Drieu édité en Pléiade : l’affaire n’était pas entendue, tout de
même. En 2011, le ministère de la Culture refusait à Céline la
commémoration du cinquantenaire de sa mort. Quelques collabos ont beau
avoir été de très grands écrivains, voire des génies, il y a toujours un
passé qui ne passe pas et qui, paradoxalement, donne l’impression de
passer de moins en moins. Essayez, par exemple, de trouver Notre
avant-guerre en livre de poche… C’était pourtant possible jusqu’aux
débuts des années 1980. Quant à Rebatet, n’en parlons pas. La droite
littéraire des Hussards, dans les années 1950-1960, n’a même pas essayé
une opération de sauvetage, même Nimier, éditeur chez Gallimard, qui
avait réussi une spectaculaire réhabilitation littéraire de Céline. Bien
sûr, tous ces écrivains n’ont pas le même degré de culpabilité, et
encore moins le même talent. Notre littérature peut se passer de
Rebatet, sans doute. Pour Chardonne, Jouhandeau et… Drieu, évidemment,
c’est plus difficile.
Le point obscur, proprement impensable, c’est l’antisémitisme. Celui
de Céline, à travers les pamphlets et sa correspondance, est tellement
délirant que, paradoxalement, il est de plus en plus intégré, métabolisé
par les céliniens : ils veulent saisir la mesure de
cette part d’ombre, ce monstrueux travail du négatif pour mieux
comprendre la mesure de l’œuvre. En revanche, il est vrai que
l’antisémitisme de Brasillach ou de Rebatet est un banal réflexe
politique d’extrême droite poussé jusqu’à la délation en pleine
occupation nazie, une vilaine verrue surajoutée à leurs livres, quelque
chose qui les entache, quoi qu’on en dise. Quant à Chardonne ou
Jouhandeau, plus hypocrites, ils savent se tenir et, en matière de
style, ne desserrent jamais la cravate : ils ne se laissent pas aller
explicitement à cette haine du juif qui affleure pourtant, en creux,
très souvent dans leurs livres.
Si nous abordons d’emblée cette question de l’antisémitisme, c’est pour suivre dans sa préface aux Romans, récits, nouvelles
de Drieu Jean-François Louette, qui est le responsable, avec Julien
Hervier, de ce volume de la Pléiade. Dès les premières lignes, il nous
entretient de cette question, comme pour justifier la présence de
l’auteur du Feu follet dans l’illustre collection et désamorcer les
éventuelles polémiques. Il n’a pas forcément tort. L’antifascisme
d’opérette a souvent sévi dans le milieu intellectuel, ces derniers
temps, et beaucoup aiment jouer les procureurs dans la République des
lettres, qui est un front tout de même moins dangereux que celui de la
guerre d’Espagne.
Jean-François Louette cite donc Emmanuel Berl qui écrivait, à propos
de son ami Drieu : « L’antisémitisme l’avait pris vers 1934, comme un
diabète. » Et de commenter ensuite assez justement : « C’est une maladie
à évolution lente, comme on sait, mais aux rémissions rares. » Et
pourtant, il signale aussi quelques faits biographiques qui méritent
d’être rappelés : « Il reste que Drieu a toujours exercé le droit de se
contredire que revendiquait un poète qu’il a beaucoup aimé, Baudelaire.
Si bien que, sous l’Occupation, en 1943, il a contribué à sauver des
mains des nazis sa première femme, Colette Jeramec, et ses deux jeunes
enfants, internés à Drancy. Tout comme, en mai 1941, il avait fait
libérer Jean Paulhan, arrêté pour faits de résistance, lui épargnant la
déportation et l’exécution. »
Surtout, la fin de Drieu plaide pour lui: son suicide, en mars 1945, à
Paris, alors que tant d’autres étaient déjà terrés ou en fuite sur les
routes de l’exil, n’a pas peu contribué à sa légende. Jusqu’au bout, son
ami Malraux lui proposa de s’engager sous un faux nom dans la brigade
Alsace-Lorraine, de faire une belle campagne d’Allemagne comme il avait
fait une admirable guerre de 14, racontée dans les nouvelles de La
Comédie de Charleroi. D’après Malraux, cela aurait permis à Drieu de
faire oublier qu’il avait été un intellectuel organique du PPF de
Doriot, le seul parti de masse sous l’Occupation, et qu’il avait accepté
de prendre le contrôle de La Nouvelle Revue française dès septembre 1940, la transformant en vitrine de luxe pour les grandes plumes collaborationnistes.
Drieu a voulu payer et on retrouvera, en fin de volume, le poignant Récit Secret, écrit en 1944 mais publié seulement en 1961 et complété par un Exorde
où il est difficile d’être plus clair : « Oui, je suis un traître. Oui,
j’ai été d’intelligence avec l’ennemi. J’ai apporté l’intelligence
française à l’ennemi. Ce n’est pas ma faute si cet ennemi n’a pas été
intelligent. Oui, je ne suis pas un patriote ordinaire, un nationaliste
fermé ; je suis un internationaliste. Je ne suis pas qu’un Français, je
suis un Européen. Vous aussi, vous l’êtes, sans le savoir, ou en le
sachant. Mais nous avons joué, j’ai perdu. Je réclame la mort. » Sortie
altière, donc, qui fit même dire à Sartre, pourtant peu enclin à
l’indulgence avec ces écrivains-là : « Il était sincère, il l’a prouvé. »
C’est sans doute l’obsession du suicide qui constitue la véritable
unité de l’œuvre de Drieu, et le choix opéré par cette édition de la
Pléiade permet de la mettre en pleine lumière. Dès État Civil,
autobiographie d’un jeune homme d’à peine 30 ans, publiée en 1921,
l’idée est caressée, choyée, entretenue. On pourra bien entendu lire
Rêveuse bourgeoisie ou Gilles comme des tentatives pour réaliser un
roman total, prophétique, voulant rendre compte de tout une époque où se
joue, entre le traumatisme de la Grande Guerre et l’affrontement des
grandes idéologies fasciste, nazie et communiste, la fin d’une
civilisation, mais on en revient encore et toujours à ce qui fait
l’originalité de Drieu : ce sentiment éminemment moderne d’une radicale
solitude de

l’homme dans le monde. Il est d’ailleurs mis en lumière par
le roman le plus célèbre de Drieu, également retenu pour la Pléiade : Le Feu Follet, histoire d’un homme incapable de saisir l’autre et le réel, ne trouvant un dérivatif que dans la toxicomanie.
Finalement, l’indulgence de Sartre n’est pas si surprenante. Le personnage du Feu Follet et celui de La Nausée sont plus que des cousins. Oui, Le Feu Follet
et l’œuvre de Drieu sont d’une actualité saisissante quand la réalité
est mise en question par un virtuel envahissant, qui menace chacun
d’entre nous d’un enfermement définitif dans le bunker du solipsisme,
pour reprendre le mot de Schopenhauer, autre grande lecture de Drieu.
Cette édition en Pléiade n’a donc rien à voir avec une quelconque
tentative de réhabilitation, mais vise avant tout à faire entendre,
au-delà de la légende de l’homme couvert de femmes, du dandy fasciste
suicidé, la voix de celui qui a désespérément tenté, par la guerre,
l’amour et les idées dangereuses de « se heurter enfin à l’objet ».
Que tout cela ait débouché sur un formidable échec ne fait que rendre la figure de Drieu encore plus fraternelle.
Romans, récits, nouvelles de Pierre Drieu La Rochelle (Bibliothèque de la Pléiade).