jeudi 26 février 2015

Hammett à Bruxelles

En avant première, Hammett détective, qui fête les cent ans de l'entrée de Hammett chez Pinkerton et qui sortira le 5mars en France, sera présenté en avant-première à la Foire du Livre de Bruxelles vendredi et samedi. On sera présent avec les excellents Marcus Malte et Tim Willocks. Il n'est pas impossible qu'on prolonge le séjour dimanche parce qu'un dimanche à Bruxelles, ça veut dire marché aux puces et trappiste brune, ou même une trattoria parce que la cuisine italienne à Bruxelles, c'est tout de même quelque chose.

Propos comme ça, 20

 Parfois, j'ai l'impression d'être né avec des souvenirs.

Que Hollande ait parlé de Français de souche pour les profanateurs du cimetière juif, j'excuse: c'était pour mettre le nez dans son caca à Cukierman. Mais la bataille du vocabulaire est à reprendre puisqu'il y a toujours quelque chose de dangereux à emprunter le vocabulaire de l'extrême-droite pour la combattre.





Démence sénile du droitard même jeune: le monopole revendiqué du "réel''. Il n'y a que lui qui sait ce qu'c'est le "réel". Alors que le "réel" du droitard, de fait, ressemble à une hallucination psychotique: il vit entouré de hordes barbues islamistes, de pédés mariés, de voyous remis en liberté et d'instituteurs socialistes qui apprennent la masturbation aux enfants.
Mais le "réel", évidemment, il n'y a que lui qui le voit.

 

Alors, plutôt se souvenir des belles choses:"Ce qui frappe, c’est que jamais la main ne tremble. Ces gamins ont un courage fou. Moins ils ont fait d’études, plus ils ont des convictions d’airain. Chrétiennes pour les uns, communistes pour d’autres, patriotiques pour tous. Les mots qui reviennent sans cesse claquent comme des balles : honneur, devoir, idéal, et leur inflexible corollaire : « Vive la France ! » « Je saurai mourir comme meurt un Français », écrit à ses parents Henri Gautherot, un ouvrier de vingt et un ans qui, lors d’une manifestation organisée par les Jeunesses Communistes, avait été blessé alors qu'il détournait le canon d'un revolver allemand de son camarade Pierre Daix"
Jérôme Garcin, Le Voyant (Gallimard) 
(sur un grand oublié: l'écrivain résistant, aveugle et déporté à dix neuf ans, Jacques Lusseyran)

Trois lignes de Marcel Aymé, Nimier ou ADG, et à chaque fois, la même réflexion: les réacs ne les méritent pas.

Pour Angela Merkel, "La loi Macron est une bonne chose." Même avec la meilleur volonté du monde, allez éviter le point Godwin avec ça...

"Il m'étonne encore d'éprouver
le taciturne goût de vivre
Je l'entends qui se parle en moi
comme dans un habit trop grand
se débattent la chair et l'os
d'un qui aurait poussé trop vite."
Georges Perros, Une vie ordinaire.

dimanche 22 février 2015

Des jeunes filles

Le reflet de la porte vitrée du parloir passa brusquement sur le sable de la cour, à nos pieds. Santos leva la tête, et dit:
"Des jeunes filles."

Pierre Autin-Grenier, Brautigan français

sur Causeur.fr
Avez-vous lu Pierre Autin-Grenier ? Si ce n’est pas le cas, ce ne serait pas très étonnant.
Pierre Autin-Grenier était un auteur confidentiel, comme on dit. Il était d’ailleurs très lucide sur sa visibilité médiatique dont il se moquait comme de l’an quarante : « Recenser en fin d’une vie rêveuse et distraite une somme d’écrits aussi minces qu’une membrane de chauve-souris et n’envisager au mieux de ne rédiger maintenant que de laconiques cartes postales à quelques rares et lointains fidèles, méritent bien, ma foi, d’être regardé comme le poète le plus prometteur du patelin par mes six cents trente neufs lecteurs et cela, mieux que de me combler d’honneur, suffit tout à fait à mon bonheur. »
D’emblée, en quelques lignes, vous avez ce qui fait la « touche » Pierre Autin Grenier. Un mélange calme d’autodérision et de mélancolie discrète, sans compter un style reconnaissable entre tous, à la simplicité travaillée, à l’évidence trompeuse car vous pouvez être emportés très loin du sujet initial qui vous fait partir d’une grille mal fermée alors que quelques paragraphes plus loin,  vous vous retrouvez, avec sur le pare-choc de votre voiture, du sang et des petites ailes blanches de l'Ange que  vous venez d’écraser  sur une départementale.
Pierre Autin-Grenier, qui décidément ne fait aucun effort pour s’imposer dans le paysage des lettres, est mort le 12 avril 2014. Le lecteur comprend assez vite de quoi puisque Analyser la situation, ouvrage posthume, est dédié à son cancer du poumon. Rassurez-vous, aucune considération grave sur la maladie, la souffrance, la mort ou alors dans la suggestion, le non-dit, l’implicite qui se devine dans le blanc séparant deux textes.
Mais pour l’essentiel Pierre Autin-Grenier, dans Analyser la situation, ne change en rien la manière qui a fait sa réputation auprès d’un cercle d’admirateurs que sa mort a laissé désorientés parce qu’il faisait partie, selon le mot de Chardonne, de ces écrivains qui n’avaient pour lecteurs que des gens qu’il aurait voulu pour amis. La manière Autin-Grenier, c’est le récit court, la nouvelle, le fragment d’une autobiographie plus ou moins fantasmée, voire le poème en prose. On pense en lisant Autin-Grenier, à Richard Brautigan ou à Frédéric Berthet. Avant Analyser la situation, Autin-Grenier avait écrit des recueils qui disaient assez son humour noir, sa douceur, sa résignation polie et drôle devant l’absurdité du monde. On recommandera par exemple la trilogie parue chez Gallimard/l’Arpenteur : Je ne suis pas un héros, Toute une vie bien ratée, L’éternité est inutile. Si les choses se passent bien entre Autin-Grenier et vous, vous me remercierez et vous reviendrez régulièrement vers ces trois livres, même pour quelques minutes, en les ouvrant au hasard car une des manières de savoir que l’on a à faire à un grand écrivain, c’est qu’on ne saute jamais les mêmes passages à la relecture.
Dans Analyser la situation, nous verrons un homme rouler très vite dans la nuit en faisant le point sur sa vie puis un autre homme s’interroger avec inquiétude sur les rapports entre le sauté de ris de veau aux morilles, qui est le plat préféré de l’écrivain Jim Harrison, et la création littéraire. Sans compter celui qui emporte une « victoire au finish contre les cannibales » grâce à Samuel Beckett et un autre qui prouve sa bonne santé mentale en avalant des anxiolytiques pendant une performance d’avant-garde au Palais de Tokyo. Il s’agit sans doute d’un seul et même homme et il s’agit certainement de Pierre Autin-Grenier lui-même, c’est-à-dire de nous tous, en fait, qui avons, pour peu que l’on soit lucides et que l’on sache prendre un peu de temps pour se regarder dans le miroir des jours, l’impression de vivre dans un monde légèrement absurde où l’on se promène comme des étrangers en pays lointain. C’est que Pierre Autin-Grenier raconte ses histoires comme nous déroulons nos existences : on croit avoir tracé la direction une fois pour toutes et l’on s’aperçoit qu’on est soudain très loin de ce qu’on avait voulu. C’est angoissant, mais quand on lit Autin-Grenier, on se dit que ce n’est pas forcément plus mal et puis, de toute façon, on finira bien par  trouver « un coin tranquille pour lancer le bouchon dans l’eau claire de ruisseaux sans prétention et taquiner le goujon en attendant que se pointe le soleil de midi, l’endroit magique où construire des cabanes en rondins pour protéger des rigueurs de l’hiver les ragondins ou batifoler l’été sur les berges sauvages en compagnie de nymphettes d’à peine seize ans aux blondeurs frisottantes. »



