médias ont remplacé les chars et les escadrons de la mort mais le décor est le même. Et peut-être aussi le résultat.
Les faits sont là pourtant : les Grecs ont démocratiquement élu le 25 janvier un parti de gauche radicale, Syriza. Très symboliquement, ce parti a trouvé ses députés d’appoint dans la droite souverainiste des Grecs indépendants   comme pour mieux illustrer La rose et le réséda d’Aragon : «Quand les blés sont sous la grêle/Fou qui fait le délicat/Fou qui songe à ses querelles/Au coeur du commun combat».  Mais cette onction par les électeurs dans un pays qui a inventé la démocratie et où l’on trouve les plus anciennes racines historiques et philosophiques d’un continent que l’UE prétend aujourd’hui représenter dans son intégralité, elle ne signifie rigoureusement rien pour ceux qui jouent le rôle de petits télégraphistes de ces fameux « créanciers ».
Il est vrai que l’on peut estimer que la logique qui préside au putsch larvé qui se déroule sous nos yeux aujourd’hui est là depuis le début de la crise grecque, c’est-à-dire 2010. De mémorandum en mémorandum, la Troïka (UE, BCE, FMI)  se moquait bien de la majorité présente à la Vouli, le parlement hellène : Pasok, conservateurs de la Nouvelle Démocratie ou grande coalition des deux, qu’importe le flacon pourvu que les créanciers obtiennent ce qu’ils veulent et vite. Ce qui a changé avec la victoire de Syriza, c’est que cette fois-ci, ça résiste, ça résiste vraiment.
Ainsi, l’incroyable Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe a pu déclarer deux jours après le scrutin: « Les Grecs doivent comprendre que les problèmes majeurs de leur économie n’ont pas disparu du seul fait qu’une élection a eu lieu. » Ce qui signifie, si l’on y réfléchit bien, que c’est l’économie (ou plutôt une certaine vision de l’économie) qui prime sur tout le reste, et notamment sur le politique alors que le primat du politique est tout de même, précisément, ce qui fonde la démocratie.
Le paradoxe est que l’on accuse aujourd’hui la Grèce de ne pas respecter les traités signés avec l’UE mais que pour qui sait lire les déclarations réitérées de Syriza, il ne s’agit pas tant de sortir de l’euro, ce qui n’a jamais été dans son programme, que de refuser un maintien dans la monnaie unique si celui-ci est assorti de conditions tellement draconiennes qu’elles en deviennent insoutenables.
On pourrait ainsi multiplier à l’infini les citations méprisantes ou carrément insultantes envers la gauche grecque au gouvernement: par exemple Christine Lagarde parlant des négociateurs grecs qui devaient se comporter en « adultes » ou  le ministre des Finances allemand Wolfang Schaüble qualifiant le ministre des Finances Varoufakis de «stupidement naïf». On pourrait multiplier les exemples de présentations médiatiques subtilement biaisées. On explique sur les chaines d’infos continues que le défaut grec, voire le Grexit, coûterait 700 euros par Français. Ce mode de calcul, de toute manière aberrant et démagogique, n’est pourtant jamais utilisé pour dire ce que nous coûte le capitalisme en France: cadeaux au patronat, renflouement des banques-casino, traitement social du chômage dû aux délocalisations boursières et autres plans sociaux…  Ou encore comme dans cet article du Monde du 18 juin où il est dit qu’il faut que « la raison l’emporte sur les tirades politiques. » Evidemment, Tsipras, mandaté par son peuple, est dans la « tirade » et la « raison » du côté de ceux, pour la plupart non élus, qui ont infligé à la Grèce des plans de sauvetage n’ayant rien sauvé du tout comme l’indique un article de Libé ayant obtenu copie d’un document de 2010 du FMI, classé « secret »,  qui reconnait qu’une telle thérapie de choc empêchera au bout du compte la Grèce de retrouver la croissance et de se financer sur les marchés. Bref, une saignée qui ne guérira pas le malade mais servira d’exemple pour ceux qui seraient tentés de prendre des libertés avec l’orthodoxie exigée par les marchés.
On retrouve finalement la vision nixonienne pour le Chili: « Faire hurler l’économie » et tant pis pour les dégâts sociaux qui confinent depuis plusieurs années à la crise humanitaire. L’important est que l’idée ne vienne pas à d’autres de suivre un chemin anti-austéritaire comme l’Espagne qui vient de triompher aux municipales ou le Portugal qui vote pour les législatives à l’automne.
Ce qui se joue donc aujourd’hui, c’est bien une forme de putsch. Mais alors qu’il est sur le point de réussir, il semblerait qu’il y ait un certain flottement du côté de l’UE. Angela Merkel, reine d’Europe, s’est soudain faite plus discrète. C’est que soudain, sans doute, elle mesure les conséquences d’une Grèce qui s’en irait. Pour la zone euro, bien entendu mais aussi sur un plan géopolitique. Alors que l’URSS, finalement, s’était montrée assez peu ferme lors du renversement d’Allende, personnage gênant pour elle puisqu’il était en passe de réussir une expérience socialiste et démocratique, le contexte a changé.  L’URSS est devenu la Russie et ces temps-ci, Tsipras va souvent à Moscou. Il est vrai que son pays partage au moins avec celui de Poutine le même alphabet et la même histoire religieuse.
Alors si vraiment, il n’y avait pas d’autres solutions, autant tenter le tout pour le tout semblent dire les Grecs qui n’iront pas plus loin dans la paupérisation. Et pour Merkel, et avec elle l’UE,  le putsch réussi se transformerait en victoire à la Pyrrhus.

samedi 20 juin 2015

Night Patrol / Patrouille de nuit (Jérôme Leroy / Mangwau)




Extrait de la compilation POLAROIDS ROCK 13.
Les Ancres Noires 2015, Le Havre.

