jeudi 30 juin 2016

Plein emploi (de la mélancolie)

On a déjà parlé plus bas de ce recueil mais décidément il nous hante. Impossible de l'ouvrir sans tomber sur des vers qui font écho en nous durablement. Peut-être aussi est-ce parce que ce recueil ne peut être lu sans faire abstraction de son caractère posthume, ce qui lui donne cette résonance propre aux voix chères qui se sont tues...


ceux qui sont morts dans mon enfance
connaissaient les chevaux de bois
les jeudis d'été les vacances
dans les terrains vagues l'émoi

du premier voyage en tramway
du premier baiser sous le mai
du piano dans les cinémas
de la cocagne en haut du mât

Jean-Claude Pirotte, Plein emploi (Castor Astral, 2016)

L'orange de Malte: on a connu pire comme matinée


Quand Jérôme Garcin, dans l'Obs, se souvient de votre premier roman, réédité vingt-six ans après, à la Thébaïde. On a connu pire, comme matinée...

mercredi 29 juin 2016

Mais pas souvent.


Il a bien dû m'arriver de voir plus charmant que Keira Knightley dans Orgueil et préjugés. Mais pas souvent.

(Et me revient ce souvenir annexe:  la faveur de Jane Austen auprès des filles de mes vingt ans, à Rouen, circa 84-85. Je revois les couvertures sobres des éditions Christian Bourgois et C ou S plongées dans les épais romans de Jane. Je ne sais pas si ce fut un micro-climat intellectuel local ou s'il y eut réellement chez les jeunes filles cultivées de cette époque une mode Jane Austen comme il y eut d'ailleurs, ce fait me semble plus avéré,  une mode Kawabata édité alors dans la collection "biblio" du livre de Poche qui venait d'être créée.  Quant à cet étrange fétichisme qui fait me rappeler les éditions des livres lus par C ou S autant que la couleur de leurs yeux et  autres choses plus intimes encore,  je ne me l'explique toujours pas.)

mardi 28 juin 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 62

"Quand un monde est inhabitable, on le change ou on en change. (...) Et je garde, excusez-moi, en dépit de tout, une espérance dont vous n'avez pas idée."
Maurice Pons, Les saisons

lundi 27 juin 2016

Dantec ou l'intuition

Dantec. Au moins sa mort tristement prématurée aura un avantage. On oubliera assez vite ses délires verbeux du Laboratoire de catastrophe générale qui ont contribué à leur manière à cette droitisation identitaire et asphyxiante du paysage politico-littéraire. Et on ne gardera que sa formidable intuition dans La Sirène rouge et Les Racines du mal : seule l’hybridation entre roman noir et anticipation a une chance de rendre compte de notre présent si manifestement dystopique. 
Pour ça, chapeau, l’artiste !

dimanche 26 juin 2016

C'était quoi la question, déjà?

De nos aimables correspondants locaux, à propos du "referendum" clounesque sur l'aéroport de Notre-Dame des Landes. On remarquera que les bulletins sont là, qu'il est possible démocratiquement de voter oui ou non. Le problème est juste de savoir à quelle question...

samedi 25 juin 2016

Louis Sanders: Terminus Dordogne

paru sur Causeur.fr

Le roman noir français, ces temps-ci, se fait ethnologique. Le lecteur a pu, par exemple, découvrir des enquêtes l’amenant de la Laponie avec Olivier Truc à la Mongolie avec Ian Manook. Louis Sanders, lui, s’est fait depuis quelques années, le spécialiste d’une tribu tout aussi exotique, celle des Anglais en Dordogne. À la recherche d’une certaine douceur de vie française et d’un immobilier avantageux, ils ont créé au coeur du Périgord de véritables communautés dont Sanders a raconté les heurs et malheurs dans des romans comme Février ou Passe-temps pour les âmes ignobles. L’auteur sait de quoi il parle. À l’époque où il s’appelait encore Elie Robert-Nicoud, il était parti faire ses études à Cambridge, avait épousé une Anglaise et est lui aussi venu vivre en Dordogne où il écrit désormais ses romans, fait des traductions et, à l’occasion, est pompier volontaire.
Dans Auprès de l’assassin, Louis Sanders nous raconte l’installation pour le moins malheureuse au coeur du Périgord noir (qui n’aura jamais autant mérité son nom), de Mark et Jenny et de leur petit garçon Jimmy. Leur rêve est celui de tant d’autres de leurs concitoyens: “Après avoir vendu leur maison en Angleterre pour une somme importante, ils avaient décidé de restaurer une vieille bâtisse en France, en Dordogne de préférence, et de louer aux vacanciers. Pour cela, ils avaient chose une ferme avec une grange immense dans laquelle on aménagerait des chambres.”
Evidemment, le rêve va virer au cauchemar, mais tout le talent de Sanders, dans Auprès de l’assassin, est que ce cauchemar avance au ralenti, par petites touches qui créent une atmosphère de plus en plus oppressante, d’autant plus que le couple ayant mis ses économies dans ce projet, a brûlé tous ses vaisseaux. Jenny, d’emblée, n’aime pas cette maison construite autour d’une cheminée du XVème siècle: en proie à des hallucinations éveillées, elle voit tourner autour du feu, dans des fantasmagories grotesques et inquiétantes, des gnomes ricaneurs directement sortis d’une danse macabre.
Et puis il y a les voisins. Les voisins à la campagne peuvent se révéler tout aussi épouvantables que ceux des grandes villes. Loin d’une solidarité accueillante, ils se montrent franchement hostiles à ces néo-ruraux qui parlent un français hésitant. Et alors que Mark et Jenny aspiraient au calme pour leur future maison d’hôte, ils s’aperçoivent qu’il faut vivre avec le bruit régulier d’une trayeuse électrique ou des épandages de fumier, que les commerçants et entrepreneurs du cru les volent sur les fournitures et que les autres Anglais installés dans la région, appartenant à une classe sociale très supérieure à la leur,  ne sont pas particulièrement cordiaux pour ces nouveaux arrivants. Au sein même de sa famille, Mark voit aussi que les choses commencent à aller de mal en pis. Jimmy est malheureux comme les pierres dans son nouveau collège et Jenny ne cesse de répéter qu’elle veut s’en aller.
On les accuse dans le village de tous les maux, notamment quand le chien qu’ils ont adopté fait des incursions sanglantes dans le poulailler de Marc et Georgette, un couple tout droit sorti de Délivrance dont on ne sait pas s’ils sont mari et femme, frère et soeur ou mère et fils.  Quand l’automne arrive, un automne évidemment pourri, on retrouve Georgette noyée dans la rivière au bas du jardin. Marc accuse les voisins anglais de l’avoir poussée au suicide à cause du chien. D’autres, à mots couverts, disent que Marc aurait très bien pu s’être débarrassé de Georgette. Ce qui n’est rassurant ni dans un cas ni dans l’autre pour notre famille de plus en plus cernée par la peur.
Il y a finalement du Simenon des « romans durs » chez Louis Sanders  dans sa manière de rendre avec une grande économie de moyens la vérité d’un milieu et dans sa façon de nous amener insensiblement à la chute inéluctable de personnages ordinaires. Avec en plus, l’air de rien, une ironie assez cruelle dans la peinture d’un certain choc des cultures et de cette naïveté très contemporaine qui consiste à croire que la campagne est un lieu où le bonheur est forcément dans le pré: “Soudain, tout le dégoûtait, la couleur des pierres, les outils agricoles abandonnés ici et là comme dans une casse. Il était en proie à la déception, pas tout à fait à la colère. Il se disait qu’il s’était trompé. Sur ce qu’il faisait ici, sur ces voisins. Sur toute cette vie bucolique qui sentait la merde par moments.”
Auprès de l’assassin de Louis Sanders (Rivages/Noir, 2016)