Analyser la situation de Pierre Autin-Grenier (Finitude)
On signalera chez le même éditeur, Une manière d’histoire saugrenue, un recueil d’hommages à Pierre Autin-Grenier.

samedi 21 février 2015

Karl Marx approuve la compil-22 (à sortir fin mars)

"Tout ce choeur de calomnies que le parti de l'ordre ne manque jamais dans ses orgies de sang, d'entonner contre ses victimes, prouve seulement que le bourgeois de nos jours se considère comme le successeur légitime du seigneur de jadis, pour lequel toute arme dans sa propre main était juste contre le plébéien, alors qu'aux mains du plébéien la moindre arme constituait par elle-même un crime."

vendredi 20 février 2015

Notes retrouvées sur Ostende


La seule erreur que nous aurons commise est de ne pas avoir passé chaque jour de notre vie au bord de la mer.

Oui, finalement, c'est la seule.

Marvin Gaye à Ostende, c'est une belle histoire de tristesse et d'amitié, un peu amère à la fin.

Loin des mâchoires.

Gérard Prevot, qu'il faut lire, est mort en 1975 à Ostende. 

What's going on? Pas grand chose: tu deviens de plus en plus à gauche dans un monde de plus en plus à droite. Et pour arranger le tout, tu vieillis. 

Gerard Prévot était un fantastiqueur belge. Dans la tradition de Jean Ray ou Thomas Owen. 

J'ai vu la fenêtre de l'appartement où Marvin Gaye a composé Sexual Healing.

Comme un coup de moulin à poivre sur une huitre de Zélande.

Les galeries royales de Léopold II, à Ostende ou la Place du Commerce, à Lisbonne, la nuit: des Chirico.

Les solutions géographiques à la tristesse rendent encore plus triste. Effet paradoxal, le même que celui de certaines molécules psychotropes.

Marvin Gaye est un fantôme. Gérard Prévot est un fantôme. Nous sommes des fantômes.

Marvin Gaye, en 1981: "Je me sens comme un orphelin et Ostende est mon orphelinat."

James Ensor, à Ostende, peint des masques parce qu'il faut bien que les fantômes se déguisent. Aussi.

Uchronie possible à Ostende quand on voit, sous le ciel gris, la façade monumentale de l'hôtel des Thermes ou la statue monumentale, très réaliste socialiste, du Monument aux marins, sur la promenade. D'ailleurs, un autre fantastiqueur belge, et grand poète, Marcel Thiry en a écrit une qui se passe à Ostende cent ans après la victoire de Napoléon à Waterloo. Elle porte un titre qui va bien avec la mer du Nord: Echec au temps.

Par une nuit glaciale et claire de février 2014, il est évident qu'on ne peut voir Ostende autrement qu'avec les yeux de Léon Spielliaert. La nature imite l'art.

 






jeudi 19 février 2015

Je viens des années soixante et j'y retourne...