Bon, on ne vous garantit pas le début d'une nouvelle carrière, mais au moins,  on a bien rigolé (il se trouve que c'est un poème "adapté" que l'on peut retrouver désormais dans Sauf dans les Chansons.)

vendredi 19 juin 2015

Débordé sur ma gauche

"Mais en regardant le monde, nous remarquons que ce niveau d’intervention humaine, fréquemment au service des finances et du consumérisme, fait que la terre où nous vivons devient en réalité moins riche et moins belle, toujours plus limitée et plus grise..." Laudato si', dernière encyclique du Pape François, sur la catastrophe écologique en cours et la nécessité d'une décroissance soutenable. C'est drôle, quand même, cette impression d'être quasiment débordé sur sa gauche par un pape. 
J'imagine la tronche des intégristes droitards, -leurs obscènes manips à propos de Vincent Lambert au nom de la "vie"- et autres idiots utiles du climatoscepticisme en lisant Laudato si', véritable programme écosocialiste qu'on peut lire ici dans son intégralité et où il est question de "maison commune". Ce qui fait toujours plaisir à entendre pour qualifier une planète exploitée à mort par quelques capitalistes comprador. 
Une néo-papiste, lectrice de Laudato si'

Sauf dans les chansons: merci à Sébastien Lapaque

On résume: Gérard Guégan,  Patrick Besson, Christian Authier, Christian Laborde et Sébastien Lapaque. 
On a de quoi être fier, sur ce coup-là, quand même...

Encore un salopard de terroriste islamiste

Heureusement, il n'a pas tué de chrétiens d'Orient, juste des protestants blacks, de gauche en plus. On remarquera sa barbe qui a permis de le confondre.

La Série Noire sur France Culture

Une édition spéciale de Mauvais Genres de François Angelier, samedi soir, de 21 heures à Minuit, l'heure du crime.

mercredi 17 juin 2015

Havre

Parfois, on est loin. Et, vraiment, ce n'est pas plus mal. (Merci Les Pictos!)

On a causé au Cercle


Un Français - Le Cercle
A propos d'Un Français de Diastème dont on a aussi parlé ici.
Et puis aussi des Contes italiens des frères Taviani

mardi 16 juin 2015

Vautrin est mort: Zulie-Berthe est orpheline

Jean Vautrin est mort
Zulie-Berthe est orpheline


Je me souviens  des tout premiers romans noirs (néopolars si vous y tenez) que j'ai lus, disons en classe de 1ère, au début des années 80, et qui m'ont fait comprendre qu'une chose aussi importante que la poésie, et qui d'ailleurs était aussi de la poésie, se jouait de ce côté-là. Il s’agissait, par ordre d'apparition dans ma bibliothèque de jeune homme de O dingos, ô chateaux de Manchette (Carré noir et silhouette de Marlène Jobert en fuite sur la couv) , La nuit des chats bottés de mon très cher et regretté Frédéric Fajardie (Néo, illustration de Claeys) , Pour venger Pépère d'ADG, (Série noire en poche, avec l'affreux macaron photographique sans compter la pub pour les Bastos en quatrième de couv’, -ça se fume encore des Bastos?) et Bloody Mary de Vautrin (Livre de Poche, fille à loilpé blonde assez choucarde dans une baignoire mais je ne suis plus très sûr, pour la baignoire.)
Malgré les différences de tempérament et de style, on sentait que la rage de ces quatre écrivains là,  une rage qui n'excluait jamais ces faux jumeaux que sont l'humour et la mélancolie, était la meilleure façon de traverser les années 80 qui s'annonçaient comme « la décennie du grand cauchemar » comme a dit François Cusset.  
Leur colère, née dans les seventies et qui s’était fait les griffes contre la connerie à front de taureau de la France pompidolo-giscardienne, était l'héritière des utopies perdues après mai 68, même pour ADG, ce délicieux royco-facho, qui lui aussi avait rêvé jeune homme de communautés anar de droite façon Micberth et pour qui le bonheur, comme dans un roman de Jacques Perret, aurait ressemblé à une ferme fortifiée avec des filles, des armes et du vin de Loire. Mais c'était une colère qui allait aussi me servir, à moi et à quelques autres de ma génération, à affronter, le sourire aux lèvres pour masquer  notre nausée, la grande trahison du socialisme de gouvernement et l'avènement totalitaire du fric-roi, de la compétition comme mode de vie et de la trouille du chômage de masse comme méthode de gouvernement
J'ai bu avec Frédéric Fajardie et ADG, qui ont été, à des degrés divers, des amis,  j'ai raté Manchette de peu  et je n'ai fait que croiser Vautrin. Ca n'ira donc pas plus loin puisqu'il vient de mourir à  82 ans, ce 16 juin 2015 à Gradignan.  C'est dommage, j'aurais pu lui demander le secret pour entretenir ou ressusciter cette flamme contestataire, violente et soyeuse qu'on trouvait dans le polar français de cette époque-là. Après, Vautrin était devenu un écrivain sérieux en décrochant le Prix Goncourt en 1989 avec Un grand pas vers le bon dieu. Mais il avait toujours gardé, outre ses activités de scénariste sous son vrai nom, Jean Herman, l'amour de la littérature populaire, cette gourgandine mal peignée aux yeux trop grands qui vous plonge dans des insomnies heureuses: on lui devait ainsi une saga sur la Commune, Le cri du peuple  adaptée en BD par Tardi ou, à quatre mains avec Dan Franck, Les aventures de Boro reporter  qui mettent en scène un Rouletabille nouvelle manière traversant les années trente et quarante en une demi-douzaine de romans qui vont de la montée du nazisme à la création de l'état d'Israël en passant par la Guerre d’Espagne.
Mais rien ne vaudra, tout de même, le choc opéré par Bloody Mary, A bulletins rouges, Billy-ze-Kick ou Groom, quand Vautrin tirait sur tout ce qui bougeait, les grands ensembles,  le racisme émergent, les flics ripoux, les élus compromis ou les gauchistes en rupture de ban. On n'est pas prêt d’oublier, en plus, cette écriture parfaitement maitrisée au point de pouvoir mettre en scène, comme dans Billy-ze-Kick,  Julie-Berthe une gamine qui zozote et qui est aussi délurée que Zazie, avec père flic qui lui raconte des histoires monstrueuses pour l’occuper, histoires qui finissent par arriver dans la réalité.
Bref, dans ces romans de Vautrin qui sentent bons les R16 et les flippers, il y en avait pour tout le monde alors qu’aujourd’hui, on aura beau dire, il n’y en a plus pour personne.

