vendredi 25 avril 2014

Millau, Villefranche, Grandola

L'oubli est une science exacte.

Celui qui rencontre, au coeur de l'Aveyron, des collégiennes qui lisent et pour qui la littérature est d'emblée un enjeu capital n'a plus le droit au désespoir.

Millau, hier matin: le sud, soudain. Des ruelles entrevues qui ne nous connaîtront pas promeneurs. Il faudrait le temps. Il faudrait une vie à vivre là des jours calmes comme le bonheur. Etre un personnage de roman des années trente, à Millau, qui accroit sa gloire en secret et dont les poèmes ne seront connus que de quelques uns, bien après sa mort. Le notaire, l'instituteur, le conseiller municipal, le marchand de bois et l'ingénieur de la peausserie, c'est eux qui seront bien surpris d'apprendre que l'homme pâle et discret qui jouait avec eux au billard à la Brasserie du Centre, en face de la fontaine, c'était Arthur Rimbaud.

Villefranche est bleue comme un orage.

Aujourd'hui, la plus charmante révolution de l'Histoire a quarante ans. Je me souviens du Portugal, à l'été 76, pour ma première rencontre avec cette patrie d'élection. Des fresques murales maoïstes, même dans la ville un peu endormie de Santarem.




mercredi 23 avril 2014

Vers le Sud

Ce soir et demain matin à Millau, puis à Pont de Salars demain après-midi et après demain à Villefranche de Rouergue
Pour Norlande, one more time. Clara me fait voir toute la France. Et elle a raison, Clara, j'avais presque oublié à quel point elle est belle, malgré tout, la France.
Compagnons de voyage, Calet, Michaël Mention, Jacques Réda, Georges Arnaud et Madame de La Fayette en Pléiade. 
Clara me dit que je devrais apprendre à me déplacer sans bibliothèque. De quoi je me mêle. 

Le ciel à Vierzon, vers 14H30, après une halte pour goûter aux Petits plats de Célestin avec une fricassée d'encornets et de gésiers, un navarin d'agneau et ses petits légumes du jour, le tout accompagné d'un saint-nicolas de bourgueil de chez Gerald Vallée.

mardi 22 avril 2014

Grâce de Raymond Carver


Pluie

Réveillé ce matin avec
une terrible envie de rester couché toute la journée
et de lire. Lutté pendant une minute contre cette idée.

Puis regardé la pluie par la fenêtre.
Et capitulé. Me suis livré 
pieds et poings liés à cette matinée pluvieuse.

Est-ce que je revivrai ma vie à nouveau?
Commettant les mêmes fautes impardonnables?
Oui, pas l'ombre d'un doute. Oui.

Raymond Carver, Là où les eaux se mêlent...

lundi 21 avril 2014

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 6

"Je sors invariablement de mes visites au zoo avec la conviction que l'homme est la plus laide de toutes les créatures vivantes, à l'exception peut-être de la hyène et du phacochère."
Georges Sanders, Mémoires d'une fripouille (PUF)

La seule aventure qui reste

"Dans une société qui a détruit toute aventure, la seule aventure qui reste est celle de détruire cette société.", donc. 
Ma copine Marion Brunet, grande libertaire devant l'Eternel, qui a écrit l'excellent Frangine me fait remarquer "que je m'anarchise." quand je lui envoie cette photo. Elle ne rajoute pas "en vieillissant" parce qu'elle est polie.  Je pourrais lui faire remarquer que le chiasme, ici, reste assez dans le genre de Marx. Mais bien sûr, elle a raison. Une manière d'impatience m'envahit au fur et à mesure que je vieillis, que je sens bien que le corps et la tête répondent moins, commencent à avoir leurs petites et leurs grandes trahisons que vous annoncent les médecins. Je ne comprends pas cette idée (reçue) qui veut qu'un certain tropisme nous fasse évoluer vers la droite quand on vieillit, dilue les colères, arrondisse les angles de la révolte. C'est tout le contraire, en ce qui me concerne. L'âge qui vient a des allures d'urgence politique. 
Et je voudrais pas crever sans voir au moins les prodromes d'un renversement de ce monde-là. Il n'est donc pas impossible, dans cette perspective, qu'à l'âge où d'autres entrent à l'Académie Française, si je suis encore vivant,  je me retrouve dans une rue, un soufflant en pogne, à couvrir la fuite de coeurs purs venus faire de la reprise individuelle dans une banque ou une bijouterie. 
Ou sur un mode plus pacifique, que je m'occupe de la bibliothèque (je ne serais pas bon à grand chose d'autre) dans une communauté affinitaire qui réinventera le communisme pendant que la classe moyenne et les experts économiques se battront autour des derniers points d'eau.
                                                                    

dimanche 20 avril 2014

Pâques, la résurrection, la révolution...

"Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices
D’immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.

Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.
Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.

C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance."


Blaise Cendrars,  Les Pâques à New-York.