En rangeant ou en essayant: Alain Dorémieux

Epouvantable, visionnaire, érotique, troublant. Alain Dorémieux, un des grands du mauvais genre, 1933-1998. C'est lui quand j'avais quinze ans qui m'a expliqué comment m'y prendre pour faire l'amour avec une Vana. On lui en sera éternellement reconnaissant.

Brexit: il faut toujours écouter les chanteuses aux pieds nus




Quand le Monde daté de samedi 25 titre en gros caractères dramatiques "Le Royaume-Uni quitte l'Europe", c'est évidemment un titre idéologique. A moins de bouleverser la tectonique des plaques, on ne voit pas comment les îles britanniques  pourraient ne plus appartenir à l'Europe. A l'Union Européenne, c'est autre chose. Mais dans ce cas-là, quand on est honnête, quand on est un quotidien de référence, on écrit "Le Royaume-Uni quitte l'Union Européenne". Car dieu merci, l'Europe, ce n'est pas l'Union Européenne, ce machin englué dans une technocratie mise au service exclusif d'un marché de plus en plus déréglementé et d'un abaissement sans précédent des protections sociales.
Chacun lira comme il voudra cette rupture. 
Les habituels thuriféraires de l'identité parleront de la peur de l'immigration et leur obsession de l'islamisme ne sera jamais bien loin. C’est le malheur des grilles de lecture unique. Faut-il leur rappeler que la xénophobie, pourtant, quand elle a été une des motivations des brexiters, s'est adressée beaucoup plus au plombier polonais qu'au Pakistanais du Commonwealth même avec mosquée qui a toujours fait partie de la famille même élargie. Pakistanais qui a d'ailleurs, comme tous les pauvres, majoritairement voté pour partir...
Les souverainistes insisteront, et ils auront déjà davantage raison, sur un réflexe assez simple, que l'on ne peut pas sans mauvaise fois béhachélienne qualifier de nationaliste, qui est le besoin  irrépressible et le droit des peuples à pouvoir disposer d'eux-mêmes. Peut-être assiste-t-on d'ailleurs avec le Brexit à une réplique de l'affaire grecque de l'année dernière? Peut-être que le sujet de sa Gracieuse Majesté, quand il a vu de quoi était capable un Juncker, un Schauble, un Martin Schulz pour mettre à genoux une nation indépendante et la faire rentrer dans les clous par un vrai putsch économique avant de se payer sur les dépouilles de la bête totalement privatisée, peut-être s'est-il dit que finalement, il valait mieux sortir de l'orbite de ce totalitarisme soft et discrètement asphyxiant?
Pour notre part, on pensera que les brexiters ont sans doute aussi voté pour des raisons toutes bêtes de ras-le-bol de l'austérité, de dégoût devant la perspective d'une vie misérable et sans plaisir, comme un peu partout en Europe où l'on se trompe de colère en croyant que l'extrême droite serait la solution.  La sauvagerie libérale a en effet été particulièrement poussée loin et depuis longtemps chez les Britanniques que Thatcher a transformés en rats de laboratoire de la révolution néoconservatrice dès la fin des années 70. Cela a donné naissance à  cette  merveilleuse société sans chômage que nous vantent sans rire les journalistes mais qui est surtout celle des working poors des films de Ken Loach ou des Dépossédés de Robert McLiam Wilson, working poors que deviendront aussi les Français au bout de trois ou quatre lois El Khomri ou en cas d’application effective du programmes des candidats LR.
Il y a des chances, hélas, que le prolo anglais, qui a préféré le grand large pour retrouver, même sans formuler clairement l’enjeu,  la voie du progrès social et du welfare state, ait quelques déconvenues avec des  hommes du calibre de Nigel Farage, ultralibéral bon teint derrière son patriotisme clinquant. Le pauvre vote pour retrouver la sécurité mais il part avec cette partie des élites pour qui l’UE représentait encore trop de normes, trop de garantie pour le monde du travail. C’est dire l’ampleur du malentendu.
Mais bon, néanmoins, le message est clair. 
Un peuple vient de dire à Bruxelles, malgré les hallucinantes pressions politico-médiatiques qu'il a subies, faisant alterner les visons d'apocalypse et les menaces explicites : "Je ne t'appartiens pas".
Oui, mais voilà, l'UE, les marchés, les médias ont oublié cette règle pourtant simple: il faut toujours écouter les chanteuses aux pieds nus.