Paru sur Causeur.fr

lundi 15 juin 2015

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 38

"Craignez, craignez  -c'est une âme insoumise- le voyageur à petite valise."
Henri Thomas, Poésies

Bref retour à Rouen

"un poème d'après-midi
dans une atmosphère immobile
on dirait presque un paradis
si le temps n'était pas mobile

et ne traversait le jardin
comme le merle à cet instant
dans une lumière d'étain
si le temps n'était pas le temps"

Jean-Claude Pirotte, " à saint-léger suis réfugié"(L'Arrière-Pays, 2014)

Tout de même

"Il y avait tout de même eu dans le TGV cette jolie fille à côté de lui qui avait passé les  trois heures de voyage (mais il ne se souvenait plus de quel voyage) à regarder sur son smartphone des vidéos représentant des grands singes. A l'arrivée, elle avait un peu de transpiration au dessus de la lèvre supérieure et un regard merveilleusement vide, comme après un orgasme assez fort. Un bref instant, il avait regretté de ne pas être un grand singe, en fait."

samedi 13 juin 2015

Gaston Criel: colère intacte

Entre Paris pour les 70 ans de la Série Noire et Le Havre pour le salon du polar, on a eu le temps de passer au 33ème marché de la poésie où l'on a fait quelques courses et notamment Popoème de Gaston Criel, qui fait du bien par où ça passe: voilà ce qu'on peut vous en dire

Gaston Criel : colère intacte

Popoème pour découvrir une voix majeure et oubliée



 Avez-vous lu Gaston Criel (1913-1990)? Il y a peu de chances et on ne peut pas vous en vouloir. D’abord parce que Gaston Criel fut un poète et qu’on ne lit pas les poètes, même les grands officiels de la République reconnaissante que sont René Char et Francis Ponge, par exemple. On s’interrogera d’ailleurs au passage sur tous ces déclinistes de comptoir qui gémissent sur l’inculture du temps mais n’ont pas de bibliothèque ou, s’ils en ont une, intercalent rarement Amen de Jacques Réda ou le Cahier de verdure de Jaccottet entre un document sur l’emprise des Francs-Maçons et un autre sur l’invasion de nos banlieues par des allogènes. La seconde raison pour laquelle, il est peu probable que vous ayez entendu parler de Gaston Criel, c’est qu'il  appartient à cette histoire littéraire parallèle, presque clandestine où des écrivains sauvages et méconnus se croisent dans les parages des célébrités du temps. Qui se souvient par exemple de François Augiéras, de Louis Calaferte, de Jean-Paul Clébert, de Maurice Raphaël qui sont tout de même un peu plus que des « petits-maîtres » ?
Pour Gaston Criel, ces célébrités qui sont toujours à la fois tutélaires et étouffantes, s’appelèrent Sartre -la légende raconte que le pape de l’existentialisme avait fixé à un paquet de Gauloises par mois le loyer qu’il demandait au poète désargenté pour la chambre qu’il lui louait rue Bonaparte- mais aussi Prévert et  Eluard qui découvrit la poésie de ce Lillois anar aux mille métiers, prisonnier en Allemagne pendant cinq ans comme tant d’autres de sa génération. Ou encore Gide dont Criel fut le secrétaire, en tout bien tout honneur : oui, à cette époque, les grands écrivains avaient des secrétaires, pas des ordinateurs. Ca permettait tout de même des échanges plus riches et aux jeunes rimailleurs de croûter un peu.