samedi 19 avril 2014

Le métro, Henri Calet, les salauds de pauvres et moi



paru sur Causeur.fr
Il faut absolument réserver les places assises dans les transports en commun à ceux qui lisent des livres. C’est la réflexion qui m’est venue avec la force d’une évidence alors que je me débattais dans le métro entre mon cartable coincé à mes pieds, un inédit d’Henri Calet, De ma lucarne (Gallimard L’imaginaire) dans une main, tandis que de l’autre, je tentais de maintenir un équilibre précaire en m’accrochant à une poignée. Si je prends le métro en particulier et les transports en commun en général (train, bus, tram), c’est pour lire pendant les temps de trajet. Vous aurez en effet remarqué qu’il est très compliqué de lire en voiture, surtout si on conduit. Et si on ne conduit pas aussi, la nausée venant assez vite.
On pourrait certes lire un peu tout de même sur le siège arrière d’un taxi confortable, mais le taxi, qui partage ce point commun avec le coiffeur, se croit obligé de vous faire la conversation. Et je n’ai pas envie de faire la conversation quand je lis Henri Calet, surtout pour entendre dire que les politiques, c’est tous des pourris ; que les jeunes c’est plus comme avant et que les chômeurs sont des fainéants.
Donc, dans cette rame, alors que je tentais de lire et que cela se révélait impossible puisqu’à chaque virage, chaque freinage et chaque redémarrage, je menaçais de perdre l’équilibre, j’ai eu l’occasion de voir qui était assis autour de moi, qui se permettaient de m’empêcher de lire ce cher Calet qui lui n’avait rien contre le métro et sa foule : « Bien au contraire, rien ne m’est plus doux que de me mêler à la multitude et, tout particulièrement dans le métro, le matin ou le midi, à ce que l’on nomme « les heures de pointe ». C’est une des rares occasions qui nous reste de fraterniser un peu. » Mais il sortait de la guerre, à une époque où on avait a nouveau envie de s’aimer un peu après le carnage.
Parmi mes empêcheurs de lire assis,  il y avait d’abord un jeune. Manifestement pauvre. Je précise encore mais en ces temps de vallsisme austéritaire, le jeune pauvre, ça va être de l’ordre du pléonasme. Il était  vêtu d’un anorak qui devait être transmis de père en fils depuis le tournant de la rigueur en 1983. Je ne comprends pas d’ailleurs: il y a des tournants de la rigueur à chaque nouveau gouvernement. À force, on aurait dû revenir au point de départ, non? C’est-à-dire à une politique de relance, avec investissements publics et hausses des salaires, histoire de relancer la machine. Ou alors quand on nous dit tournant de la rigueur, on nous ment. Pas sur rigueur, mais sur tournant. On serait plutôt dans le forage de la rigueur. Toujours un peu plus profond. Pour que Laurence Parisot dise de Gattaz qui veut en finir avec le  SMIC qu’il est dans une “logique esclavagiste”, c’est vous dire où on en est. Je ne sais pas si mon jeune assis allait au travail mais là aussi ça m’étonnerait, étant donné le taux de chômage chez les moins de 25 ans. Alors je me demande bien ce qu’il faisait dans le métro à cette heure-là sinon nous voler une place assise à Henri Calet et à moi.
Si au moins, il avait lu quelque chose, j’aurais pu faire preuve d’indulgence, me dire qu’il se cultivait. Mais non, là, il avait le regard bovin de l’abstentionniste résigné qui regarde la téléréalité. À côté de lui, assise, il y avait une jeune. Elle était jolie quoique d’une joliesse de mutante. En effet, deux écouteurs dans les oreilles, elle balançait légèrement la tête d’avant en arrière dans un autisme voulu, aidée par une musique qui lui arrivait directement dans le cortex. Elle aussi, évidemment ne lisait pas, même pas ses cours que l’on voyait dépasser d’un sac. Cette jeune fille était manifestement intégrée mais comme son voisin lumpen, on ne l’imaginait pas prendre à son compte une critique radicale du système. À la limite, ce n’est pas ce que je lui demandais, je lui demandais juste de me céder sa place, d’abord parce qu’il est plus facile d’écouter de la musique debout que de lire debout et qu’ensuite, j’étais plus vieux qu’elle.

Les vieux, parlons-en. Les vieux, tout leur est dû parce qu’ils sont vieux alors que les vieux de nos jours devraient se couvrir la tête de cendres puisqu’ils ont laissé un monde où la génération suivante vit moins bien que la leur. Il y avait des vieux dans ma rame. Pas un ne lisait. Enfin si, un, mais c’était un journal gratuit. Et un journal gratuit, comme son nom l’indique, ça ne vaut rien. Je soupçonne les vieux de prendre les transports en commun aux heures de pointe uniquement pour ajouter à la cohue et forcer les jeunes à se lever pour leur laisser la place, en faisant des mines excédées. Alors que les vieux, qui seront les derniers bénéficiaires du système par répartition pour les retraites, pourraient au moins avoir la décence de faire leurs courses ou d’aller voir leur médecin remboursé aux heures creuses. Oui, il faudra penser, dans les modifications du règlement, non seulement à réserver les places assises aux lecteurs mais aussi à obliger les plus de 70 ans à prendre les transports en commun entre 9h et midi, 15h et 16h30, et après 21h. Vous aurez compris pourquoi je fixe la barre à 70 ans. J’anticipe, puisque ce sera bientôt l’âge légal de la retraite.
Outre les vieux, il existe d’autres catégories de voyageurs auxquels les places assises sont réservées en priorité mais leurs cas va être vite réglé. Ne parlons plus des anciens combattants qui, s’ils ont encore un secrétariat d’état, deviennent une espèce en voie de disparition dans une France qui ne fait plus la guerre qu’avec des professionnels et sur des fronts lointains.
Quand aux femmes enceintes, pour finir, je ne vois pas pourquoi on devrait éprouver pour elle la moindre compassion. Ce sont en effet d’abjectes criminelles puisqu’elles vont expulser dans notre monde épouvantable, où l’on ne peut même plus lire assis dans le métro, quelqu’un qui n’avait rien demandé.
« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes » comme écrivait Henri Calet.

mardi 15 avril 2014

Cinq ans, au maximum.

Dans cinq ans, au maximum, les gens dans la rue porteront tous ou presque des Google Glass. Vous comprendrez, devant une telle situation, que je travaille avec ardeur à la mise au point d'une machine à remonter le temps.


Sylvia Plath est morte l'année dernière




Arrivé à une certaine 
Heure de la nuit
La conclusion est toujours la même
L'insomnie
Est une voiture américaine
De l'année de votre naissance
Mettons une Thunderbird 
De 1964
Sur l'autoradio passe du doowop
De la même année ou à peu près
Mettons Donnie and the dreamers 
Qui chantent un amour adolescent
Vous ne savez plus
Vous n'avez jamais su
En fait
Si la Thunderbird pourrait redémarrer et quitter
Ce coin paumé de la nuit
Il y a une fille qui dort sur la banquette arrière
Vous vous souvenez que Sylvia Plath
S'est suicidée l'année dernière
Vous vous souvenez qu'il faut faire
Très attention aux filles qui dorment 
Sur les banquettes arrière
Dans un coin paumé de la nuit
Vous vous souvenez qu'il faut embrasser les filles
Et vous verrez alors
Combien elles sont importantes
Sylvia Plath a-t-elle entendu
Donnie and the dreamers
Sur un autoradio
Avant de partir
Arrivé à une certaine
Heure de la nuit
La conclusion est toujours la même
Et vous
Vous ne savez toujours pas
Si la Thunderbird
De 1964
Pourra redémarrer et quitter
Ce coin paumé de la nuit.