...dès que j'ai retrouvé les appareillages temporels du professeur Swaine décrits dans Le seuil du jardin d'André Hardellet. (Pauvert, 1966)



mercredi 18 février 2015

En fait, ce sera dès le 26 mars en librairie

histoire d'être présent à Quais du Polar à Lyon

L'élégance d'Elsa Marpeau

L'élégance dElsa Marpeau​: vous faire croire dans Et ils oublieront la colère qu'elle vous parle des femmes tondues à la Libération avec un polar caniculaire, tendu, qui fait le pont entre le présent et le passé dans un hameau de l'Yonne où rodent des névroses mémorielles. Alors qu'elle a d'abord et avant tout écrit un roman sur l'éternelle fascination, souvent haineuse,  qu'exerce sur les hommes apeurés le soleil noir de la féminité assumée, sexuelle, irradiante.  La chevelure en est le symbole le plus fort, comme on le sait depuis Baudelaire, et comme le savent les lecteurs d'un autre livre d'Elsa, son  insolemment sensuel et érudit Petit éloge des brunes. Et en plus, dans Et ils oublieront la colère, Elsa a évidemment compris que les vrais grands romans noirs sont tous, d'une manière ou d'une autre, une relecture de la mythologie et de la tragédie grecque comme l'avait vu, en son temps,  Malraux à propos du Sanctuaire de Faulkner.
Bon, en plus, avec tout ça,  j'ai bien l'impression que je suis tombé amoureux du capitaine de gendarmerie Garance Calderon
.

Et ils oublieront la colère d'Elsa Marpeau

Never surrender


mardi 17 février 2015

Avec le PS, on n'est jamais déçu.

La droite en avait rêvé, et comme pour beaucoup de choses, depuis 2012, le Parti socialiste l’a fait. Le travail le dimanche sera probablement généralisé au nom de la liberté. Il y aura bien quelques frondeurs pour se battre sur le poids des chaînes, à savoir le nombre de dimanches ouvrables dans l’année et le pourtour des zones touristiques mais il semble bien que la messe soit dite.
Puisqu’on parle de messe, d’ailleurs, on aimerait bien de nouveaux entendre les cathos ou les protestants. Je suis certain qu’avec un peu d’effort, ils pourraient se mobiliser avec la même force impressionnante que contre le mariage pour tous. Finalement, s’ils voyaient dans l’union devant le maire de deux hommes ou de deux femmes « une mutation anthropologique majeure », on leur rappellera que la fin du dimanche devrait l’être tout autant à leurs yeux.  Construire une société où l’idée de la liberté se résume à celle de consommer, y compris  le dimanche et les jours fériés, voire surtout le dimanche et les jours fériés, n’est pas non plus un petit changement.  C’est quand même soumettre la vie de ceux qui travailleront et de ceux qui ne travailleront pas à un temps marchand qui n’a rien à voir avec celui de l’amour, de la famille, de l’amitié, de la réflexion et du repos, Dieu lui-même ayant montré l’exemple dans la Genèse. Mais quelque chose nous dit qu’il ne faudra pas trop compter sur le Printemps français ou les Veilleurs pour monter au créneau avec la même virulence ou la même énergie. On pourra compter sur des évêques, surement, parce que c’est tout de même un peu leur affaire aussi, alors que les églises sont désertées, de voir leurs ouailles se  consacrer plutôt aux caddies qu’au caté.
Gageons qu’à ce moment-là, de bons esprits invoqueront la laïcité. Elle sert beaucoup ces temps-ci, la laïcité, même si on a de plus en plus de mal à la définir. Quoi, quels sont ces affreux curés qui veulent intervenir dans nos vies ! On croyait s’être battus pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat et que les choses étaient réglées depuis la loi de 1905, même si on pourrait trouver plus urgent, par les temps qui courent, de faire voter une loi séparant la vie et la marchandise et désignant à la seconde le périmètre qui est le sien pour ne pas coloniser la première.
Mais la liberté, on vous dit ! Et pour la défense des libertés, ils sont champions les socialistes ! Le Medef ne pouvait pas rêver meilleure partenaire, par exemple, que la députée Colette Capdevielle. Avec un mélange de vieux populisme qui joue la Province contre Paris et un soupçon de mépris pour la culture, cette dame refuse qu’on organise ses dimanches et que « l’on statue dans nos vies de manière intrusive ». On pourrait jouer aussi la carte du populisme, avec madame Capdevielle, et lui répondre qu’elle n’est probablement pas smicarde ou précaire et que donc elle ne vivra pas comme une obligation ce qu’elle présente comme une liberté, évidemment.  Mais on préférera lui faire remarquer que sa formulation est profondément absurde. Ce qui est intrusif, en bonne logique, c’est ce qui vient perturber ce qui existe. C’est le travail du dimanche qui est intrusif,  c’est Macron qui est intrusif et pas le fait de vouloir consacrer son dimanche à jouer aux boules, à lire, à voir un musée voire à s’ennuyer car l’ennui est aussi un droit de l’homme.
À moins qu’il y ait une autre explication à cet acharnement de la députée Capdevielle à vouloir faire travailler le dimanche. Etant donné la très probable raclée électorale que vont se prendre les socialistes dans un mois et demi, le travail le dimanche est un moyen comme un autre de rétablir le suffrage censitaire.
Au moins, pendant qu’ils bosseront, ces salauds de pauvres n’iront pas voter FN…
paru sur Causeur.fr

dimanche 15 février 2015

Je crois qu'il serait content...

Mon grand-père paternel (1912-1994) était instituteur dans le Pays de Caux et plaçait très haut la littérature, au point d'être abonné à la Nouvelle Revue Française durant les années 30. Il me donna sa collection pour mes vingt ans. Je crois qu'il était le seul à avoir pris vraiment au sérieux ma vocation d'écrivain (je sais ce que le mot a de pompeux, mais je n'en trouve pas d'autre). Il a eu le temps de voir sortir mes trois premiers livres.  Je pense qu'il aurait été encore plus fier, finalement, de me voir publié aujourd'hui dans la Nouvelle Revue Française qui représentait pour lui ce qui se faisait de mieux. C'est donc à lui tout naturellement que je dédie "Uchronie pour un tueur fatigué" qui a paru dans le numéro de février 2015 et que je lui dis, où qu'il soit, qu'il me manque toujours.

vendredi 13 février 2015

Picardie, 300 km/h


Hasard objectif: relecture d'Une vie ordinaire alors que Le Monde du jour s'exalte, entre extase et effroi (modéré, l'effroi) sur le "transhumanisme", cet avatar ultime du positivisme. On restera donc, décidément, du côté de Perros et contre les robots, préférant être ému comme si nous allions "disparaître dans le moment."