Criel va oublier un peu sa colère dans le Saint-Germain des Prés des années 50, celui où l’on cessa de dormir, pas le Saint-Germain d’aujourd'hui avec ses vitrines de fringues de luxe et ses  oeufs mayo servis trop froids à dix euros.  Les caves de jazz ont sans aucun doute imprimé leur rythmique be-bop aux vers de Gaston Criel qui continue sa vie d’errant aux fortunes diverses en Tunisie où il travaille à la radio, aux USA où il suit une riche américaine car rien n’est plus vrai que les clichés, dans la vraie vie: les riches américaines aiment les poètes pauvres même si ça finit mal en général. On peut aussi voir en Criel un père putatif et involontaire de la beat generation: errance, lyrisme brutal, critique sociale au lance-flammes, allergie rigoureuse à tous les embrigadements. 
Les Editions du Chemin de Fer rééditent à quelques centaines d’exemplaires Popoème. N’hésitez pas : si vous avez envie d’alcool fort et de vous rappeler, si besoin était, que la poésie ne se résume pas à la représentation de belles choses, avec des rimes au bout,  qu’on récite devant la maitresse d’une voix balbutiante, c’est l’occasion. Popoème réunit des textes entre 76 et 88 et Criel y parle de son temps. Ca s’ouvre par « Je me hais » une énumération télégraphique aux flashs qui électrocutent et renvoient sans concession à tout ce que la société du spectacle nous a concoctés en matière de soumission veule: «  Sacrilège! Effacez-moi-ça! Mais non-mais non-pas question-on a besoin d’air neuf-d’écriture blanche-OMO donnez nous des lettres lavées à basse température! Ah oui mais si c’est pas saignant c’est ramollo- on voudrait de la bave entre les lèvres-du tableau au goût du jour-du sperme rock-de la vulve look qui ne repassera plus-triste nouveauté ancienne à remplacer tous les ans-Remplacer quoi? La connerie qui se lève chaque jour-limonade-menthe à l’eau et vaseline. »
Criel est dans cette violence permanente, scatologique, ironique, précieuse, obscène. Mais il sera toujours moins obscène que l’obscénité du bel aujourd’hui qui se masque dans l’hypocrisie chochotte. Qu’aurait-il dit Criel de notre époque capable à la fois de diffuser un film sur un jeune homme qu’on refuse de laisser mourir dans la dignité et de s’offusquer parce qu’un sculpteur représente le vagin de la reine dans les jardins de Versailles ? Sans doute la même chose que dans Popoème où il mitraille la famille et le féminisme, le racisme et l’antiracisme, la pub envahissante et les grandes postures morales. Il dirait encore, sans doute:
C’est le temps du pognon
c’est le temps des vrais cons
c’est le temps d’oublier

D’oublier que l’on aime
d’oublier les ennuis
et d’oublier soi-même.

Quand on sait que Popoème, qui est un joli petit volume aux pages bleues et à la typo soignée, vaut seulement neuf euros, on se dit que ce n’est pas cher pour ce livre de holster comme il y a des livres de poche. On peut vite le dégainer et partager ce rire « hénaurme » qui console de tout, y compris des modernes Prud’homme qui nous pourrissent la vie:

Ce n’est pas avec des poèmes qu’on luttera contre la dévaluation,
qu’on relèvera Marianne.
Elle t’emmerde Marianne
et tous les Mariannais de la 1ère à la 5e génération.


Jérôme Leroy


Popoème de Gaston Criel (Les Editions du Chemin de Fer)

vendredi 12 juin 2015

Le massacre des Innocents


 Paru sur Causeur.fr



Ça commence par un gros panache de fumée noire, à Lille, visible depuis la Grand-Place, là où les terrasses fleurissent avec les beaux jours et où l’on peut paresser en regardant passer les filles. On ne dira jamais assez le charme et la douceur de vivre de la capitale des Flandres quand le soleil, qui n’est pas un habitué des lieux, se met à briller.
Mais voilà, le panache de fumée, c’était l’incendie d’un bidonville rom, installé sous un autopont, tout proche finalement de cet hypercentre aux faux airs de dolce vita. Les automobilistes de la voie rapide qui amène sur le périphérique et l’autoroute de Paris étaient habitués au spectacle au point de ne plus le voir, ou rapidement en chassant un vague remords, vite dissipé. C’était le lundi 8 juin. On l’appelait le camp Pasteur. On ne se rend pas compte de l’ironie de la chose. Un agglomérat de cabanes pour vingt familles coincées entre des rubans d’asphalte, où les conditions de vie ressemblaient à celle d’un camp de réfugiés dans un pays en guerre ou victime d’une catastrophe naturelle et à qui on a donné le nom d’une célébrité hygiéniste, d’un bienfaiteur de l’humanité.
Mais on ne peut pas s’occuper de toute la misère du monde, n’est-ce pas? Il parait même qu’on ne peut pas l’accueillir bien qu’on soit la cinquième ou sixième puissance mondiale. Je sais, les choses sont plus compliquées. Les choses sont toujours « plus compliquées » quand le malheur s’ajoute au malheur et qu’on ne veut pas avoir honte. Parce que cette fois-ci, le malheur s’est ajouté au malheur: on a retrouvé dans les décombres le corps calciné d’un enfant. La Voix du Nord nous dit même qu’il s’agissait d’un enfant « d’environ cinq ans » . Tout est dans le « environ ». Non seulement, il vivait entre les bagnoles et un autopont, mais on est bien incapable de dire qui il était et quel âge il avait exactement. Les légistes ont fait ce qu’ils ont pu. Alors va pour « environ cinq ans ».
Les estimations les plus sérieuses parlent de 20 000 Roms à peine sur le territoire national. 20 000… À qui fera-t-on croire qu’on ne peut pas régler le problème de 20 000 personnes qui sont certes très ennuyeuses, sales, voleuses et qui pratiquent une mendicité agressive? Mais tout de même: 20 000, ce n’est pas grand chose. 20 000 dont rappelons le on peut soustraire désormais un enfant brûlé vif. Un enfant « d’environ cinq ans ».
Et ces 20 000 ne débarquent pas de la planète Mars, ni même d’Afrique. Non, l’immense majorité d’entre eux vient de Roumanie. Je crois savoir que la Roumanie appartient à l’Union européenne. Je crois savoir que l’Union européenne demande des garanties minimales à ses membres, en matière de droits de l’homme et de respect des minorités. Faut-il donc un enfant mort pour qu’on se décide à lui demander des comptes, à la Roumanie ? On fait bien ça avec la Grèce, en soumettant à un incroyable chantage qui est aussi un déni de démocratie un gouvernement élu il y a quelques mois. Il faut croire que la sauvegarde de l’euro fort vaut plus que la vie d’un enfant d’ « environ cinq ans ». Serait-il si compliqué d’expliquer à la Roumanie et à quelques autres que s’ils veulent continuer à bénéficier des fonds structurels, il faudrait voir à ne pas traiter leurs Roms comme des chiens? Ou alors, mais je n’ose y croire, c’est qu’on instrumentalise ces 20 000 Roms pour en faire un enjeu politique, pour entretenir à bas bruit une xénophobie latente et une compétition sécuritaire.
Comme l’actualité ne se repose jamais, le lendemain de l’incendie, l’Unicef publiait un rapport sur la condition des enfants en France . Trois millions d’entre eux, soit un sur cinq, vivent sous le seuil de pauvreté. 30 000 sont sans domicile (il y en a donc au moins dix mille qui ne sont pas Roms. 9 000 vivent dans des bidonvilles et 140 000 décrochent de l’école chaque année (les enfants roms ne décrochent pas de l’école, ils n’y vont pas car ils préfèrent brûler chez eux). Mais un autre aspect du rapport les concerne à nouveau un peu plus: la situation des jeunes migrants, surtout lorsqu’ils arrivent seuls, et qu’ils sont exposés aux agissements de mafias diverses. L’Unicef remarque enfin que ces chiffres sont en augmentation depuis le début de la crise de 2008 et représentent, sur cette dernière période, 440 000 enfants de plus plongés dans la misère.
On dit souvent qu’on mesure le degré d’une civilisation à l’état de ses prisons. On pourrait peut-être les mettre en prison, les enfants pauvres, ça se faisait assez couramment au XIXe siècle ou encore, comme le recommandait Swift dans son Humble proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public, les transformer en viande de boucherie.
Après tout, à Lille, il y a déjà eu un barbecue au camp Pasteur.