© Jérôme Leroy 4/2014

dimanche 13 avril 2014

On ne se lassera jamais, en fait.

12 avril 2014: avant le Dimanche des Rameaux, le Samedi des Drapeaux Rouges. Marche de la gauche contre l'austérité. N'oublions jamais que l'Austérité, c'est comme le Carême;  après, il y aura la Passion, c'est à dire la Révolution et puis la Résurrection, c'est à dire le Communisme enfin réalisé. Si possible dans sa version poétique, sexy et balnéaire.

République, contre-jour
 
Communistes français


                                            
Autres communistes français mais morts assassinés
                
Drapeau du parti bien-aimé
Pauline à la page, ou le visage hideux du communisme.
A demain, la gauche.



vendredi 11 avril 2014

Piqûre de rappel, demain

Piqûre de rappel, et prière à la gauche de la gauche de s'unir, vite et bien. Je veux voir une révolution réellement socialiste avant de sucrer les fraises car je sais que ce jour-là, toutes les filles seront belles, le vin sans sulfites, le travail un mauvais souvenir et qu'il y aura du pain et des roses.

jeudi 10 avril 2014

Une expérience que je ne souhaite à personne


Ce n'est pas de la nostalgie, juré. Je ne sais pas ce qui s'est passé, une déchirure du continuum spatiotemporel, sans doute, et je me suis retrouvé à onze ans sur le siège arrière d'une R5 orange. Sur l'autoradio Blaupunkt, c'était le hit parade de RTL avec André Torrent et il y avait ça qui passait. 
Pendant un instant de pure terreur,  j'ai cru que j'allais rester prisonnier de l'été 76.
Et puis heureusement, j'ai compris que j'étais revenu dans le présent quand j'ai vu Manuel Valls à la télé. 
C'est tellement bon, le présent, quand on sait qu'on est dans un monde de gauche avec des smartphones et des baisses de charges.

mercredi 9 avril 2014

Kamo

"Tout méprisé et haï qu’il est, le capitalisme démocratique n’est pas sérieusement attaqué. On parle de le corriger, de le rendre plus juste, plus viable, plus moral, ce qui est contraire à son principe de fonctionnement – surtout depuis la « crise » dont le « traitement » repose sur les bas salaires et la précarité organisée. Nulle part il n’est question de lui faire subir le même sort qu’ont connu par le passé les régimes d’oppression, de lui donner une bonne fois congé, et pour toujours." 
Premières mesures révolutionnaires, Eric Hazan et Kamo (La Fabrique)

 