Jérôme Leroy

vendredi 24 juin 2016

L'île mystérieuse

Une relecture, n'y voir aucune malice

Depuis que Michel Serres et Michel Butor se sont intéressés à lui, on sait que Jules Verne, c’est beaucoup plus que Jules Verne. L’époque où notre cher Lagarde et Michard ne le mentionnait même pas semble révolue. L’auteur pour enfants est devenu une manière de sorcier qui a jonglé sans trop le savoir lui-même avec tous les archétypes de l’inconscient collectif. Il se croyait un bon papy, positiviste républicain, épris de progrès scientifique émancipateur et le voilà plus proche du visionnaire rimbaldien qui donne à l’enfance ce pouvoir magique de transformer le monde simplement en le décrivant d’un regard neuf.
Désormais, quand Jules Verne est réédité, comme c’est le cas pour cette Île mystérieuse en Folio, c’est dans la collection classique et le texte est accompagné d’une préface et d’un appareil critique, comme pour ses illustres contemporains. Ici, l’appareil critique en question est volumineux mais passionnant. On le doit à Jacques Noiray, qui nous gratifie même d’un lexique des termes de marine qui est, à lui seul, une invitation au voyage.
L’Île mystérieuse a longtemps été considérée comme une simple robinsonnade. La robinsonnade était, dans la littérature pour la jeunesse du XIXe siècle, un genre littéraire en soi. Jules Verne en a lui-même écrit plusieurs, comme Deux ans de vacances. La robinsonnade, c’est le bonheur d’être seul au monde, de le refaire aux couleurs qui nous plaisent. C’est l’utopie à la portée des tout-petits. On aura beau faire, l’homme ne se contentera jamais du monde tel qu’il ne va pas. Et tant pis s’il faut pour cela que tout commence par une révolution ou, en l’occurrence, un naufrage qui n’est jamais qu’une révolution en miniature.
Mais L’Île mystérieuse dépasse assez vite ce cadre. Le naufrage y est, pour commencer, un naufrage aérien. Pour un peu, on se croirait dans la série Lost, dont le succès mondial montre que rien ne change jamais dans notre désir de catastrophe comme moyen de mieux renaître. C’est exactement le cas des naufragés de L’Île mystérieuse qui cherchaient à fuir la ville de Richmond, assiégée pendant la guerre de Sécession. Si toutes les figures obligées de la robinsonnade sont encore là, comme la lutte contre une nature sauvage, le roman se double d’une interrogation des plus ambiguës sur ce qui fonde la notion d’humanité. Un bagnard solitaire sur une île voisine – “Malheur à l’homme seul !” – apparaît beaucoup moins humain qu’un orang-outang, Jup, qui devient un personnage à part entière. Quant au capitaine Nemo, dont on découvre qu’il est celui qui a protégé de manière occulte les naufragés, il n’est plus le surhomme de Vingt mille lieues sous les mers mais un guerrier fatigué, agonisant même, sur le point de perdre la foi en ses combats.
On voit pourquoi relire L’Île Mystérieuse, aujourd’hui, peut se révéler des plus salubres. D’abord, il est toujours agréable de renouer avec ses émotions d’enfance, avec un certain goût pour le grand air dans ce monde climatisé et rapetissé. Mais surtout, dans ce roman, Jules Verne nous invite à relativiser nos fantasmes prométhéens de post-humanité. Et, comme les personnages de L’Île mystérieuse, à conserver jusque dans l’épopée le sens de la modestie.

jeudi 23 juin 2016

M.P

"Je fermerai les yeux et je serai heureux. Une caresse vaut mille images."
Maurice Pons (1927-2016)

Mouvement social et Mashed Potatoes




Dee Dee Sharp soutient le mouvement social, et propose étant donné l'itinéraire statique de la manif circulaire, un pas de danse qui donnera aux manifestants l'impression de bouger et aux éventuels "casseurs" que je condamne avec toute la mollesse qui s'impose,  celle de danser sur la tronche de Valls et de Cazeneuve.
Enjoy your doo wop.

mardi 21 juin 2016

Poésie, la dernière chance.

"Je regarde cette femme amoureuse avec ses cascades de bracelets dans la forêt de ses gestes, avec son regard de train qui part pour mieux dénuder ses lèvres au milieu de la foule. Je la regarde marcher sur le temps qu'il fait comme les rivières vont à la mer. L'oubliera-t-elle demain, il n'y a que la poésie pour lui donner de ses nouvelles."
Annie Le Brun, Appel d'air.

lundi 20 juin 2016

Il leur sera beaucoup pardonné






Avec les assez honteuses manipulations comme celles de l'hôpital Necker et autres approximations/récupérations du pouvoir en ce qui concerne les "casseurs", on en oublierait presque que ces voltigeurs dont on voudrait nous convaincre qu'ils vont "discréditer" le mouvement social alors que le mouvement social, "casseurs" ou pas, se porte très bien, merci pour lui,  la meilleure preuve étant la difficulté que le larbinat médiatique éprouve visiblement à trouver des micro-trottoirs défavorables, au point d'avoir presque entièrement renoncé à cette pratique, on en oublierait presque, donc, que ces voltigeurs gardent deux vertus bien françaises, décidément, l'esprit et le panache. 
Ils s'inscrivent finalement, ces jeunes gens courageux et prompts à l'éclat de rire, dans la plus pure tradition mousquetaire et hussarde. Les quelques photos ci-dessus prouveront assez que leur goût de la langue les place tout de même assez loin au-dessus des jérémiades sans saveur, à la syntaxe approximative entrelardée de clichés dont voudraient nous gaver les valets qui hantent plateaux télés, colonnes des journaux et couloirs de ministères. Et comme le style, c'est l'homme, n'est-ce pas, il leur sera beaucoup pardonné.
(on pourra trouver d'autres intéressants exemples de vandalisme épigraphique par ici.

Personnages en quête d'auteurs

Qu’y a-t-il de commun entre Apollinaire et Drieu ? Entre le poète dionysiaque, inventeur d’un lyrisme nouveau, qui voit pour l’éternité les yeux de ses amours perdues en regardant passer la Seine sous le pont Mirabeau, et le romancier qui ne s’aimait pas et qui a été hanté toute sa vie par le suicide, cherchant dans les femmes ou le fascisme des solutions désespérées à son incapacité, comme le disait le héros du Feu follet, à se « heurter à l’objet » ? Bien sûr, ils ont fait tous les deux la guerre de 1914, Apollinaire par amour de la France et Drieu par amour de l’Europe.

Et tous les deux par amour de la guerre aussi, même si cela n’est plus une chose à dire par les temps qui courent. Oui, ils ont aimé la guerre, pour ce que l’abominable carnage a pu receler de beauté inédite et d’exaltation héroïque ou érotique, ce qui revient au même. Qui oserait écrire, aujourd’hui, comme Guillaume, « Ah Dieu ! que la guerre est jolie/Avec ses chants ses longs loisirs/Cette bague je l’ai polie/Le vent se mêle à vos soupirs » ? Ou comme Drieu, dans La Comédie de Charleroi, « Pourquoi nous battions-nous ? Pour nous battre. C’était l’éternelle bataille dans la plaine. Nous n’avions pas de but ; nous n’avions que notre jeunesse. Nous hurlions comme des bêtes. Nous étions des bêtes. Qui sautait et criait ? La bête qui est dans l’homme, la bête dont vit l’homme. La bête qui fait l’amour et la guerre et la révolution » ?