jeudi 12 février 2015

Vanishing point


Il a jeté son macbook dans la Creuse
vers Argenton
Un poète doit laisser des traces
non des preuves disait à peu près l'oracle
préféré de l'époque pompidolienne
le grand poète officiel de la cinquième 
Il avait déjà jeté son smartphone dans le Cher
à moins que ce soit dans l'Yèvre
à Vierzon
sous l'oeil presque compréhensif
du petit garçon qui pêchait
entre les piles du pont
Même des traces
c'est encore trop
surtout aujourd'hui
Il a pour projet maintenant
quand il sera disons à 
La Souterraine
de voir un film à l'Eden
et sa façade du monde d'avant et
avec une paire de ciseaux achetée
au bar tabac journaux pmu cadeaux souvenirs
de découper sa carte d'identité
pendant que sur l'écran s'agiteront
des trentenaires hystériques
qui riront trop fort
Avec un peu de chance 
la carte de crédit
suivra le même sort vers 
Eymoutiers
fragments bleus d'aliénation 
emportés dans la Vienne
qui rit par ici d'un rire de rivière
et non d'un rire de trentenaire
puis il montera sur le Plateau
et sans fleurs ni couronnes
ni traces ni preuves
il s'installera à la terrasse d'un bistrot
en attendant l'insurrection.



©jérôme leroy, 2015

Sur Michel Houellebecq et Soumission

paru dans Causeur magazine (février)

Décidément, rien ne se passe comme prévu dans la France de François Hollande. Avant le 7 janvier, la polémique qui aurait dû occuper la scène médiatique, littéraire et politique, c’était la parution de Soumission, le dernier roman de Michel Houellebecq. Les privilégiés l’avaient déjà lu sur épreuves ou dans les services de presse gracieusement envoyés « à ceux qui comptent », de manière à ce qu’avant même la sortie du livre, une préparation d’artillerie journalistique pilonne le champ de bataille, comme il convient dans les manuels de tactique militaire, selon un schéma auquel on avait commencé à s’habituer depuis septembre d’abord avec Trierweiler et ensuite avec Zemmour. Mais pourquoi un roman, car Soumission est un roman, devait-il provoquer un tel scandale ?
A moins que vous n’ayez passé vos vacances vraiment très loin et très longtemps, il était dur de ne pas savoir ce que Houellebecq imaginait dans Soumission : une France où un parti islamique modéré gagnait les présidentielles de 2022 contre le Front National. Bien sûr, Soumission arrivant juste après Le Suicide Français, il était tentant de voir là une tendance de fond, celle de l'inquiétude de l'époque sur cette question obsédante, sensible, explosive de l’Islam, orchestrée et récupérée par les politiques de tout bord pour en tirer des conclusions exactement inverses.
On y serait sans doute encore, dans cette polémique, puisque, grande première dans l’histoire de la République, les deux têtes de l’exécutif se faisaient critiques littéraires et d’ailleurs, comme nombre de critiques littéraires, donnaient leur avis sur un roman sans nécessairement l’avoir lu. Version présidentielle, la plus honnête, le 5 janvier : "Je le lirai parce qu'il fait débat. Mais mon rôle est de dire : ne nous laissons pas emporter par ce climat, dévorer par la peur, l'angoisse". Version primo-ministérielle, la plus sectaire : « La France, ce n’est pas Michel Houellebecq, ce n’est pas l’intolérance, la haine, la peur » Là, c’était le 8 janvier, c’est à dire après l’attentat contre Charlie. Et la référence à Houellebecq venait comme un élément supplémentaire, une preuve à charge dans la création d’une atmosphère de haine généralisée. Il faut s’arrêter un instant sur les propos de Valls. On savait depuis Fleur Pellerin que le gouvernement avait des rapports plutôt distants avec la chose littéraire, on sait maintenant qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’est un roman. Un roman n’a jamais tué personne, un roman n’est pas responsable de la violence qu’il décrit, un roman est un sismographe, il enregistre les tremblements de terres, les glissements de plaques tectoniques, il ne les provoque pas. 
      Cette confusion, vous me direz, ne date pas d’hier. L’écrivain, le grand écrivain surtout, apporte de mauvaises nouvelles et le public garde les réflexes de l’Antiquité qui consistaient à tuer, au moins symboliquement, le messager. Les exemples abondent, depuis toujours : Goethe, avec Les Souffrances du jeune Werther est accusé de provoquer une épidémie de suicides, Flaubert avec Madame Bovary est condamné pour l’immoralité qu’il s’est contenté de peindre. Même Céline écrit, et c’était ce que pensait Sollers à son propos, que ce qu’on lui reproche au fond, ce ne sont pas les pamphlets antisémites, c’est le Voyage comme il le dit dans la préface à la première réédition en 1949 : « C'est pour le Voyage qu'on me cherche ! Sous la hache, je l'hurle ! c'est le compte entre moi et "Eux" ! au tout profond... pas racontable.. ». « Eux » n’étant pas du tout les Juifs mais une bonne partie de l’humanité, celle qui ne supporte pas qu’on lui parle du monde dans lequel elle vit et surtout qu’on le fasse avec un style radicalement nouveau qui force à voir le réel sous un angle différent.
      Le Voyage au bout de la nuit a raconté  des choses déjà dites par d’autres, mais il les a racontées comme cela n’a jamais été dit avant : l’horreur des tranchées, le colonialisme, les usines taylorisées, la misère des banlieues françaises, le règne généralisé de la mort et le désespoir radical que cela devrait engendrer chez toute personne qui ne se mentirait pas. Et Bardamu, le héros de Céline, lui, ne se ment jamais. Il en va de même du héros houellebecquien dans Soumission comme dans les autres romans de l’auteur, d’ailleurs. Le narrateur ne se ment jamais non plus. Il ne se ment jamais sur la sexualité soumise désormais aux lois universelles du marché, sur la médiocrité confortable de l’homme occidental, sur sa fatigue d’être soi dans une civilisation qui reflète parfaitement et collectivement cette fatigue qui est l’autre nom de la dépression.
      Le hasard tragique des évènements a fait que Houellebecq, effondré par l’attentat contre Charlie dans lequel a péri l'économiste Bernard Maris qui était son ami, a suspendu toute promotion et que Bernard Maris, dans un petit livre de septembre 2014, Houellebecq économiste, a pris au sérieux, par exemple, l’utopie malthusienne, néorurale et high-tech de La Carte et le Territoire. Maris soulignait que le désespoir atone des personnages houellebecquiens, leur recherche inquiète d’une forme d’ataraxie vient de l’environnement économique dans lequel ils sont obligés d’évoluer : « Aucun écrivain n'est arrivé à saisir le malaise économique qui gangrène notre époque comme lui »  
     La fuite dans le tourisme sexuel de Plateforme ou dans la posthumanité des Particules Elémentaires et de La possibilité d’une île est du même ordre que celle qui va pousser le narrateur de Soumission à laisser venir une France gouvernée par un président islamiste modéré.  Dans Soumission, ce personnage aura passé sa vie, avant les élections de 2022,  dans une existence douillette et morne, indifférent à toutes les passions, à tous les engagements. Universitaire spécialiste de Huysmans, il va assez vite accepter sa mise à la retraite anticipée par les nouvelles autorités. Huysmans, son seul centre d’intérêt, était cet auteur fin de siècle qui passa du naturalisme un peu sordide de En ménage au dandysme symboliste avec A Rebours avant de se convertir dans En route. La cohérence de cet itinéraire huysmanien, pour le narrateur, c’est la recherche du confort, même minimal.
En ce sens, le choix de Huysmans par Houellebecq n’est pas gratuit, c’est le miroir du narrateur qui pense que la conversion de Huysmans est surtout due au désir de vieillir tranquille entouré de gentils religieux puisque de toute façon le sexe et les plaisirs, le corps ne peut plus les assumer. Dans l’œuvre de Houellebecq, l’Islam polygame, les cuisses d’une prostituée thaïe ou la création d’un clone immortel, c’est la même chose. Un moyen de partir en douceur, de s’oublier…
Un véritable écrivain est irréductible à toute récupération idéologique, ce qu’a expliqué Houellebecq à propos de Marine Le Pen à la fin d’un entretien avec de Caunes. Et ce qu’il dit dans Soumission est infiniment plus inquiétant que l’éventualité d’un Grand Remplacement  façon Camp des Saints de Raspail:  Houellebecq dit, et son ironie sous-jacente propre à son style « plate forme » empêche de savoir s’il trouve cela bien ou mal -et après tout quelle importance chez un romancier ?-, c’est que l’Islam est une solution comme une autre pour en finir en douceur, une euthanasie politico-religieuse tout à fait acceptable, humaine presque, pour une civilisation qui avait ses bons côtés mais qui ne pouvait plus durer, tout simplement parce qu’elle n’en voyait pas l’utilité.