Rohmer, la beauté indubitable



Eric Rohmer, de son vrai nom Maurice Schérer, est un classique. Entendons nous bien, pas seulement par la place que lui accorde aujourd’hui l’histoire du cinéma mais aussi et surtout par choix esthétique, moral et même politique. C’est un des grands mérites de la biographie exhaustive que lui consacrent aujourd’hui Antoine de Baecque et Noël Herpe de souligner cette ligne de force d’une œuvre souvent réduite par ceux qui ne l’aiment pas à quelques clichés autour de jeunes filles marivaudant dans des décors de téléfilms et jouant insupportablement faux.
De Baecque et Herpe rappellent ainsi que Rohmer s’était amusé, dans un de ses tout premiers articles critiques à inverser le célèbre axiome rimbaldien, « Il faut être absolument moderne. » par un retentissant « Il faut être absolument classique. ». Et d’analyser ce classicisme rohmérien comme « un classicisme d’après les ruines, aussi consubstantiel au chaos de l’après guerre que la musique de Beethoven ou les romans de Balzac le furent au lendemain de la Révolution. Le cinéma est bel et bien investi d’une mission rédemptrice, celle d’exhumer les soubassements mythiques que ne sait plus voir le vingtième siècle. De retrouver, par-delà la catastrophe, le secret de la beauté indubitable. »
Cette idée n’a rien d’évident tant Rohmer est identifié à une avant garde, la Nouvelle Vague, dont il est convenu de dire sans que l’on cherche trop à aller plus loin, qu’elle a révolutionné le cinéma.
Le classicisme de Rohmer, c’est d’abord estimer que tous les autres arts qu’il connaissait très bien, peinture, littérature, musique, étaient arrivés en bout de course, qu’ils ne pouvaient plus que se caricaturer dans des expérimentations de plus en plus stériles. Sauf, précisément, le cinéma, encore neuf ; le cinéma qui pouvait les sauver tous, et non les remplacer, en leur rendant leur fraicheur originelle ;  le cinéma qui pouvait articuler la tradition et la modernité ou plutôt rendre à la tradition sa modernité car pour Rohmer, en fait, seule la tradition est moderne.
On l’aura compris Rohmer est un classique mais aussi un réac, ce qui va souvent ensemble. On sent d’ailleurs Herpe et de Baecque un peu gênés aux entournures quand ils évoquent les amitiés sulfureuses de Rohmer dans les années d’après-guerre. Comme celle pour Paul Gégauff, provocateur, séducteur, fêtard, cynique, tout l’opposé de Rohmer qui en fera pourtant un de ses scénaristes préférés, quand bien même nos biographes s’efforcent avec une certaine mauvaise foi de minimiser son apport. Rohmer, même s’il n’en fait pas une immense publicité, est aussi dans les années 50 abonné à La Nation Française de Pierre Boutang, se lie avec l’écrivain Jean Parvulesco, émigré roumain, proche de l’OAS, qui  jouera dans plusieurs de ses films, y compris des plus tardifs comme L’arbre, le maire et la médiathèque, fable écologiste sortie à la veille des législatives de 1993.
On touche là à une idée un peu taboue mais incontestable, celle d’une Nouvelle Vague qui serait certes une avant-garde, mais une avant-garde réactionnaire. Rohmer était l’aîné d’une petite bande qui l’a aidé à prendre le contrôle des Cahiers du Cinéma. Ils avaient pour nom, notamment, Godard, Chabrol, Truffaut.  « Ce groupe a toujours été d’extrême droite, sauf Rivette. Bien sûr, rien n’était crié sur les toits, mais dans notre baratin entre nous, c’était clair. Gégauff l’était par pose, Godard par dandysme, Truffaut était fasciné par les collaborateurs, Schérer était un grand mystique, catholique et royaliste. » C’est Parvulesco qui parle ainsi, cité par de Baecque et Herpe. Cette grille de lecture ne suffit pas à expliquer la Nouvelle Vague en général et le cinéma de Rohmer en particulier. Mais, par exemple, la question de la Foi, restera de fait le cœur vivant  de l’œuvre de Rohmer.
Il fut un homme secret, « le grand Momo », qui s’épancha si peu –la morale classique, toujours. Il naît à Tulle en 1920, dans une maison avec vue sur la Corrèze. Son père, fonctionnaire à la préfecture ne jure que par l’éducation de ses enfants, un deuxième fils, le futur philosophe René Schérer, voyant le jour deux ans plus tard. Lectures, mises en scène de pièces de théâtre au lycée mais aussi jeux sous les combles et dans le jardin : Maurice est un enfant sage, peut-être un peu mélancolique, mais sans excès.
Sa première passion sera l’écriture, et elle durera toute sa vie. Les scénarios de ses futurs films sont très souvent tirés de nouvelles écrites alors qu’il n’était encore qu’un jeune homme déçu par son échec à Normale-Sup et à l’agrégation, et se retrouvant, presque par défaut professeur certifié de lettres classiques.  Dans les textes qu’il publie dans les années 40, après avoir été démobilisé et vivant dès 1943 à Paris dans une chambre meublée, on retrouve entre autres, avec plus de vingt cinq ans d’avance, ce qui formera la trame janséniste et sensuelle de Ma nuit chez Maud ou aimablement fétichiste du Genou de Claire (1). Cette passion de l’écriture aboutira à la publication, en 1946, d’un roman chez Gallimard, Elisabeth, qui ne connaîtra aucun succès.
Maurice Schérer prend à cette occasion un premier pseudonyme, Gilbert Cordier.  Cette manie du pseudonyme, on peut lui donner une raison psychologique : Maurice ne voulait surtout pas faire de peine à sa mère pour qui toute carrière autre que professorale relevait d’une bohème inacceptable. On peut aussi y voir encore une preuve de son classicisme : le moi est haïssable et seule compte la finesse de l’analyse appliquée aux comportements de personnages. L’auteur, écrivain puis cinéaste, se doit de s’effacer dans sa création. Il préfèrera aussi, comme un classique, choisir l’économie de moyens. L’utilisation de la caméra de 16mm en fera partie et Rohmer, quand il obtiendra des budgets plus importants, manifestera pourtant encore son désir d’un cinéma fait avec peu de choses, gage d’un art de l’épure, stylisé à l’extrême car on sait que le classicisme est d’abord un réalisme de l’essentiel.
Cette biographie insiste aussi, et c’est heureux, sur ces actrices qu’on appelle les rohmériennes car tout de même, soyons honnêtes, c’est par les rohmériennes que les rohmériens le sont devenus. La première fois que certains d’entre nous ont vu le corps de Jessica Forde dans Quatre aventures de Reinette et Mirabelle ou encore celui d’Haydée Politoff dans La collectionneuse, ils ne s’en sont jamais remis. Sans doute parce que Rohmer les aimait, ce qui est une chose, mais savait les faire bouger, lui qui fut le brillant théoricien du cinéma comme « art de l’espace ». Fasciné par Pascal autant que par la comtesse de Ségur, Rohmer a donné à ses actrices ce mélange de gravité et de candeur, de pertinence et de cruauté qui font d’elles autant de petites amies possibles, éternellement jeunes et que l’on retrouve à chaque fois aussi bien sur les plages bretonnes que dans les décors d’une ville nouvelle, toujours habitées par ce qu’on pourrait appeler, avec un léger abus de terminologie pascalienne, la grâce efficace.
Celle, aussi, que Rohmer aura gardé jusqu’à sa mort le 11 janvier 2010.

Eric Rohmer de Antoine de Baecque et Noël Herpe (Stock, 2014)

(1) Ces nouvelles sont  recueillies pour la première fois dans Friponnes de Porcelaine (Stock), qui accompagne la sortie de la biographie.

On signalera la parution récente de Rohmer, l’intégrale, Editions Potemkine

Causeur magazine, mars 2014 

mardi 8 avril 2014

Merci à Raymond Queneau...

... de m'épargner l'exercice toujours pénible qui consiste à écrire son autobiographie:

 "J'connaîtrai jamais le bonheur sur terre
je suis bien trop con
Tout me fait souffrir et tout est misère
pour moi pauvre con
Tout ce qui commenc’ va trop mal finir
toujours pour les cons
Tout plaisir s’efface — après c’est bien pire
du moins pour les cons
L’angoisse m’étreint m’étrangle et j’empire
de plus en plus con"

lundi 7 avril 2014

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 5

 
"Excusez-moi pour la poussière." 
 Epitaphe de Dorothy Parker lors de son incinération.