Pourtant, le vrai point commun entre Apollinaire et Drieu, c’est qu’ils font partie de ces écrivains qui peuvent devenir des personnages de roman et non de simples sujets pour biographie exhaustive. Il y a, si l’on y songe, quelque chose de presque borgésien à ce que des créateurs deviennent des créatures, à ce que des écrivains deviennent des personnages. Il se trouve que ces temps-ci deux romans ont fait subir à Apollinaire et Drieu cette métamorphose garante d’éternité, car on finit toujours par mieux connaître les personnages de romans, quand on aime lire, que son voisin de palier, comme le remarquait Félicien Marceau dans Balzac et son monde.

Dans Les obus jouaient à pigeon vole, Raphaël Jerusalmy s’est souvenu qu’il y a cent ans presque jour pour jour, le 17 mars 1916, le sous-lieutenant Guillaume Apollinaire recevait un éclat d’obus à la tempe, dans sa tranchée, au Bois des Buttes, au sud-est du Chemin des Dames. Il était en train de lire la dernière livraison du Mercure de France, et il avait appris moins de dix jours plus tôt, lui qui était engagé volontaire depuis 1914, sa naturalisation. Il ne mourut pas de cette blessure mais fut trépané et garda des séquelles douloureuses. Que l’on se souvienne, par exemple, du célèbre dessin de son ami Picasso le montrant avec la tête couverte d’un pansement et la croix de guerre à la boutonnière. Et ce fut son organisme affaibli qui le fit succomber à l’épidémie de grippe espagnole, le 9 novembre 1918, deux jours avant l’armistice.

Toute l’habileté de Raphaël Jerusalmy est de concentrer son livre sur les vingt-quatre dernières heures avant l’impact, chaque chapitre nous rapprochant de l’issue inévitable. On ne fait pas mieux, décidément, que la règle des trois unités pour écrire une tragédie, comme on le sait depuis le xviie siècle. Unité de temps : une journée ; unité de lieu : une tranchée ; unité d’action : la vie quotidienne d’une section de poilus, tous désignés par un surnom. Apollinaire est le sous-lieutenant Cointreau-whisky. Ce sont ses hommes qui l’ont baptisé ainsi : « Parce qu’il aime boire. Et qu’il a un nom impossible. […] Qui finit en zky. Et un deuxième prénom, une sorte de pseudo, Apollinaire, qui ne leur a pas plu. Qui ne convient pas ici, à la guerre. Pas du tout. » Parmi ses compagnons d’armes, on trouve le Père Ubu, Trouillebleue, Jojo la Fanfare ou le caporal Dontacte, nommé ainsi parce qu’il était notaire dans le civil. Apollinaire est un enchanteur, il a recréé à la guerre un théâtre « hénaurme » où la farce est la politesse de l’imaginaire. D’ailleurs, bien loin de la tranchée du Bois des Buttes, ce même jour, Picasso et Cocteau prennent un verre piazza Navona, à Rome, et parlent d’un projet de ballet. Cocteau en fera l’argument, Picasso peindra les décors et Diaghilev en sera le maître d’œuvre. Ils pensent à « Gui » pour la préface, qu’il écrira en 1917 et dans laquelle il inventera le mot de « surréalisme ». Comment ne pas penser que cette « alliance nouvelle » entre tous les aspects de la réalité et du rêve, il n’en a pas eu l’intuition dans cet étrange climat de la tranchée où, pendant un exercice avec masque à gaz, à « Impact moins 7 heures », Apollinaire voit ses hommes comme des « androïdes » ?« Père Ubu n’a jamais été aussi grotesque. Avec sa tête en caoutchouc. Et les autres, autour, ne manquent pas non plus d’allure. »

Drieu, lui, vu par Guégan dans les derniers jours de sa vie, est aussi soumis à un compte à rebours, ce qui explique sans doute la ressemblance formelle avec le roman de Jerusalmy. Les chapitres de Tout a une fin, Drieu sont courts, haletants. C’est que les derniers moments de la vie d’un homme, même méditatifs, ont quelque chose qui les scande comme autant de stations d’un chemin de croix. Guégan nous présente le Drieu du printemps 1945, qui est resté à Paris et a refusé de suivre toute la clique collabo du côté de Sigmaringen. Il sait qu’il est en sursis, qu’il a perdu, qu’il peut être arrêté d’un moment à l’autre.

Il se promène pourtant dans Paris, en proie à une manière de schizophrénie bien rendue par Guégan, qui fait alterner des scènes factuelles et une sorte de monologue intérieur à la deuxième personne, assez envoutant : « Enfin quoi, ce n’est pas ce que tu aperçois à travers la vitre qui doit t’inquiéter ou te rassurer, c’est ce qui se dissimule derrière le miroir. » Guégan, qui avait déjà mis en scène Aragon et une impossible passion homosexuelle pour un jeune envoyé du Komintern, prend une liberté totale pour cerner ces derniers jours en imaginant un commando de résistants, tout droit sortis de Drôle de jeu de Vailland, qui enlève Drieu mais lui laisse le choix de la sentence, ce qui est un moyen très convaincant d’expliquer son suicide, non pas par peur mais par une lassitude particulière propre à ceux qui ont trahi des amitiés – celle de Jacques Rigaut qui servit de modèle au Feu follet –, qui ont mal aimé des femmes leur ayant pourtant tout passé et qui ont cru voir en Doriot un nouveau prophète. Tout a une fin, Drieu est sous-titré « fable », mais c’est bien d’un roman noir qu’il s’agit, cruel, ironique, précis.

Jerusalmy et Guégan font plus ici pour la connaissance d’Apollinaire et de Drieu que toutes les thèses universitaires. Sans doute parce que seuls les écrivains comprennent les écrivains et savent, en les incarnant, leur donner une proximité étrangement émouvante.

Les obus jouaient à pigeon vole, Raphaël Jerusalmy, Bruno Doucey, 2016.
Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan, Gallimard, 2016.