lundi 8 juin 2015

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 37

"Je dois tuer quelqu'un en moi, même si je ne sais pas trop comment m'y prendre."
Thierry Metz (1956-1997) L'homme qui penche (Opales/Pleine page.)

Voilà un poète suicidé qui aurait mérité d'être un peu plus lu de son vivant. Il était manoeuvre. Ouvrier agricole, aussi. Il ne s'est pas remis de la mort d'un de ses petits garçons en 1988.  Sa poésie est à la fois très élaborée et très concrète. Elle nous parle de la matière des choses et de celle du chagrin. Mais elle est aussi capable de rendre un bonheur, parfois. Mais pas souvent.

"Le sevrage consiste à me donner des anxiolytiques et de la vitamine B. Et on me conseille de boire beaucoup d'eau. De plus, je dois rester en pyjama et ne pas trop m'éloigner du pavillon. Il n'y a pour l'instant ni visite ni téléphone. Mais cela ne me dérange pas. Il y a tellement à faire à l'intérieur."
L'homme qui penche

 
 

dimanche 7 juin 2015

Le vagin de la reine.

Moi, je suis désolé, je voudrais bien être un réac murayo-jeanclairo-finkielkrautien conséquent, mais un vagin géant dans les jardins de Versailles, surtout celui d'une reine, j'ai beau faire mais ça me fout grave la trique. 
Et l'art, c'est fait pour ça: bander fort et dur. 
Donc c'est de l'art. CQFD.

samedi 6 juin 2015

Puisqu'on parle de Guingouin...

...dans le précédent post, profitons pour faire une piqûre de rappel puisque ça se passe dans le même coin et avec le même état d'esprit.
 J'attends par ailleurs des grands indignés de la droite dure et autres cloportes de forums qui trainent leur misère intellectuelle dans la réacosphère et qui couinent dès que Millet, Camus, Zemmour ou Rioufol se font rappeler à l'ordre parfois par le biais de la justice, qu'ils aillent jusqu'au bout de leur logique et défendent là aussi la liberté d'expression: celle en l'occurrence d'écrire un livre qui appelle à la destruction du capitalisme, même s'ils ne sont pas d'accord, et s'opposer à ce que ce livre soit de surcroît utilisé comme pièce à conviction pour incriminer sans autres preuve des gens qui disent n'en être même pas les auteurs. Ou est-ce que la liberté d'expression, ce serait seulement pour eux un paravent pour dire une bonne vieille haine de l'Arabe et/ou du Musulman en se déguisant (mal) en Voltaire? 
Je n'ose l'imaginer.


On signalera en outre un remarquable entretien dans Le Monde daté de samedi avec Mireille Delmas-Marty sur la politique antiterroriste mondiale depuis le 11 Septembre. Elle dénonce notamment "l'extension progressive  des qualifications pénales en matière de terrorisme, une sorte de dilatation de la responsabilité pénale qui englobe des comportements de plus en plus éloignés de l'infraction." Et de remarquer "Tous les ingrédients sont réunis pour une guerre civile mondiale et permanente."

Les légendaires

Une version de cet article a paru dans Causeur Magazine du mois de mai



Georges Guingouin et Jacques Lusseyran, les légendaires.