La tiers-mondisation tranquille


Je suis assez vieux, hélas,  pour avoir un peu connu les pays de l'Est.  Qu'on ne vienne pas, du coup, me raconter des histoires à propos  de leur tristesse, de leur grisaille et de leur misère. 
Prenons par exemple un dimanche soir d'avril 2014, en France, à Paris.  Je reviens de Limoges et je passe de la gare d'Austerlitz à la gare du Nord. La gare d’Austerlitz, comme à l’aller, est transformée en décharge à ciel ouvert. Un haut-parleur explique que c’est dû   à une grève du personnel de nettoyage. Pour se mettre en grève en 2014, dans la France post-sarkozyste de Manuel Valls, on peut penser que le personnel en question en avait vraiment gros sur la patate et était probablement exploité au-delà du supportable par les sous-traitants de l’âge de la sainte externalisation. Quant à la gare du Nord, qui est la première d’Europe pour le trafic, elle est toujours aussi sexy avec sa lumière pauvre, sa crasse morne, ses patrouilles conjointes de flics et de militaires, ses TER hors d’âge et ses rames de TGV bondées, exténuées, où le ménage n'a visiblement pas été fait depuis le début du week-end.
Bref, la paupérisation de la France est ici visible à l'œil nu. Et au nez aussi.
Comme ce ne sont pas les communistes qui sont au pouvoir,  j'en déduis donc que c'est bien le capitalisme financiarisé aux commandes depuis près de trente ans qui nous fait entrer joyeusement dans la tiers-mondisation. Parce qu’à Moscou, Leningrad et Berlin Est vers 1980, en vérité je vous le dis, il n'y avait pas plus de flics mais tout de même beaucoup moins d’ordures, de résignation latente dans l’air et de gens qui faisaient la tronche dans des décors de films post-apocalyptiques.
L’économie de marché est la seule qui vaille, la seule qui produit des richesses, qu’ils disent, les économistes bourgeois. Il faudra bien un jour qu’on les envoie se faire voir ailleurs parce que c’est tout de même ces gens-là qui vous expliquent aussi, au passage que la Grèce, qui pourrait à nouveau emprunter sur les marchés, est donc forcément sur le chemin de la « bonne santé » alors que deux personnes sur trois sont au chômage, que les hôpitaux ferment partout, que les retraités crèvent la gueule ouverte, que le taux de suicide grimpe en flèche que l’espérance de vie recule.

dimanche 6 avril 2014

Norlande, prix Jean-Claude Izzo 2014

Eh bien voilà, et de quatre pour Norlande.
Le prix Jean-Claude Izzo, qui est remis à Limoges chaque année par un jury de lycéens, ne couronne pas nécessairement un roman "ado" ou un roman noir. Il n'empêche que nos lecteurs nous connaissant un peu comprendront sans mal à quel point, en tant que vilain polardeux, nous sommes touchés d'avoir eu ce prix placé sous le génie de tutélaire de celui qui fut le poète du roman noir et dont la sensualité inquiète savait si bien rendre compte des contradictions de l'époque.
L'idée que quelque part, dans ce monde plus vrai que la réalité où évoluent les personnages de roman, Fabio Montale ait rencontré Clara Pitiksen et qu'ils soient allés se promener sur la plage nous enchante durablement.
Tout à l'heure, nous quitterons Limoges heureux.

vendredi 4 avril 2014

Régine Deforges et nous

Elle avait tout pour plaire, notamment parce qu'elle a su attirer sur elle les foudres de plusieurs conneries concomitantes et néanmoins mortifères comme la censure gaullopompidolienne ou le puritanisme aigre d'un certain féminisme. Elle a été la première éditrice, en 68, du magnifique Con d'Irène alors qu'Aragon ne reconnaissait pas ce texte, elle eut des sympathies pour la révolution cubaine et notamment le trop tôt disparu Camilo Cienfuegos, elle a écrit dans l'Huma et elle est à l'origine des premiers émois érotiques et littéraires de votre serviteur adolescent qui lisait en cachette, dans la bibliothèque parentale, Le Cahier volé, Contes pervers ou Lola et quelques autres au tournant des années 70 et 80. C'est vous dire si elle va nous manquer, dans son genre.
On se souvient aussi, allez savoir pourquoi, d'une remarque d'une rare sensualité sur l'odeur du pain grillé dans Blanche et Lucie. C'est sans doute cela au bout du compte, un écrivain: quelqu'un qui vous laisse, pour toujours, ne serait-ce qu'un détail reflétant une sensation exacte.
Le hasard a fait que nous nous sommes croisés deux fois, lors d'une signature de service de presse chez Fayard. J'avais pu lui dire toute ma sympathie, et c'est de cette manière que j'ai eu une jolie dédicace sur le dernier volume de La Bicyclette bleue qui s'intitulait prophétiquement Et quand vient la fin du voyage. J'aurais aimé la lui redire à Limoges ce week-end où elle était attendue au salon du livre. 
Ce sera pour une autre fois.

mercredi 2 avril 2014

Vers Limoges

Et c'est encore pour Norlande, qui est dans la dernière sélection du prix Jean-Claude Izzo que nous partons demain à Limoges, histoire de rencontrer des lecteurs puis de participer au salon Lire à Limoges jusqu'à dimanche.

Décidément

La Picardie, à 300 km/h, en tégévé. Avec le meilleur compagnon de voyage qui soit. Décidément, les gens qui s ennuient sont des cons.

mardi 1 avril 2014

Comme un doute

Parfois, je me demande si la solution, ce n'est pas une maison à Tarnac, ou dans un coin de ce genre, avec mes livres, un jardin et une école autogérée où l'on apprendrait aux enfants la poésie, le jardinage et le maniement des explosifs, ce qui revient au même, finalement.