Jérôme Leroy


Soumission de Michel Houellebecq (Flammarion)
Houellebecq économiste de Bernard Maris (Flammarion)


mardi 10 février 2015

A venir le 2 avril

Le 2 avril sortiront aux Editions de la Table Ronde un recueil de nouvelles, Les jours d'après, et un recueil de poèmes, Sauf dans les chansons.
Les nouvelles sont des textes publiés ici et là, dans des revues et des anthologies depuis une dizaine d'années et, pour la plupart, remaniés en vue de la présente édition.

dimanche 8 février 2015

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 31


"- La jeunesse, c'est pas une vie non plus, c'est pas toute la vie. C'est une série de week-ends, quelques saisons. Faut en profiter." 

Hervé Prudon, La langue chienne (Gallimard, Série noire)


A propos des 70 ans de SN, on aura l'occasion de revenir sur ce roman, qui est davantage un poème en prose de 300 pages, entre Genet, Céline et Beckett (et on est habituellement avare en comparaison de ce genre) qu'une série noire au sens classique du terme, de revenir sur Hervé Prudon, grand écrivain de ce temps aussi secret, méconnu que génial et plus généralement sur toutes les curiosités, aberrations et autres chimères littéraires qui naissaient entre les Carter Brown calibrés et les James Hadley Chase fabriqués à la chaine, pas tous désagréables au demeurant.

samedi 7 février 2015

Propos comme ça, 19

Comme disait Buisson, l'ancien conseiller de Sarkozy, ma devise c'est: "Travail, Famille, Patrick."

Apportez-moi la tête d'Alfredo Draghi. Vite.

Je ne bois jamais, sauf quand je suis seul. Ou accompagné.

Il faisait un grand soleil et les filles étaient belles comme des usines occupées.

Nous démentons formellement la présence de conseillers militaires soviétiques à Athènes. Hélas.

Augusto Draghi, Pinochet post-moderne: élu par personne, il a remplacé les chars par les chèques.

Il est peut-être temps de reposer la bonne question d' un camarade du temps jadis: la BCE, combien de divisions?

Mon prochain roman va s'appeler Emancipation. Le pitch: en 2022, un président communiste est élu contre Marine Le Pen. Le narrateur, un spécialiste des bistrots , électeur UDI, finit par prendre sa carte au Parti car finalement, le communisme, c'est pas si mal et puis Rama Yade qui est nommée premier ministre pour rassurer, c'est plutôt sexy.

Position de l'UMP pour la partielle dans la quatrième du Doubs entre PS et FN:  ni, ni, peau de chien.