Paru dans Causeur magazine de juin

dimanche 19 juin 2016

Même la pluie


Sur la route tellement belle qui va de Simorre à Lombez, en passant par Sauveterre, même la pluie finit par avoir une espèce de charme mélancolique. 
Doo wop.

Rien n'a changé

Il y a toujours eu, en France, ceux qui vous disent: "Je vous demande de cesser le combat". Et puis les autres qui vous disent: "Croyez-moi, les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire." 
Voilà: c'est tout et rien n'a changé.
De Gaulle on my mind, en ce 18 juin.

vendredi 17 juin 2016

Idée reçue sur le laxisme scolaire

collège de Fleurance (Gers, mardi 14 juin 2016)
Et il paraît qu'on ne redouble plus dans le système scolaire français. Je voudrais vous y voir. 40 ans que j'attends de passer en cinquième.

Programme

Une semaine de 4 jours, des nationalisations massives et l'autogestion immédiate dans les secteurs concernés, sanctuarisation des Zad, suppression des pantacourts pour les hommes. Et je veux aussi des filles qui dansent sur la plage et uncamp de rééducation pour ceux qui emploient le verbe impacter. C'est quand même pas trop demander, non?

Pirotte, Andrevon, Houdaer: trois poètes d'aujourd'hui.



Alors que va se clore la semaine du 34ème Marché de la poésie, place Saint-Sulpice, nous vous proposons un choix de trois poètes d’aujourd’hui, loin de l’hermétisme universitaire, qui pourraient bien réussir à réconcilier le grand public avec un genre littéraire trop souvent jugé élitiste. Faut-il rappeler qu’il y eut une époque, finalement pas si lointaine, où les poètes pouvaient aussi voir leurs recueils se transformer en best-seller comme le Hugo des Contemplations qui épuisa en 1856 son premier tirage dans la journée. Pour retrouver cet âge d’or, qui semble avoir disparu avec Prévert, il suffirait de parvenir à convaincre qu’il existe une poésie immédiatement lisible, accessible et qui peut même faire rire, à l’occasion.
>>> A tout seigneur tout honneur, commençons par Jean-Claude Pirotte, mort en 2014 et dont nous avions déjà dit ici tout le bien qu’il fallait penser. Ce qu’il y a de bien avec les poètes, c’est qu’ils écrivent encore après leur mort. Plein emploi (Ed. Castor Astral) doit ainsi être le troisième ou quatrième titre posthume de Pirotte. Mais l’étrange vie du bonhomme pourrait nous inciter à croire que sa mort est une autre forme de la cavale qu’il mena toute son existence ou presque.
Cet ancien avocat belge avait été en effet accusé d’avoir favorisé l’évasion d’un client au mitan des années 70. Peu désireux de passer du temps derrière les barreaux, il prit la poudre d’escampette et ne la rendit jamais, même quand les poursuites contre lui tombèrent. Il devint ainsi un spécialiste des petites villes déprimantes et belles où il vivait de rien dans des soupentes, noircissant des pages et des pages entre la cigarette qui a fini par avoir sa peau et le verre de vin qui colorait ses rêves de Lotharingie.  Dans Plein emploi, écrit entre 2010 et 2011, de la mer du Nord au Jura et du Jura à la mer du Nord, on retrouve Pirotte tel qu’en lui-même l’éternité le change : errant, buveur, paysagiste, hanté par l’enfance et par une mort prochaine qu’il pressent. Virtuose de la rime qu’il estime injustement négligée, il ne répugne pas aux formes anciennes comme le sonnet mais sait aussi jouer de l’assonance :
oh ce sera bien encombré mais tu reconnaîtras les tiens leurs beaux visages quotidiens leurs voix dans l’éternel été
Pirotte, c’est aussi, encore et toujours, un passeur, c’est à dire un poète qui aime les poètes, chose assez rare pour être signalée :
Odilon-Jean Périer près de Léon-Paul Fargue et Xavier Forneret aux côtés de Thomas Tardieu voisin de Reverdy Morhange Avec Venaille évidemment Perros à l’ombre de Follain comme d’un chêne.
Le paradoxe, c’est que ce sans-domicile fixe qui aimait les caves et les bibliothèques, a toujours su les emporter avec lui par un étrange tour de magie dont on n’a toujours pas trouvé le secret et qu’il ne fut surtout pas trouver, histoire que l’enchantement demeure.
>>> Pour qui connaît le nom de Jean-Pierre Andrevon, né en 1937, celui-ci évoque plutôt les grandes heures de la science fiction française des années 70 que celles de la poésie. Il faut croire que les mauvais genres ou prétendus tels mènent à tout puisque Obstinément des femmes des chats et des oiseaux (Ed. Le Pédalo Ivre) est un recueil tout à fait réussi. Andrevon, écologiste de la première heure, libertaire radical pour qui la littérature d’anticipation avait été un moyen de dire un monde qui courait à sa perte et dont nombre des intuitions se sont révélées d’une justesse étonnante avec le temps, est tout entier dans ce recueil où l’érotisme, la politique, l’amour d’une nature menacée se conjuguent dans des poèmes aux vers courts qui font des staccatos rageurs ou ironiques, un peu à la manière de ces tireurs isolés qui mènent un combat désespéré dans une ville déjà submergée par l’ennemi. Le ciment de toutes ces obsessions ? Le rêve, bien entendu, ce vieux carburant surréaliste qui est aussi une énergie renouvelable à l’infini :
Ce rêve
aux frontières déchirées
ce rêve
aux grands sursauts de truite
ce rêve
qui vient se coller à mes draps
ce rêve au tendre
ma source ma sève
surtout ne me réveillez pas.