« Tous les pays qui n’ont plus de légendes sont condamnés à mourir de froid. »  Ces vers de Patrice de la Tour du Pin, prophétiques, semblent parfaitement éclairer notre présent. Un scepticisme qui se croit supérieur nous fait considérer ces temps-ci notre histoire comme ni blanche ni noire, plutôt grise, incertaine, indécidable, à l’image de notre présent. Nous en voulons presque aux héros de nous rappeler qu’ils ont existé. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne la période de la Résistance. Autant la France Libre reste relativement épargnée par l’aura de De Gaulle, autant la Résistance intérieure ne cesse d’être l’objet de fictions contradictoires. Au « Tous résistants ! » de l’après guerre a succédé le « Tous collabos ! » des années soixante-dix. Dans le meilleur des cas, on se réfugie derrière la complexité, cette bienheureuse complexité qui évite, toujours, de prendre parti. Il y aurait même eu des résistants-collabos ou des collabos-résistants, allez savoir, à l’image de François Mitterrand, parfaite incarnation de cette ambiguïté française. Alors oui, nous mourrons de froid parce que nous n’avons plus de légendes. Entendons-nous bien sur le mot employé par La Tour du Pin. Légende est à prendre au sens étymologique. Il ne s’agit pas d’une fiction mais d’un récit qui « doit être lu » pour notre édification, comme dans la Légende dorée de Jacques de Voragine qui nous racontait au Moyen-Age la vie des Saints.
C’est à ce titre que Le voyant de Jérôme Garcin et Un héros, vie et mort de Georges Guingouin de Jean-Pierre Le Dantec sont des « légendes » sur la Résistance, c’est-à-dire des récits qui non seulement sont vrais mais peuvent nous empêcher de mourir de froid en traçant les contours de silhouettes dont la pureté et le courage  ont presque quelque chose de gênant dans une époque qui a fait du ricanement une vertu cardinale. A la lecture de ces deux livres qui oscillent entre l’essai biographique et le roman, Garcin et Le Dantec font un double pari: il est encore possible de parler de la grandeur et de l’honneur comme au temps de Corneille et il est possible de le faire à propos de Résistants, sans aller chercher de sombres calculs, des détours obscurs, des ambitions secrètes chez ces hommes qui ont dit non à l’occupation nazie et au pétainisme en prenant des risques insensés pour le faire. Est-ce pour cela que Guingouin, le « préfet » du maquis évoqué par Le Dantec ou Jacques Lusseyran, le lycéen déporté à 19 ans sont à ce point oubliés et méconnus? Il est vrai que l’on pourrait très bien imaginer leur fantôme pointer sur nous un doigt accusateur, et tel le roi Ferrante dans la Reine Morte de Montherlant, nous envoyer « en prison pour médiocrité. »
Ecoutons Garcin dans Le voyant nous livrer le portrait de ces jeunes gens de la génération de Lusseyran, qui sortent à peine de l’adolescence dans ces années noires et on comprendra en creux ce qui nous manque ces temps-ci: « Ce qui frappe, c’est que jamais la main ne tremble. Ces gamins sont d’un courage fou. Moins ils ont fait d’études, plus ils ont des convictions d’airain. Chrétiennes pour les uns, communistes pour d’autres, patriotiques pour tous. Les mots qui reviennent sans cesse comme des balles: honneur, devoir, idéal et leur inflexible corollaire: « Vive la France! » (…)Ils ont tant souffert du froid et de la faim, ces enfants, tellement été frappés à coups de nerfs de boeufs par les policiers français et martyrisés par les nazis, que leur mort leur semble une délivrance et, parfois, une victoire. ».
On pourrait croire que cette absence de peur est l’apanage de la jeunesse. Il faut alors se tourner vers Guingouin vu par Le Dantec, Guingouin pendant l’été 42, dans la montagne Limousine ou sur le plateau de Millevaches, à la tête de ses maquisards, déjà en délicatesse avec les envoyés du Parti dont il réfute la stratégie, -rotation des cadres, résistance essentiellement urbaine-. Cela fait plus de deux ans que cet instituteur communiste de trente ans, n’attendant pas la rupture du pacte germano-soviétique pour prendre le maquis, mène une vie épuisante: « Assis contre le tronc d’un hêtre, il démonte et remonte son Mauser en s’appliquant à ne pas regarder ses mains (…) C’est si dur d’être sans cesse sur le qui-vive. De devoir constamment se méfier. D’avoir faim. De se nourrir de pommes, de quignons de pain sec frottés de lard. De dormir peu. D’être épuisé dès le matin. De puer. Et le pire de douter. Pas de la justesse du combat, non, de ce côté Guingouin n’a pas l’ombre d’une inquiétude, mais de la lutte à mort qui se joue en France, et plus encore sur le Front Russe. » C’est intentionnellement que nous parlions plus haut de la Légende dorée de Voragine. Ce qui fait le saint ou le héros n’est pas une grâce particulière, une élection divine, c’est d’abord de savoir surmonter sa faiblesse d’homme et notamment celle du corps qui trahit parfois malgré vous.
Jacques Lusseyran, par exemple, né en 1924, d’un père ingénieur et d’une mère institutrice, devient aveugle par accident à sept ans. Cela non seulement ne l’empêchera pas de faire de brillantes études mais aussi de prendre la tête d’un réseau lycéen à Louis Le Grand. Entre la rencontre avec son professeur Jean Guéhenno, bientôt révoqué par Vichy et la rédaction en chef d’un journal, Défense de la France, qui sera le plus gros tirage de la presse clandestine sous l’Occupation, il fait preuve d’un sens hors-pair de l’organisation et d’une fidélité rare en amitié. Sa cécité ne l’empêche pas non plus de survivre à Buchenwald  jusqu’au 18 avril 1945, de devenir écrivain puis d’enseigner la littérature aux USA avant de mourir à quarante sept ans en 1971 sur une route d’Anjou, sa région natale, alors que sa maitresse conduisait. Pourquoi les USA? Parce que la France de Vichy, comme celle de la IVème république n’acceptaient pas les aveugles comme enseignants fussent-ils khâgneux comme l’ était Lusseyran au moment de son arrestation.
Guingouin, lui, son mystère est ailleurs. Comment un instituteur se mue en chef de guerre, comment devient-il un véritable stratège et mène la seule bataille rangée et victorieuse de la Résistance, celle du Mont Gargan en juillet 44, puis libère Limoges sans effusion de sang, grâce à ses talents de négociateurs ? Surtout quand on sait qu’à peu près tout le monde voulait sa peau, la Milice et les GMR de Vichy, les troupes de choc de la SS qui appelaient les zones contrôlées par Guingouin « la petite Sibérie » et même les envoyés du Parti qui ne lui pardonnaient pas son indépendance ni son refus de déposer les armes à la Libération une fois que Thorez revenu décida de jouer la carte du compromis gaullo-communiste. De Gaulle fut d’ailleurs  admiratif de ce rebelle à la tête de milliers de maquisards disciplinés en parlant de « l’une des plus belles figures de la Résistance. », bien plus que le Parti Communiste qui le força à un exil dans l’Aube, loin de sa Haute-Vienne, où il reprit  son métier d’instituteur avant de mourir à Troyes en 2005. Quand en 1998, -mieux vaut tard que jamais-, Robert Hue veut le réhabiliter en annulant son exclusion, Guingouin refuse et commente: «Le communisme pour moi, c’est un idéal, pas un parti. C’est l’idéal d’une société plus juste pour les hommes, c’est pour ça qu’ont lutté les premiers chrétiens et qu’on les a jetés aux fauves. »
La réponse de Le Dantec à ce mystère est simple, il rend compte simplement, dans un lyrisme sec, des actions menées par Guingouin : destruction d’une botteleuse du ravitaillement général à la gare d’Eymoutiers en décembre 1942 ,« Pas de foin pour Hitler ! »,  plasticage d'un viaduc ferroviaire de Bussy–Varache en mars 1943, sabotage de l'usine de caoutchouc du Palais-sur-Vienne l’été de la même année. On pourrait multiplier le récit de ses exploits, citer ses décorations dont celle de Compagnon de la Libération donnée par De Gaulle qui savait pourtant que celui-là voulait transformer la Résistance en Révolution, on restera confronté à cette évidence mystérieuse: il n’y a pas d’héroïsme, il n’y a que des preuves d’héroïsme.
Lusseyran, Guingouin: il apparait que le devoir de mémoire, devenu un impératif catégorique de notre modernité, ait malgré tout des lacunes impressionnantes. Si on peut envoyer, mais uniquement dans la Haute-Vienne, à Eymoutiers, ses enfants dans un collège Georges Guingouin, cela est impossible pour Jacques Lusseyran dont, de surcroît, les livres sont devenus introuvables.
Sommes-nous donc si sûrs de nous, si riches en figures lumineuses pour nous passer de ces deux-là? Il nous semble, décidément, que non.