Sarko confirme. A part les présidentielles de 2007, il est rigoureusement incapable de gagner une élection. Même partielle.

Libé, champion et de très loin de la "une" la plus néocons de ces derniers mois, toutes tendances confondues de la presse quotidienne: "Faut-il armer l'Ukraine?"



Etta James, for ever


Le mois de janvier 2015, entre l'horreur des deux massacres islamistes contrebalancée par la lueur d'espoir en Grèce avec la victoire de Syriza, nous a assez peu laissé la tête aux anniversaires. Ainsi, cela fait trois ans, le 20 janvier, qu'une des plus belles divas de la soul, est morte. 
On répare avec cette chanson. Ecoutez-là, c'est tellement sur le mode miaou colle-colle que ça en devient indécent. Enjoy your groove.

mercredi 4 février 2015

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 30

"Rien ne m'enlèvera de l'idée que le problème littéraire numéro un, pour les trois quarts des écrivains, c'est de manger, un point c'est tout. Pas d'inventer un nouveau langage ou de découvrir un monde que personne n'a encore décrit. (Il faut laisser ça aux astronautes.)"
Roger Rudigoz, Saute le temps, journal 1960-1961( Editions Finitude)

Le 5 mars, dans toutes les bonnes librairies...

...et en avant première à la soirée inaugurale du Salon du Livre de Bruxelles, le dernier ouiquènde de février.
On s'est bien amusés, pour fêter le centenaire des débuts de Hammet chez Pinkerton. Et puis au sommaire avec Willocks, hein, quand même... Pour les grands petits et les grands tout court!



lundi 2 février 2015

Ce monde n'est qu'abusion

Sur Villon et Debord
paru dans Causeur magazine janvier 2015


Œuvres complètes de François Villon, édition de Jacqueline Cerquiglini-Toulet, La Pléiade

Guy Debord de Andrew Hussey, Globe.


« Nous avions plusieurs traits de ressemblance avec ces autres sectateurs de la vie dangereuse qui avaient passé leur temps, exactement cinq cents ans avant nous, dans la même ville et sur la même rive. Je ne peux évidemment pas être comparé à quelqu’un qui a maitrisé son art comme François Villon. Et je ne me suis pas aussi irrémédiablement que lui engagé dans le grand banditisme ; enfin je n’avais pas fait d’aussi bonnes études universitaires. »  C’est Guy Debord qui écrivait ces lignes teintées de mélancolie et d’ironie dans son Panégyrique, autobiographie brève et élégante qui résumait parfaitement l’homme qu’il fut et le retrait hautain qu’il avait choisi une fois constaté l’échec de ses tentatives pour subvertir le monde ancien.  

Ce « nous », c’est celui du groupe qui ne s’était pas encore baptisé situationniste et qui errait  « entre la rue du Four et la rue de Buci » avec comme centre de gravité le bar Chez Moineau où se côtoyaient en ce début des années cinquante les étudiants en rupture de ban, les filles de joie, les fugueuses mineures et les petits truands. Finalement, la même compagnie ou presque que celle de Villon, « escolier » buvant « force pots d’eau de vie » dans les tapis-francs du vieux royaume, en compagnie des « coquillards », c’est à dire ces mauvais garçons, voleurs, tricheurs, assassins parfois, dont un des membres les plus éminents, Régnier de Montigny est un des légataires du Lais de Villon, la première version de son célèbre Testament. Dans Panégyrique, Debord, le théoricien froid et terriblement lucide de La Société du Spectacle, parue en 1967, se montrait  sous un jour nouveau, celui d’un grand seigneur nostalgique, d’un « prince de la division » selon ses propres termes, contemplant la fin de la ville qu’il avait aimée, Paris, et qui avait disparu avec sa propre jeunesse pour devenir une cité adaptée au convenances du marché : « Qui voit les rives de la Seine voit nos peines : on n’y trouve plus que les colonnes précipitées d’une fourmilière d’esclaves motorisés. » écrivait-il, toujours dans Panégyrique. Cela fait un peu plus de vingt ans aujourd’hui que Debord s’est suicidé et l’on pourra lire pour plus de détails la belle biographie d’Andrew Hussey, enfin traduite en français, Guy Debord, la société du Spectacle et son héritage punk.

La référence à Villon, chez Debord, ne doit donc rien au hasard comme le confirmera cette Pléiade que l’on attendait depuis longtemps, celle des Œuvres complètes de Villon qui est tout de même, avec Charles d’Orléans et Rutebeuf un de nos premiers poètes nationaux, un de ceux qui est passé dans les chansons populaires avec Brassens pour Les dames d’antan ou Reggiani pour La ballade des pendus. Pourtant, jamais jusque-là Villon n’avait trouvé refuge dans la prestigieuse collection. Sans doute pour des raisons de taille. Finalement l’œuvre de Villon est encore plus mince que celle de Debord qui déclarait par ailleurs: « Quoique ayant beaucoup lu, j'ai bu davantage. J'ai écrit beaucoup moins que la plupart des gens qui écrivent; mais j'ai bu beaucoup plus que la plupart des gens qui boivent. »  Villon, effectivement, c’est un peu moins de trois mille vers, c’est à dire ce qu’un Victor Hugo pouvait produire en un mois… Mais Jacqueline Cerquiglini-Toulet, maître d’œuvre de cette édition remarquable, a décidé de rentre accessible, enfin, un Villon tellement patrimonial qu’on en a oublié de le lire vraiment sauf quelques huitains, toujours les mêmes, que l’on trouve dans les anthologies. Et rendre accessible un Villon qui pouvait sembler si fraternel à un Debord cultivé suppose aujourd’hui un effort d’élucidation qui justifie amplement l’ampleur de ce volume.