Le miracle Manuel Valls

Manuel Valls invente le socialisme dada


Enfin une bonne nouvelle pour la gauche. En nommant hier Manuel Valls à Matignon, François Hollande a fait le choix courageux d’en finir avec les archaïsmes de son camp. Et reconnaissons au président qu’il a très bien entendu le message des élections municipales. Dans toutes les villes françaises, le cri qui s’est fait entendre est clair : plus de liberté pour les entreprises et plus de flexibilité afin que les chômeurs puissent retrouver du travail. Mais aussi  plus de baisse des charges  sur les fiches de paye, car les charges plombent les  patrons et il n’y a plus que quelques dinosaures plus rouges que roses comme Gérard Filoche (qui ne sera heureusement pas ministre du Travail, je prends les paris) pour les appeler du « salaire différé » sous prétexte que demain le salarié pourrait tomber malade ou se retrouver au chômage, ce qui montre bien la peur mesquine du lendemain qui caractérise les tenants de l’Etat-providence.
Non, Dieu merci, Manuel Valls est un moderne et cela suffit à dire son excellence. Car la modernité, on a presque honte de proférer un tel pléonasme, c’est le progrès et le progrès c’est la gauche. Donc Manuel Valls est de gauche. CQFD. Certes, lors de la primaire du PS, il avait réuni 6% du vote des électeurs socialistes et apparentés. C’est dire le défi qu’il va avoir à relever pour convaincre son propre camp. Mais il n’est pas l’homme à succomber aux vieux tropismes et aux vielles lunes du socialisme à la papa. D’ailleurs n’avait-il pas proposé de changer le nom du parti socialiste, comme Marine Le Pen a envie de changer celui du Front national, car il arrive parfois que l’attachement à un nom brouille un message novateur.
Oui, c’est son seul handicap, Manuel Valls va contre toute une époque, toute une société crispée sur ses avantages acquis, une société qui a peur du grand air de la liberté même s’il faudra faire attention aux pics de pollution, rançon somme toute bien légère quand on songe au bonheur apporté par la croissance.
Il faut une sacrée audace, quand on y songe,  pour avoir comme corpus idéologique celui d’expériences aussi isolées que celles, par exemple de Tony Blair au Royaume-Uni, de Gerhard Schröder en Allemagne, de José Luis Zapatero en Espagne ou aujourd’hui de  Matteo Renzi en Italie. Oui, la gauche de Manuel Valls, elle se définit par la prise de risques, par des propositions réellement nouvelles qui n’ont jamais vraiment fait leurs preuves : la réduction du déficit, qui a encore augmenté tragiquement de quelques dixièmes ces jours-ci, accentuant le mécontentement des gens qui veulent avant tout des finances publiques saines, quitte à accepter quelques sacrifices temporaires sur des domaines aussi secondaires que l’éducation, la santé, le pouvoir d’achat. Parce qu’on le sait, pourtant, bon sang, que le déficit, c’est transmettre à nos enfants des handicaps qui rendront leur vie insupportable : peut-on accepter, si on est de gauche, d’imaginer la prochaine génération confrontée au chômage de masse, à la précarité, à une retraite qu’ils ne pourront prendre qu’à 65 ans, voire 67 ou 68 ans ou encore à vivre avec une sécurité sociale moribonde qui dérembourserait toujours plus les médicaments. Peut-on, aussi, indéfiniment accepter de verser des prestations sociales sans demander quelque chose en échange, par exemple à un licencié de PSA ou de la Redoute, d’aller tondre la pelouse de sa mairie ou de faire moniteur de piscine ?
Non, c’est Manuel Valls et Manuel Valls seul qui pourra remettre la France au travail. Il n’aura pas les timidités centristes de l’UMP, espérons-le, sur cette question et lui saura en finir avec les 35 heures comme il l’a déjà suggéré par le passé car les 35 heures sont une aberrrration, avec au moins 4 r, comme le prononçait l’excellent baron Seillière à l’époque où il dirigeait le Medef.
C’est sur Manuel Valls, et Manuel Valls seul, d’ailleurs, que François Hollande pourra compter pour faire respecter le pacte de responsabilité aux salariés qui vont bien finir par comprendre, à force de pédagogie, (parce que la gauche c’est la pédagogie), que les patrons feront forcément l’effort d’embaucher et ne profiteront pas de l’aubaine pour d’abord améliorer leurs marges, pour peu qu’on trouve cinquante milliards à leur donner. Un échange win-win, forcément win-win, comme on dit, quand on est moderne.
Cette absence de langue de bois, Manuel Valls n’a pas non plus hésité à l’appliquer, déjà, dans des domaines où ses faux amis de la fausse gauche continuent à confondre l’angélisme et l’humanisme. Parce que l’humanisme, c’est une exigence. C’est admettre qu’il y n’y a pas assez de blancos à Evry, c’est reconnaître que les Roms, ces ennemis de l’intérieur, n’ont pas tous vocation à s’assimiler, c’est enfin admettre que l’insécurité n’a pas de causes sociales mais est surtout le fruit d’une perte de repères d’une jeunesse des banlieues, ivre de shit et d’islamisme et bien trop gâtée par la redistribution des richesses produites par d’autres. Ce n’est pas avec Manuel Valls qu’on verra resurgir cette insupportable culture de l’excuse qui est dans l’ADN de cette vieille gauche façon Taubira (on espère que celle-ci dégagera très vite) ou Cécile Duflot (elle, elle l’a déjà annoncé).
Mais Manuel Valls, s’il est seul comme souvent l’homme de gauche, saura néanmoins s’appuyer sur le désir populaire de changement, un peu comme Mao qui trouva la force d’éliminer les instances intermédiaires de la bureaucratie de son propre parti en s’appuyant directement sur les forces vives de la nation avec pour mot d’ordre « Feu sur le quartier général ! »
Car ne nous y trompons pas, c’est bien à une révolution culturelle que nous invite Manuel Valls.
Oui, ce coup-ci, elle peut trembler la droite. 
La gauche est de retour.
paru sur Causeur.fr, ce premier avril

samedi 29 mars 2014

Rouge, et puis blanc.