Jérôme Leroy

Un héros, vie et mort de Georges Guingouin de Jean-Pierre Le Dantec (Gallimard, 2015)
Le Voyant de Jérôme Garcin (Gallimard, 2015)

vendredi 5 juin 2015

L'année de tous les dangers


Nous ne savons pas si c'est la faute de la chaleur mais ça nous a trotté dans la tête toute la journée,  dès le petit matin sur la Gare du Nord. Alors il n'y a pas de raison que vous ne souffriez pas aussi. L'année de la khâgne, donc. 1984. Ca ne nous rajeunit pas, en plus. Il y avait encore des juke-box, l'URSS et Fabius était jeune. Nous roulions dans des Fiat Ritmo vers Veules les Roses, une Pléiade de Larbaud sur le siège arrière et Marx dans la boite à gants. Ca devait passer sur l'autoradio. Les paroles ne sont pas si mal, finalement.
On était amoureux comme des cons, en 1984. On n'avait besoin de rien, envie de toi. En fait.

jeudi 4 juin 2015

J'ai écrit L'insurrection qui vient.

   
Vous aussi vous êtes l'auteur de ce texte. Vous pouvez le dire  en persistant et en signant la pétition qui suit puisque les ânes de l'idéologie antiterroriste ont remis le couvert contre ceux de Tarnac. Pour ce faire, on ira pour commencer chez Serge Quadruppani
"Je suis l’auteur de L’insurrection qui vient

Le parquet du tribunal de grande instance de Paris vient de demander le renvoi en correctionnelle de huit personnes, dont trois pour actes de terrorisme, dans l’affaire dite « de Tarnac ». Une affaire lancée voilà sept ans par une opération à grand spectacle qui avait vu les forces de l’ordre cagoulées se déployer autour d’une « épicerie tapie dans l’ombre ». La défense pugnace des mis en cause et quelques enquêtes sérieuses ont permis depuis longtemps à tout un chacun de comprendre qu’il s’agissait d’une opération de communication du pouvoir sarkoziste de l’époque. Une opération que, par esprit de corps, la police et la magistrature, avec l’appui du personnel politique au pouvoir aujourd’hui, n’ont pas voulu démentir. Et quel pouvoir peut-il, de nos jours, se passer de l'antiterrorisme, ne fût-ce que pour remonter brièvement dans les sondages ?