Dieu merci, néanmoins, cette édition n’est pas envahie par ces appareils critiques de plus en plus impérialistes et ces renvois de notes qui transforment le texte en formule algébrique ou ces variantes qui le rendent obèse. Ici, on trouvera un Villon d’abord  accessible par la langue : les poèmes sont  traduits en français moderne avec le texte original du XVème siècle en regard. Certains trouveront dommage, sans doute, ce parti pris mais Jacqueline Cerquiglini-Toulet le justifie parfaitement dans sa préface : « La question ne se posait pas il y a cinquante ans, où un homme aussi intéressé par la langue que Queneau pouvait écrire : « La traduction s’impose pour presque tous les textes avant Villon ». Tel n’est plus le cas aujourd’hui. » Cette traduction se veut par conséquent la plus neutre possible et évite la demi-mesure qui consistait à garder ici et là quelques mots pour donner une couleur d’époque. Mais qu’importe, il suffira au lecteur de coups d’oeils de temps à autre sur le texte original pour retrouver toute la charge poétique sans que cela nuise à sa compréhension. Il pourra savourer, par exemple, l’allitération du vers « Que les loups se vivent de vent » traduit par « Où les loups se paissent  du vent. » L’autre élément précieux de cette édition, c’est aussi de nous donner des documents d’archives comme les rapports de polices des principales affaires dans lesquelles fut impliqué Villon et ses compagnons : l’affaire du Pet au Diable en 1453 autour de l’enlèvement d’une borne devant la maison d’une veuve qui porta plainte. Villon et sa bande n’hésitèrent  pas lorsque la police la rapporta dans les locaux du palais de justice à prendre celui-ci d’assaut. Ou encore l’affaire du vol dans le collège de Navarre et celle, la plus grave, du meurtre du prêtre Philippe Sermoise. 

Dernier apport et non des moindres de cette édition, ce sont les lectures faites de l’œuvre de Villon de Clément Marot qui fut son premier éditeur à Philippe Sollers qui en fait un poète fondateur de la métrique française dans son roman Les Folies Françaises en passant par Céline ou Rabelais qui le premier s’interrogea sur la mystérieuse disparition de Villon à partir de 1463. On trouvera également, parmi beaucoup d’autres, des écrivains de la même famille par delà les siècles et notamment Mac Orlan et Cendrars, bourlingueurs émérites, francs-tireurs d’une littérature de l’errance, fascinés eux aussi par cette disparition de Villon comme s’ils pressentaient que bientôt comme c’est le cas aujourd’hui, il deviendrait rigoureusement impossible de s’absenter, de se perdre, de devenir injoignable.

Le seul reproche que l’on pourrait faire à cette édition, donc, c’est l’absence de Debord parmi les grands lecteurs de Villon. A plusieurs reprises, dans sa biographie, Andrew Hussey nous rappelle des points de convergence trop nombreux pour être de simples coïncidences. Il souligne notamment que Debord fut un grand amateur du jargon médiéval, cet argot des classes dangereuses, au point d’écrire dans cette langue tout un passage de Panégyrique,  ce même jargon utilisé d’abord par Villon dans toute une série de ballades que l’on retrouvera dans  la Pléiade et qui méritent le détour : « Que faictes vous toute ménéstrandie ?/Antonnez poix et marques six à six/ Et les plantez au bien en paillardie. »(1)


De même Debord fut-il, fait assez peu relevé, le traducteur de Jorge Manrique, ce Villon espagnol qui comme lui développe les thèmes de la vie comme voyage et surtout du monde comme illusion, ou pour reprendre des termes proprement debordiens, comme Spectacle. Un des vers préférés de Debord, d’ailleurs, sur ce sujet, est de Villon : « Ce monde n’est qu’abusion » que l’on trouve dans La ballade des seigneurs du temps jadis, abusion, c’est à dire tromperie, illusion, folie. Et Andrew Hussey de commenter : « Au début des années 80,  Debord s’identifie avec tout ce petit monde (…), Manrique, Villon parce qu’ils ont été forcés par les circonstances à renoncer à leur statut initial, dans un monde qui les a déçus. »

Cette déception, c’est pourtant elle précisément qui fait naître cette façon poétique d’être au monde, d’aimer les femmes, le vin, l’aventure, le style et les disparitions soudaines. Tout ce qui réunit fraternellement  Villon et Debord dans cette grande dérive du Temps que notre « escolier » voyait déjà ainsi :

« Moi, pauvre colporteur de paroles

Ne mourrai-je pas ? Oui, s’il plaît à Dieu !

Mais pourvu que j’aie pris du plaisir,

Une bonne mort ne me déplaît pas »







Jérôme Leroy

(1)Nous laisserons au lecteur le plaisir de découvrir la traduction légèrement paillarde de ce passage.


dimanche 1 février 2015

Se coucher à Los Angeles



I go to bed in Los Angeles thinking
about you.

Pissing a few moments ago
I looked down at my penis
affectionately.

Knowing it has been inside
you twice today makes me
feel beautiful.

Richard Brautigan

samedi 31 janvier 2015

Londoniennes




Pendant que j'allumais une autre cigarette
tu as quitté tes bas
assise au bord du lit
et maintenant tu n'oses pas
dans cette chambre où nous n'avons jamais dormi
lever les yeux sur moi
C'est soudain comme si le temps meurt ou s'arrête
un long alinéa
je m'approche du lit
et viens te prendre entre mes bras
dans cette douceur triste et qui nous engourdit
j'ai aussi peur que toi

Il y a au dehors des rumeurs vagabondes
nous ne nous en irons que pour un autre monde

A Londres c'est l'automne il est presque minuit

Ecarter les mâchoires du piège à cons


Pour rappel:  
« Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons… » (Manchette, Nada, 1972)