Le Talon de fer du 28 mars, dans Liberté Hebdo, le petit canard rouge du Nord-Pas-de-Calais

Il va tout de même falloir, d’urgence, redéfinir le mot « gauche ». Je m’explique. J’ai eu l’honneur de figurer sur la liste A Lille l’humain d’abord menée par Hugo Vandamme. J’ai vu une très belle campagne, j’ai vu naître chez nous tous qui venions de tous les horizons du Front de Gauche une belle fraternité, un bel engagement unitaire autour d’un programme d’émancipation et de solidarité. Je nous ai vus, collectivement, inventer autre chose au fur et à mesure que cette campagne avançait.
Bref, j’étais sur une liste de gauche, ça, j’en suis certain.
Elle comportait des ouvriers, des enseignants, des artistes, des précaires, des soignants et même un ancien résistant, Michel Defrance. Elle était à l’image de Lille, de ses préoccupations mais aussi de sa mémoire, de son histoire. Elle portait une attention toute particulière au quotidien des plus fragiles dans les quartiers, elle parlait de rendre la ville moins chère, d’empêcher qu’on exile les pauvres loin de chez eux au nom de la spéculation immobilière. Elle voulait rendre les gens maîtres de leur destin, par la pratique systématique des assemblées citoyennes.
Le soir du premier tour, cette liste a fait 6, 17%.
Pas loin de 3500 voix. J’ai vu qu’elle faisait de beaux scores dans les quartiers populaires mais aussi dans les quartiers plus bobos. Comme si notre message touchait, potentiellement, la plus grande partie de la population, comme si nous avions vocation, un jour où l’autre, à être majoritaires. Bref, même si on aurait aimé deux ou trois pour cent de plus, on a tous compris, quand même, à quel point ces 6, 17% étaient riches d’espoir.  Après tout, on avait fait campagne contre tout le monde. Et les 6, 17% de notre liste, ils ont été plus durs à obtenir que, par exemple, les 17% du FN. C’est tout de même plus difficile en temps de crise de faire passer un message de gauche qu’un message de trouille. C’est plus compliqué d’expliquer que les choses pourraient aller mieux en rendant les transports gratuits, en remunicipalisant  la gestion de l’eau que d’annoncer la chasse au Roms, l’armement de la police municipale et des caméras de vidéosurveillance partout.
Dans notre liste, il y avait des élus sortants. Il était assez logique, avec un beau score comme le notre, qu’ils puissent continuer, eux, et pourquoi pas quelques autres candidats à faire leur travail d’élus de gauche, à mettre leur écharpe tricolore non pas pour parader mais pour aller sur les lieux d’un plan social, d’une expulsion de locataire ou d’une manif de sans-papiers. Pour qu’ils puissent continuer, il fallait donc que Martine Aubry qui a connu une dégringolade impressionnante et qui le soir du premier tour se consolait sur les médias nationaux en expliquant que le rapport gauche droite à Lille était de 60/40%, fasse une place sur sa liste à nos 6, 17% qui eux sont vraiment de gauche. Elle n’a pas voulu, elle a même cherché à nous humilier en proposant deux ou trois places absolument non-éligibles.
Je vais en déduire quoi ? Nous allons en déduire quoi ?
C’est assez simple : que si Martine Aubry ferme sa porte à une liste de gauche, c’est qu’elle n’est plus de gauche. On s’en doutait ? Pas à ce point-là, tout de même.
Les Lillois, donc, pour le deuxième tour n’auront plus de liste de gauche pour laquelle voter. Ils auront le choix entre une liste d’extrême-droite avec le FN, une liste de droite décomplexée avec Lecerf et une liste de droite complexée avec Aubry.
Pour moi, le choix, il est vite fait.
Le seul vote à gauche possible pour ce deuxième tour, ce sera le vote blanc.

Norlande, et de trois.

Et de trois pour Norlande.
Ce prix où cinq titres étaient encore en lice, on est allé le chercher, in the middle of nowhere, entre Angers et Cholet, à La Romagne, au coeur des Mauges. On a passé la Loire, on a vu la beauté de l'Ouest dans un printemps frisquet et variable comme la vie, on a même vu le panneau indicateur Savennières et on a pensé au vin, à la mythique Coulée de Serrant. Quand en boirons-nous de nouveau et avec qui, t'en souvient-il, Agnès, du temps que nous étions jeunes.
Ce prix, donc, a été attribué par les lycéens des Maisons familiales rurales du Maine et Loire, qui ont aimé Clara et qui ont compris que nous étions tous des Norlandais. On ne répètera jamais à quel point ce genre de prix, remis par les lycéens eux-mêmes, c'est à dire par les premiers concernés (ici un vote de plus de trois cents d'entre eux) touche particulièrement un écrivain. 
Merci à eux.

 Après, on a fêté ça dignement dans quelques bars d'Angers, avec Vincent Cuvellier, un camarade écrivain bon perdant. Et rien n'est plus agréable que de boire la nuit, dans une ville que l'on connaît mal mais qui pourtant, comme toute les villes françaises, garde quelque chose de familier, et même d'intime.
 

mercredi 26 mars 2014

Vers l'Ouest

Demain, à l'invitation des MFR (Maisons Familiales Rurales) du Maine et Loire qui remettent un prix de littérature jeunesse, on ira promener Clara du côté d'Angers pour convaincre de jeunes lecteurs de couronner Norlande.

Municipales: l'autre enracinement.