Dans le récent réquisitoire, un acte de sabotage présumé, qui ne pouvait en aucun cas entraîner de dégâts humains, qualifié d’ordinaire comme « acte de malveillance » est devenu un acte cherchant à imposer une idéologie « par l’intimidation et la terreur ». Pour effectuer cette transmutation, le parquet s’appuie sur un livre : L’insurrection qui vient, ouvrage dont, tout en reconnaissant qu’il est le fruit d’un travail collectif, l’accusation décide arbitrairement que Julien Coupat est « la plume principale ». Et cela, contre les déclarations réitérées de l’intéressé. L’enjeu, pour les magistrats, est de créer une figure de chef, tant il leur est difficile d’imaginer une pratique politique qui s’en passerait.

Que des juges s’attribuent ainsi la compétence d’entrer dans le délicat travail de l’écriture ne peut laisser indifférent ni un auteur ni un lecteur de livres. Cela laisse d’autant moins indifférent quand on considère que l’intimidation des populations est la politique réellement poursuivie par tous ceux qui pratiquent le chantage au chômage pour imposer la paix sociale, et que la dénonciation de la « terreur » cache de plus en plus mal les pratiques proprement terrifiantes des forces armées « démocratiques » dans nombre de théâtres d'opérations extérieurs.

L’insurrection qui vient est avant tout un ouvrage, discutable et discuté, critiquant la société capitaliste. La liberté d’expression ne saurait se limiter au « droit au blasphème » : qu’un livre politique devienne la pièce centrale d’un procès où de lourdes peines de prison sont encourues, prouve de manière irréfutable qu’il s’agit bien d’un procès politique.

Nous avons le droit de dire qu’il faut transformer le monde. Nous avons également le droit de dire que, comme souvent par le passé, à l’instar de ce que rappelle l’Histoire, cela ne se fera probablement pas dans le strict respect de ses lois et règlements. Traiter en « terroriste » ce qui a trait à la révolution, ou du moins à sa possibilité, est de très mauvais augure. D'ailleurs, cela n'a pas porté chance à un Ben Ali ou un Moubarak.

L’insurrection qui vient est une expression parmi bien d’autres d’un courant de critique de la civilisation capitaliste. Si ses positions sont discutables, c’est toujours du point de vue de cette entreprise multiforme de critique du vieux monde dans laquelle je me reconnais et qui n'appartient à personne.
C’est pourquoi il me semble important de passer enfin aux aveux : le véritable auteur de L’Insurrection qui vient, c’est moi. "
Premiers signataires :

Paul ARIÈS, écrivain
Miguel BENASAYAG, philosophe, écrivain, psychanalyste
Jean-Claude BESSON-GIRARD, peintre, écrivain, fondateur d’Entropia
Jean-Christophe BROCHIER, éditeur
Jean-Pierre BOUYXOU, journaliste, écrivain, réalisateur
Laurent CAUWET - éditeur François CUSSET, historien, écrivain
Benoît DELEPINE, réalisateur
Alessandro DI GIUSEPPE, militant antipub, comédien
Valerio EVANGELISTI, écrivain
Olivier FAVIER, traducteur, photographe, blogueur
Noël GODIN, entarteur, écrivain, acteur
Gunter GORHAN, philosophe, juriste
Dominique GRANGE, chanteuse
Thierry GUILABERT, écrivain, chroniqueur Le Monde Libertaire
Eric JOUSSE, Netoyens
Francis JUCHEREAU, retraité, animateur du cercle Gramsci de Limoges
Alain JUGNON, philosophe, écrivain
Stathis KOUVELAKIS, philosophe, comité central de Syriza
Bernard LANGLOIS, journaliste, fondateur de Politis
Serge LATOUCHE, écrivain
Michel LEPESANT, philosophe, Mouvement des objecteurs de croissance
Jérôme LEROY, écrivain
Maximilien LUTAUD, potier
Stéphane MERCURIO, cinéaste
Fabienne MESSICA, consultante, sociologue
Jean-Henri MEUNIER, réalisateur
Gérard MORDILLAT, romancier, cinéaste
Flavien MOREAU, dessinateur, journal satirique Zélium
Frédéric NEYRAT, philosophe
Yves PAGÈS, écrivain, éditeur
Christiane PASSEVANT, journaliste, Radio Libertaire
Didier PORTE, journaliste, chroniqueur, humoriste
Serge QUADRUPPANI, écrivain, éditeur, chroniqueur
Jean-Marc RAYNAUD, écrivain, fondateur des Editions Libertaires
Jean-Jacques REBOUX, écrivain et éditeur
Camille ROBERT, réalisatrice
Denis ROBERT, journaliste, réalisateur
Jean-Jacques RUE, journaliste, cinémas Utopia
SINÉ, dessinateur, fondateur de Siné Mensuel
Maud SINET, journaliste, correctrice
Yannis STEFANIS, revue Apatris Héraklion
TARDI, dessinateur
Grigoris TSILIMANTOS, free social space Mikropolis, AK
Samuel WAHL, journaliste, revue Cassandre/Horschamp
Dror WARSCHAWSKI, chroniqueur, chercheur au CNRS
Yannis YOULOUNTAS, philosophe, écrivain, réalisateur