>>> Frédérick Houdaer, qui est par ailleurs l’éditeur d’Andrevon, a la quarantaine. Dans Pardon my french (Ed. Les carnets du dessert de Lune), il pratique une forme de poésie à l’estomac qui peut rappeler Bukowski dans ce refus de sacraliser un genre, car toute sacralisation finit en momification :
ce n’est pas que je veuille énerver
le petit milieu de la poésie
pour prendre des personnes à rebrousse-poil
encore faut-il qu’elles aient des poils
mais mon ambition
celle que j’ai décidé de gueuler sur les toits
les fait hurler à leur tour
publier un recueil de poèmes chaque semestre
chaque trimestre
chaque mois
pisser des textes
des poèmes
avec la même fréquence
qu’un mangaka pisse des planches de bd
quel mauvais goût
personne ne me le pardonnera

Est-ce à dire qu’Houdaer ne prend pas la poésie au sérieux, lui qui parle dans ses textes de SMS, de TER, de Youporn ? Ce serait tirer un peu hâtivement une conclusion fausse. La plus belle chose qui puisse arriver à la poésie est de retrouver la vie des hommes, leur quotidien et de pouvoir à nouveau exercer sa fonction essentiellement critique, politique en invitant à relire le réel sans pour autant le décorer avec des rideaux à fleurs. D’ailleurs, un homme qui ne croirait pas en la force subversive de la poésie écrirait-il un tel poème, intitulé Ezra Pound.
mon livre n’a pas fait sonner les portiques de sécurité
avant que je n’embarque dans l’avion
il aurait dû

Plein emploi de Jean-Claude Pirotte, Ed. Le Castor Astral. Obstinément des femmes des chats et des oiseaux de Jean-Pierre Andrevon, Ed. Le Pédalo Ivre. Pardon my french de Frédérick Houdaer, Ed. Les carnets du dessert de lune.

paru sur Causeur.fr

mercredi 15 juin 2016

L'ange gardien en lice pour le prix du Polar Sud-Ouest/Lire en poche: votez!

L'Ange gardien est  en lice pour le " prix du Polar Sud Ouest Lire en Poche 2016" qui sera remis au salon Lire en Poche de Gradignan, le deuxième week-end d'octobre 2016. Le vote se fait par internet. Jusqu'au 10 juillet!
 
J'ai besoin de vous pour la victoire. Ni Chagou Nazad!

lundi 13 juin 2016

Toi aussi, fais le crocodile à Orlando.

C'est toujours un peu étonnant, le cynisme des Républicains américains, tendance Tea-party ou Trump. Ces types vomissent les gays à longueur d'année, veulent les envoyer en enfer ou en HP, ils estiment que le premier droit de l'homme est de disposer individuellement de la puissance de feu d'un petit porte-avion mais, -il n'y a de la chance que pour la canaille-, le tueur à Orlando est d'origine afghane et les fous furieux de l'Etat islamique revendiqueraient la chose.
Et donc, c'est forcément la faute au laxisme contre les musulmans, ce carnage...
Ce n'est pas du tout comme si les USA n'avaient pas une longue histoire de tueries de masse qui n'avaient rien à voir avec l'Islam et tout avec leur refoulement puritain, la violence de leurs rapports sociaux et le culte du cow-boy qui confond sa bite et son flingue.
Voir Rubio pleurer sur les gays, non mais sérieusement... Ca me ferait rire si ça ne me donnait pas envie de pleurer. 
Si les Marco Rubio, les Ted Cruz avaient le pouvoir aux USA, ils seraient tout à fait capable de transformer leur pays en une théocratie qui pourrait faire concurrence sans problème à nos amis saoudiens. Voire à l'Etat Islamique.  Un Cruz et un Al-Baghdadi font partie, à un moment ou à un autre,  de la même totalité structurante: celle qui estime que la religion doit concerner tous les aspects de la société et les textes sacrés la seule constitution possible.
 On pourra lire à ce sujet - la façon dont les USA pourraient très bien basculer dans une dictature religieuse fondamentaliste, La Servante écarlate de Margaret Atwood.

samedi 11 juin 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 61

Gers, Pavie, juin 2016
"on ne comprend rien mais c'est beau
d'être égaré jusqu'à la fin"
Jean-Claude Pirotte, Plein Emploi.

jeudi 9 juin 2016

Comment se débarrasser de la CGT?

Une solution simple et moderne existe

C’était pourtant bien calculé. Le mouvement social qui dure tout de même depuis deux gros mois devait se dissoudre dans l’Euro. La compétition de foot, pas la monnaie qui n’a pas de majuscule. Encore que la confusion puisse être entretenue puisque l’euro aussi (la monnaie donc) a pour mission de faire s’évaporer toute contestation possible, au niveau national, d’une politique économique gravée dans le marbre de l’Europe. Sachant que le dernier empire en date ayant agi de cette manière s’appelait l’URSS.
Oui, avec la lâcheté coutumière et le machiavélisme de comptoir du libéralisme honteux à la sauce hollandaise, on avait compté, du côté du gouvernement, sur la vieille devise romaine : « Du pain et des jeux ». Le problème, c’est que le volet « pain » a été un peu trop oublié avec la loi El Khomri . Alors du coup, pour tout dire, la fête est d’ores et déjà un peu gâchée. Voilà qu’on ne sait même pas s’il y aura assez de RER pour amener les supporters au Stade de France pour le match d’ouverture avec la Roumanie, un autre pays exemplaire qui vient, lui, de réélire la plupart de ses maires accusés de corruption façon Levallois-Perret.
En plus, le gouvernement doit rager puisque la divine surprise des inondations n’a même pas fait fléchir les affreux de la CGT. A croire que ces syndicalistes obtus, fanatiques même,  sont protégés par une espèce de grâce efficace qui les empêche, contrairement à leurs concitoyens, d’avoir les pieds dans l’eau. Si on écoute les médias, d’ailleurs, on a même l’impression que les cégétistes et consorts non seulement ne sont pas inondés mais ne sont pas non plus des travailleurs ou alors des travailleurs dont le métier exclusif seraient d’empêcher les honnêtes gens, ceux qu’on a étrangement de plus en plus de mal à trouver dans les micros-trottoirs, d’aller travailler justement.
En fait, un syndicaliste, par les temps qui courent, c’est pratiquement un extraterrestre : il marche sur l’eau, il n’aime pas le foot et surtout il est à peine français puisqu’il se moque de l’image de la France à l’étranger. On ne sait plus sur quelle fibre jouer pour l’amadouer. Il est complètement enfermé dans sa logique de lutte des classes et doit comploter le soir dans un bunker souterrain autour de Philippe Martinez dans le rôle de l’Ombre Jaune en comptant les subsides que lui envoient de mystérieuses puissances étrangères.
Depuis la disparition de l’URSS, que nous avons signalée plus haut, et qui était bien pratique pour accuser tout ce qui était à gauche du PS de servir la subversion communiste internationale, il ne reste plus guère que la Corée du Nord ou les Emirats arabes. Ah, non, excusez-moi, les Emirats arabes et l’Arabie saoudite, malgré l’Etat islamique qu’ils ont réchauffé en leur sein, sont nos alliés officiels et de très bons sponsors pour nos compétitions sportives, ce qui ne gâche rien. On peut ainsi parier que la Sainte et Récente Colère de Nicolas Sarkozy contre la tyrannie des minorités et le communautarisme qu’il a articulé dans une grande subtilité dialectique avec les racines chrétiennes de la France, ne visait en aucun cas nos amis qataris, par exemple. Car finalement le Qatar aime la France, lui, contrairement à la CGT.
En plus, la CGT a commis un autre crime : il a rappelé que la classe ouvrière existait. Entre le terranovisme post-socialiste et le néo-libéralisme hardcore des candidats à la primaire de LR, on l’avait un peu oublié, le prolo. La France était ce pays qui aimait le libéralisme et qui bientôt serait entièrement peuplé de geeks auto-entrepreneurs travaillant dans la conception graphique ou encore de monades ubérisées se transformant en artisans le week-end après une semaine à avoir transporté des gens dans leur voiture particulière.
Et voilà qu’à cause d’une minorité tellement minoritaire (mais alors comment arrive-t-elle à mettre un tel souk sans que les gens les lapident dès qu’ils les voient?), tout d’un coup, on s’aperçoit que Monsieur Geek et Monsieur Uber prennent parfois le train, l’avion ou le métro, descendent leurs poubelles après avoir fait leur tri sélectif parce qu’ils sont éco-responsables et mettent de l’essence dans leur voiture. Bref, qu’il faut des gars en bleu de travail, en casque et qui parlent de manière rugueuse pour que ce joli monde puisse tranquillement vaquer à son esclavage consenti. Vous savez, celui qui renvoie à l’époque préindustrielle décrite par Marx, quand chaque artisan tisserand bossait chez lui et non en usine, et du coup était soumis à un dumping social permanent. Donc, il est urgent, désormais, de se débarrasser de la CGT, de Sud et autres activistes anti-France.
Je n’ai pas de conseils à donner mais je la connais, moi, l’arme fatale pour que l’image de la France ne soit pas atteinte et que cette partie des travailleurs pauvres et moyens pauvres qui ont de quoi mettre quelques centaines d’euros pour aller voir un match ne soient pas frustrés : il suffit de retirer la loi El Khomri.
Vous verrez,  tous ces rouges démoniaques rentreront bien vite dans la tanière dont ils n’auraient jamais dû sortir. Et nous retrouverons notre image de pays moderne, merveilleusement moderne, baignant dans un bonheur parfait.