Il va enfin y avoir des touristes à Hénin-Beaumont. Ils auront des caméras et une carte de presse, mais au moins, ça fera de l’animation. On peut parier que ça va durer pour les deux ou trois ans à venir. Les journalistes adorent ça, les belles histoires simples qui frappent l’imagination. À quoi ça peut ressembler, des prolos dans un coin vilain comme tout qui ont transformé une ville ouvrière historiquement à gauche en laboratoire du FN ? Ça va filmer sec du côté des friteries et des bistrots, et puis aussi du marché, l’endroit favori de rassemblement des pauvres d’après le guide du Routard des idées reçues.
Après tout, peu importe que l’enracinement du FN ait ici une bonne vingtaine d’années et qu’il se soit approfondi dans un microclimat particulier, celui d’un PS corrompu et d’une ville et d’un bassin d’emploi qui auront connu un vrai désespoir, celui de la fermeture des mines et un faux espoir, presque plus douloureux, celui d’une réindustrialisation ratée dans les années 90 qui débouchera sur un autre échec symbolisé, entre autres, par la fermeture violente de Metaleurop en 2003. On ne verra à Hénin-Beaumont que ce que l’on veut bien voir depuis Paris. Avec les grilles de lectures prédigérées qui iront de l’antifascisme de bac à sable aux sempiternels mantras de « la gauche sans le peuple », du PS qui a trahi la classe ouvrière et du PCF qui est aux abonnés absents. Peu importe aussi que le vote FN d’Hénin-Beaumont et du bassin minier n’ait rien de commun, ni par son électorat, ni parce ce qu’il demande avec celui du Sud composés par des pieds-noirs qui vont en arriver à la troisième génération de rancœur identitaire ou par des retraités aisés qui veulent de la sécurité, encore de la sécurité, toujours de la sécurité.
Non, nous serine-t-on à longueur de reportages et de colonnes, le seul fait majeur de ces élections municipales, c’est la poussée sans précédent du FN. On a déjà oublié sa difficulté à présenter des listes (et leur petit nombre in fine),  on a déjà oublié la présence de centenaires, d’alzheimériens ou même de personnes décédées sur celles que le parti de Marine Le Pen est parvenue péniblement à boucler, on a enfin oublié que le FN a déjà eu une expérience municipale, expérience pas franchement heureuse d’ailleurs, en 1995 où toutes les mairies ont été perdues dès le mandat suivant sauf celle d’Orange.
On le voit, c’est tout de même beaucoup plus facile quand l’ensemble du système médiatique se transforme, plus ou moins volontairement, en attachée de presse faussement effrayée et vraiment complaisante. On en arriverait presque à penser que l’on se trouve en présence de chiens de garde cathodiques rendant service à leurs maîtres en faisant croire qu’il n’y a plus d’alternative électorale, désormais, qu’entre des partis libéraux et sociaux-libéraux d’un côté et le FN de l’autre…

On aimerait pourtant ici insister sur un autre enracinement, d’autant plus tranquille et discret qu’il n’intéresse pour l’instant encore personne car il est beaucoup moins spectaculaire, au sens debordien du terme, que celui du FN. Il s’agit des scores réalisés par la gauche de la gauche, à côté du marasme socialiste et de la relative bonne tenue des écolos. Pour aller vite, cette gauche de la gauche correspondrait au Front de gauche si les choses étaient simples. Mais elles ne le sont pas. Le Front de Gauche, composé du PCF, du PG et de diverses organisations comme Gauche Unitaire ou Ensemble, a connu de fortes secousses depuis une petite année, justement à cause de la préparation de ces municipales. Le PCF, pour des raisons historiques et pour sauver des élus, a eu une politique à géométrie variable, partant parfois dès le premier tour avec les socialistes, parfois au sein de listes FDG. Mais il y a aussi Mélenchon, dont le narcissisme parfois envahissant a fait oublier que le Front de gauche, c’était un programme et pas seulement un cartel électoral au service d’un seul homme. Un homme pris d’ailleurs à son propre piège, qui a eu une tactique uniquement faite de coups de gueules médiatiques, ce qui paradoxalement a rendu invisible dimanche soir la très bonne tenue des différentes listes à gauche du PS.
Résultat, du côté de Valls mais c’était déjà la même chose quand Guéant était à l’Intérieur, les scores réalisés par ces listes à gauche du PS ne sont pas comptabilisés en tant que tels, leurs électeurs étant éparpillés façon puzzle sur le site du gouvernement entre « extrême-gauche » (où ils se retrouvent mélangés avec Lutte ouvrière et le NPA), « divers gauche » (là, un comble, ils se retrouvent dans le même sac que des radicaux de gauches ou des PS dissidents) voire « écologistes » quand cette liste de gauche de la gauche, à Brive par exemple, se retrouve avec un mélange de candidats PG et EELV.
Or que constate-t-on si on creuse un peu au-delà de la représentation journalistique convenue et des calculettes simplificatrices de la place Beauveau ? C’est que ces listes de la gauche, présentes partout, font toutes ou presque plus de 5% et souvent des scores à deux chiffres.  On voit aussi qu’elles obtiennent ces bons résultats de manière nationale, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, dans les grandes villes comme dans les moyennes. Prenons la plus grande d’entre elles, Paris. Le PCF est parti dès le premier tour avec Anne Hidalgo mais il y a eu une liste FDG malgré tout, qui flirte avec les 5% dans un contexte très défavorable. Mais c’est beaucoup mieux à Rennes, par exemple, là aussi sans le PCF, où cette liste de gauche de la gauche atteint 15%.
Ailleurs, quand le FDG retrouve sa composition classique avec le PCF, les résultats peuvent parfois être spectaculaires comme à Montreuil où le PS est éliminé dès le premier tour. Ou encore à Lille où pour la première fois depuis 35 ans, les communistes ont préféré ne pas partir d’emblée avec les socialistes et jouer la carte FDG, au grand dam de leurs propres directions nationales et départementales. Le résultat est de 6,17%. Plutôt encourageant pour une première, surtout si on détaille quartier par quartier où l’on constate que le vote pour la liste À Lille l’humain d’abord se répartit assez uniformément entre quartiers bobos et quartiers populaires.

Bien sûr, le score de ces listes n’est pas celui du FN (là où le FN est présent) et il est vrai qu’il est plus difficile d’expliquer en temps de crise des enjeux comme la gratuité des transports ou la remunicipalisation de la gestion de l’eau que de limiter son ambition à demander d’armer la police municipale et de mettre des caméras partout. Mais enfin, quand on regarde le score élevé de ces listes de gauche de la gauche comme à Montpellier, Limoges, Nîmes, Avignon, Bourges, Rouen ou même Marseille, on s’aperçoit tout simplement qu’il y a eu une autre façon de dire non au PS (ou à l’UMP) que de voter FN ou de s’abstenir.
Quel que soit le devenir de ces listes au second tour, leur électorat qui est apparu depuis les européennes de 2009 est là et bien là, autour de 7 à 8 % au niveau national et avec une pointe à 11% lors des présidentielles de 2012.
Jusqu’à preuve du contraire, retrouver et consolider ce score dans des municipales aussi défavorables à tout ce qui était estampillé « gauche » à cause de l’utilisation abusive qu’en fait cette droite complexée qu’on appelle encore PS, c’est aussi un enracinement. Un vrai.
Paru sur Causeur.fr