Dans Les Irréguliers (1975) de Gérard Guéguan, on lit:
"Cessez de lâcher la vie pour l'ombre, de broyer l'ennui, de militer, de travailler, de hiérarchiser, de renoncer, de programmer, de n'agir pour ne rien faire, de durer le temps que ça dure. Cessez d'économiser sur le néant. Détendez-vous, et sans effort redécouvrez l'aventure du sabotage et du détournement, apprenez à jouer, seul ou à plusieurs, à la destruction du système marchand, avec risques et plaisirs. Ou le jeu subversif ou le terrorisme. L'enjeu est capital car les fauves de la spontanéité sont lâchés."

vendredi 30 janvier 2015

L'antiterrorisme près de chez vous

paru sur Causeur.fr, avant l'arrestation du môme de huit ans
Il est de bon ton, depuis pratiquement le début du quinquennat, de railler et de dénoncer le supposé laxisme de Christiane Taubira, devenue la tête de Turc préférée de la droite. Cette même droite devrait pourtant la féliciter. Elle a donné récemment aux procureurs des consignes prônant « une extrême réactivité » face aux propos pouvant de près ou de loin se rapporter à une « apologie du terrorisme ». Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est obéie au-delà de ses espérances, notamment par le parquet de Nantes qui, comme nous l’apprend Ouest France, n’a pas a hésité à taper très fort, à deux reprises.

Nous, Christiane Taubira, on l’aime bien, pour tout vous dire. On l’aime bien parce qu’elle est une espèce de thermomètre à réacs. Si elle parle et que ça braille très fort, c’est en général parce qu’on se retrouve face à une mesure de gauche. C’est pratique, à l’époque où tout le monde entretient une très grande confusion idéologique et où l’on voit un PS applaudir la victoire de Syriza tout en s’apprêtant à soutenir la loi Macron – qui est à la gauche grecque ce que les boîtes échangistes sont à la Manif pour tous, c’est-à-dire pas franchement un modèle.

Mais cette fois, Christiane a peut-être poussé le bouchon un peu loin sans le vouloir car du côté de Nantes, on ne rigole pas. Dans le tramway, mercredi 15 janvier, une adolescente et des copines se font contrôler. Je vois la scène. Il n’y a rien de plus agaçant, parfois charmant mais le plus souvent agaçant, qu’un groupe de filles dans les transports en commun. Ca ricane, ça pouffe, ça prend des poses, ça vérifie qu’on les regarde du coin de l’œil et la plupart du temps, ça voyage sans titre de transport parce qu’elles sont trop rebelles, tu vois, et qu’en plus, c’est le ticket ou le milkshake. Le contrôle se passe mal et l’une, qui a le mérite de suivre l’actualité, répond : « On est les sœurs Kouachi, on va sortir les kalachnikovs ! ». Ce n’est pas très malin, d’accord mais encore une fois, comme on dit en linguistique, tout dépend de la situation d’énonciation dans laquelle est dit l’énoncé. La même phrase dans une bulle sur une couverture de Charlie illustrant cette situation, ça pourrait être bête et méchant, juste ce qu’il faut. Il n’empêche que la donzelle, ce jour-là, n’a pas pris son milk-shake, et a été mise en examen pour « apologie du terrorisme » devant le juge pour enfants. On vit une drôle d’époque, où on ne se rend pas compte qu’il y a une forme d’absurdité presque comique à trouver dans la même phrase : « juge pour enfants » et « apologie du terrorisme ». On attend le moment où le petit Momo, 9 ans, sera arrêté par la SDAT à la fin de la récré pour avoir joué à la prise d’otage avec la petite Lulu, 7 ans, en brandissant une kalach en plastique.

A Nantes toujours, le deuxième cas est celui d’un lycéen de 16 ans qui a été arrêté chez ses parents et transféré au parquet puis placé en liberté surveillée après sa mise en examen. Il avait partagé sur Facebook un dessin de sa composition représentant un lecteur de Charlie Hebdo touché par des balles avec, nous précise la Justice, « un commentaire ironique ». Il a été dénoncé, Facebook étant au passage une belle fabrique de puritanisme qui ne supporte pas L’Origine du Monde de Courbet, et de délation avec des formulaires électroniques tout préparés. Il est intéressant de voir que pour les juges nantais, l’ironie est un terrorisme. On le savait, mais on se disait aussi que ce terrorisme-là, précisément, dans une démocratie qui s’interroge gravement ces temps-ci sur le blasphème et la liberté d’expression, était un terrorisme salubre. Monsieur Alain Bauer va être content, lui qui, après avoir conseillé Sarkozy, conseille Valls en matière de sécurité intérieure. Il avait eu du mal, en son temps, circa 2008, à supporter l’ironie du Comité Invisible, le transformant en ennemi intérieur sur la foi d’un seul petit livre qui connut un certain succès à l’époque.

Notre lycéen, évidemment sans antécédents judicaires comme on dit, a lui aussi été puni pour s’être s’intéressé de trop près à l’actualité et avoir exercé, peut-être maladroitement, un esprit critique, bref joué le jeu de Najat Vallaud-Belkacem qui a demandé à ce qu’on débatte de tout avec les jeunes. De tout, sauf « des questionnements insupportables », ce qui commence mal puisque par définition le débat sur la liberté d’expression, s’il ne la garantit pas même lorsque cette expression est « insupportable », c’est tout de même un peu ennuyeux d’un point de vue méthodologique.

A propos de cet adolescent qui, s’il avait publié son dessin dans la presse, aurait peut-être été payé pour ça et fait rire ou grincer les lecteurs, le juge a rappelé que, quand même, « on doit réfléchir deux fois avant de tenir certains propos », variante du « il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche… »

Le problème, c’est que si ne pas suivre ce conseil fait tomber sous le coup des lois antiterroristes, on risque d’assister à des vagues d’arrestations sans précédent dans les  médias et le personnel politique. Et le grand silence de la liberté d’expression règnera enfin sur le pays.