mercredi 8 juin 2016

Maurice Pons (1927-2016)

Tu te souviens des Saisons, de Mademoiselle B., de Rosa, d'Embuscade à Palestro, de Douce-amère? Et de la plage de Trouville et du Passager de la nuit qui reposait sur les seins de C., allongée sur le sable, en juin 84? 
Ma bibliothèque est à l'autre bout du pays, je ne pourrai donc pas prier puisque la seule prière possible que je sais rendre aux écrivains que j'aime, quand ils viennent de mourir, c'est de les relire le soir-même.

Poème pour Jean-Claude

C'est assez simple ce matin
Je bois du thé noir au soleil
sur ma terrasse Je lis un recueil
posthume de Pirotte qui vient
de paraitre et j'aime l'idée
que les poètes écrivent encore
écrivent toujours après leur mort
La petite ville se réveille à peine
Le Gers aura chaud aujourd'hui
Mon corps est d'accord avec le ciel
Ce n'est pas si souvent alors
je n'allumerai pas la radio
La seule nouvelle importante
c'est la chaleur sur mes épaules
ton sourire dans toutes les choses
et ce quatrain comme une grâce
avec son goût de thé noir et d'espérance:

"ô ce sera bien encombré
mais tu reconnaitras les tiens
leurs beaux visages quotidiens
leurs voix dans l'éternel été"

dimanche 5 juin 2016

Retour d'Aubusson


Avant de retourner dans le Gers, ce soir à Lille, se souvenir de la 10ème édition des Nuits Noires d'Aubusson, des rencontres sur cinq jours avec des centaines de collégiens et de lycéens venant d'un peu partout dans le Limousin pour lire, écrire, remettre des prix en compagnie d'une vingtaine d'écrivains qui sont réunis là par ce qu'on pourrait qualifier, dans d'autres aimables conjurations que l'on peut trouver non loin, du côté de T., de logique affinitaire.
Malgré une pluie souvent diluvienne sur la petite ville grise, ce fut joyeux, libre comme dans une utopie concrète, une zone d'autonomie temporaire qui pourrait servir de modèle à la société telle qu'on la voudrait puisqu'on y a créé, joué,  transmis de manière égalitaire et, me semble-t-il, assez émancipatrice. 
Pour le reste, on a beaucoup ri ce qui prouve bien que l'on était libres puisque la tristesse est le symptôme le plus évident de la tyrannie selon un opticien judéo-portugais réfugié aux Pays-Bas, et devenu célèbre pour avoir un peu touché à la philosophie. Et ce,  notamment dans la grande salle de la maison d'hôte, ancienne manufacture de tapisserie, où l'on se réunissait autour du bourgueil naturel alors que le reste du pays sombrait dans le chaos climatique et que le mouvement social se poursuivait courageusement. 
Remarquons d'ailleurs qu'une sorte de grâce suffisante doit infuser tous ces écrivains venus de partout (et qui font habituellement de très mauvais clients dans les micros-trottoirs de ce dysneyland préfasciste qui nous sert d'information car ils sont toujours du côté des grévistes): aucun d'entre eux malgré les inondations, les trains supprimés, changés, désorientés, les routes coupées, ne s'est égaré en route alors que ça venait de Toulouse, Marseille, Paris, Tarbes, l'Ardèche, enfin bref de tout le vieux pays et qu'Aubusson bien que ce soit le centre du monde,  est tout de même particulièrement enclavé, ce qui fait aussi son charme d'ailleurs.

Mouvement social: petit dictionnaire des idées reçues.

Attractivité : La France n’attire plus. Forcément, avec toutes ces grèves, les investisseurs fuient. Nous sommes le mauvais élève de l’Europe. Après, on lit : « Notre attractivité progresse, mais il nous faut continuer à faire des réformes en matière sociale et fiscale. » C'est de Muriel Pénicaud, directrice de Business France qui n’est pas spécialement un organisme de la CGT. Pourtant la CGT aussi est pour des réformes en matières sociale et fiscale. On ne comprend plus.

BFM : Comme toutes les chaines infos, BFM reçoit en plateau les responsables patronaux et en duplex les responsables syndicaux. Pour débattre. Cela évite au syndicaliste, toujours malpoli, de couper la parole.

CGT : Joue sa peau dans ce conflit car la CGT est en perte de vitesse. La preuve, elle est rigoureusement incapable de mobiliser sauf dans quelques secteurs secondaires comme les terminaux pétroliers, les raffineries, les centrales nucléaires,  le secteur ferroviaire, le secteur aérien, etc… D’ailleurs, la CGT s’est radicalisée. « La CGT est sortie du cadre démocratique et républicain. » C’est François Fillon qui le dit, alors c’est que c’est vrai. La CGT, aussi, c’était mieux avant. Du temps de Séguy et de Krazucki par exemple. C’est toujours les meilleurs qui s’en vont les premiers.

Droite : Très inquiète ces temps-ci. Non pas à cause du désordre provoqué par les Partageux mais parce qu’elle se demande si elle aura encore un espace politique dans l’axe de gouvernement PS-FN qui se dessine et pourrait être la grande coalition de demain comme en Autriche ou en Slovaquie

Goodyear : Avec ses huit employés syndiqués à la CGT condamnés à neuf mois de prison ferme, on voit que le dialogue socialeest possible, même avec ce syndicat soviétiforme. Il suffit de définir un cadre précis. Question de méthode, donc.

Hollande : Toujours rien.

Islam : est devenu soudain un sujet d’importance très secondaire depuis le retour en force du bolchévisme.

Jaune : couleur préférée des tee-shirt Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT : « Retirer la loi Travail serait inacceptable. »

Macron (Emmanuel) : conseiller vestimentaire auprès de la classe ouvrière. Lui explique notamment comment acheter ses costumes.

Martinez (Philippe) : le nouvel ennemi à abattre. Fait peur aux enfants. Ses moustaches dont on ne sait pas trop si elles sont un hommage à Staline ou à Attila, ne plaident pas pour lui. 

Otages : la France est prise en otage par la CGT. Chaque matin, la CGT publie des affiches avec les citoyens qu’elle va fusiller en représailles de l’entêtement gouvernemental ou diffuse sur You Tube des vidéos d’égorgements tant que la hiérarchie des normes prévues par l’article 2 de la Loi Travail ne sera pas retiré.

Ouvriers : assez étrangement, quand les ouvriers s’arrêtent de travailler, les usines sont arrêtées aussi et les patrons ne produisent plus rien.

Pédagogie : Avec un peu de pédagogie, les Français auraient compris pourquoi on veut les réduire en esclavage et l’auraient accepté en applaudissant des deux mains enchainées.

Représentativité : la CGT n’est pas représentative des salariés français. Elle n’a que 688 000 adhérents à jours de cotisation. Sanglots nerveux du côté des partis politique.

Syndicats : On peut très bien faire sans, expliquait naguère Bruno Le Maire, candidat à la primaire des Républicains. Effectivement.

Total : Fleuron de l’industrie pétrolière française qui menace de revoir ses investissements en France. Ne paie cependant pas un centime d’impôts en France non plus.

Usager : Ne se dit plus qu’en temps de grève. En temps normal, l’usager de la SNCF, de la RATP, des stations services, etc… est devenu un client.

Valls : Trouver quelqu’un pour lui expliquer la différence entre Clémenceau, Churchill et la psychorigidité.

Zorro : c’est Zorro qu’il nous faut.

paru sur Causeur et dans Liberté Hebdo

Christa Faust: un dernier coup avant la guerre


Néonoir est une collection qui a la bonne idée de se souvenir que dans l’offre pourtant pléthorique du polar aujourd’hui, les amateurs de Goodis, de Thompson ou même de Westlake était un peu orphelins comme si on avait oublié les histoires de personnages ordinaires soudain empêtrés dans une série de catastrophes, ce qui est l’ADN du roman noir.
Dans Money Shot de Christa Faust, Gina Moretti est une ancienne star du porno connue sous le nom d’Angel Dare. Elle a décroché quand il fallait, vers la trentaine, et tient une agence pour jeunes actrices afin de leur éviter les pièges d’un milieu qui comme tous les autres a ses margoulins, ses psychopathes et autres salopards. Christa Faust, comme souvent les auteurs de roman noir, sait de quoi elle parle puisqu’elle a travaillé dans les peep-show de Time Square et l’industrie du porno avant de se reconvertir dans l’écriture  (plus de dix romans au compteur) et de scénarios de séries télévisées.
A travers le personnage d’Angel Dare, elle tient un discours assez original sur le porno, ou disons un discours qui serait mal vu dans France néo-puritaine des années 10. Son héroïne est un genre d’Ovidie, de féministe pro-sexe et les ennuis qui lui arrivent, dans Money Shot  (titre qui vient de l’argot pornographique et que nous nous abstiendrons de traduire ici) n’ont pas tant avoir à cause du porno lui-même que de ceux qui veulent en tirer le maximum d’argent tout de suite sans la moindre considération morale.
Angel accepte ainsi un beau jour de rendre une dernière fois service à un vieux copain metteur en scène et d’aller le dépanner sur un tournage pour remplacer une actrice défaillante. C’est évidemment un piège. Elle est battue, violée, torturée et laissée pour morte dans le coffre d’une Honda Civic. En plus, elle s’aperçoit qu’on l’accuse du meurtre de son copain metteur en scène. Elle ne trouve pour l’aider que l’ancien flic qu’elle vient d’engager pour la sécurité de son agence. C’est un « Irlatino », mélange d’Irlandais et de Latino qui a le « gêne catholique » comme il dit. Il est taiseux, efficace, a été viré de la police pour des motifs plus ou moins avouables et surtout trouve toujours des solutions, comme lorsqu’il fait soigner clandestinement  Angel dans le cabinet d’une dominatrice spécialisée dans le fétichisme chirurgical (si, si..) et qui se révèle une excellente praticienne.
Money Shot, on nous passera l’expression, est un roman qui ne débande pas. La cavale et l’enquête menées de fronts laissent le lecteur essoufflé et le personnage d’Angel qui se révèle une narratrice insolente, teigneuse, drôle et émouvante donne à l’ensemble une énergie rageuse, c’est-à-dire exactement de ce que recherche le lecteur quand il a besoin de deux heures de plaisir solitaire.


Money Shot de Christa Faust  (Gallmeister, collection Néonoir.)

paru sur Causeur.fr